‹ L'¿uvre complet de RembrandtChapitre 167 sur 202 · Le moulin · texte numérisé non relu

Le moulin

(Pièce improprement dite Le moulin de Rembrandt.)

Ce moulin est placé tout à fait à la gauche de l'estampe. On n'en voit entièrement que trois ailes. Auprès du moulin, à droite, vers le milieu, est une maison basse de forme carrée et couverte de tuiles. Il y a sur la droite un paysage plat, légèrement indiqué et coupé de canaux. Sur une petite éminence paraissent deux figures. Au pied d'une des échelles du moulin est un meunier qui porte un sac de farine; au pied de la maison basse, on distingue une femme occupée à laver du linge dans un des canaux qui baignent le moulin et ses alentours. On lit au bas de l'estampe : Rembrandt iQM.

Ce morceau est très-brillant de ton dans les premières épreuves tirées avec les barbes. On remarque dans le ciel une légère teinte,

m L'ŒUVRE DE REMBRANDT.

qui fait l'effet d'un nuage, et qui provient du soulèvement et des craquelures du vernis lors de la morsure. Cette teinte s'est naturellement affaiblie au fur et à mesure du tirage.

BARTSCH, 233. CLAUSSIN, 230. W1LSON, 230.

On a longtemps cru, sur la foi d'Houbraken, que le moulin de Rembrandt était situé dans le village de Koukerk, et il a été fait plusieurs gravures représentant ce prétendu moulin. Mais il est aujourd'hui bien constant que la maison d'Herman van Ryn et son moulin étaient situés dans la ville même de Leyde, tout contre le rempart, à côté de la Porte Blanche. Curieux de tout ce qui touche à Rembrandt, j'ai voulu aller moi-même éclaircir une question qui intéresse la vérité historique et les amateurs. J'ai donc fait et refait le voyage de Leyde tout exprès pour bien reconnaître le lieu de naissance de Rembrandt et le moulin de son père, ou au moins la place où ce moulin avait existé.

Ne connaissant personne à Leyde lors de mon premier voyage, je fus conduit par ma bonne fortune dans la maison d'un jeune philologue fort distingué, M. Kiehl, alors professeur au gymnase de Leyde, qui, me voyant aux prises avec un Batave de pur sang, me tira d'affaire en m'adressant la parole en bon français. Je n'eus pas plutôt exposé le but de

mon voyage, que M. Kiehl, laissant là le Trésor de la langue grecque^ me conduisit chez M. Elsevier, que je savais fort instruit dans les antiquités de Leyde. En traversant la rue , j'étais passé d'Henri Estienne à Elsevier... car j'étais chez le descendant de ces fameux imprimeurs qui ont rempli le monde de leurs beaux livres et de leur nom. M. Rammelman Elsevier eut l'obligeance de me communiquer le résultat de ses recherches et les extraits de toutes les pièces qu'il avait trouvées à l'Hôtel de Ville de Leyde. Et d'abord, du registre de la population de Tan 1581, il résulte que la grand' mère de Rembrandt, Lysbeth, fille de Harmen, veuve de Gerrit Roelops van Ryn, s'était mariée en secondes noces avec Corneille Glaesz, meunier de Berkel, demeurant depuis 1574 dans le Weddesteeg, à Leyde, près du Wittepoort (Porte- Blanche). Cette Lysbeth eut deux enfants, Harmen ou Herman, et Mariette Van Ryn. Herman fut meunier comme son beau-père et se maria le 8 octobre 1589 à Cornélie van Zuidbroeck dans l'église protestante de Saint-Pierre, à Leyde. De ce mariage naquirent sept enfants, dont Rembrandt fut le sixième. Les différents registres des emprunts du denier 200e et de l'argent de cheminée, et le testament des père et mère de Rembrandt, déposé par eux chez le notaire Woudenvliet, constatent que Harmen et sa famille ont toujours demeuré dans le Weddesteeg, et que dans

cette rue était situé le moulin à drèche, moutmolen, qu'ils possédaient de moitié avec Clément Lenaerts Ruys. Enfin le recensement de la population, fait en J 622 pour payement de la taxe, fixe au même endroit la demeure d'Harmen van Ryn.

Muni de ces renseignements précieux, je m'empressai de me rendre, avec M. Kiehl, dans cette rue du Weddesteeg, pour y reconnaître la maison de Rembrandt. Le Weddesteeg est une petite rue située à une extrémité de la ville, tout près de la Porte-Blanche, et qui, du prolongement du Breedstraat, qui est la principale rue de Leyde, conduit au Rhin. Cette ruelle, silencieuse et propre, est bornée à l'est par sept ou huit maisons, dont une seule paraît plus ancienne que les autres; à l'ouest par le mur d'une caserne et par un enclos planté d'arbres, qui n'a d'autre limite que le rempart de la ville, baigné par le Rhin, dont les eaux se confondent en cet endroit avec celles d'un large canal. Comme il est spécifié que la maison d'Harmen était à l'est de la rue et le moulin à l'ouest, nous n'eûmes pas de peine à préciser la place que nous cherchions, laquelle était circonscrite dans l'espèce de trapèze formé par le Weddesteeg, le prolongement du Breedstraat jusqu'à la Porte-Blanche, et le Rhin. Weddesteeg signifie petite rue de l'Abreuvoir. En effet, de l'autre côté du canal se trouve encore l'abreuvoir aux chevaux qui a donné son nom à la

ruelle. J'étais heureux de ma découverte, et je regrettais de n'avoir pas les clefs de ce jardin ombragé d'arbres qui avaient pris racine dans le moulin historique de Rembrandt, quand j'appris que l'encios était loué à une dame fort instruite, de la ville de Leyde, qui, sans avoir connaissance des pièces trouvées par M. Elsevier, affirmait aussi, sans doute d'après les titres de. propriété, que son enclos occupait la place même où avait été le moulin de Rembrandt.

J'en étais là, lorsque tout récemment, dans un second voyage à Leyde (en 1858), j'ai pu vérifier d'une manière certaine que ce moulin, rendu si fameux par la naissance d'un grand homme, et qui est abattu aujourd'hui, existait bien réellement à la place indiquée par les actes de l'état civil qu'avait découverts M. Elsevier; et voici comment : un artiste hollandais du xviie siècle, Bisschop, qui fit ses études à l'Université de Leyde, et qui florissait vers 1660, alla un jour se placer sur le pont de la Morschpoort (c'est une des portes de la ville et la plus voisine de la Porte-Blanche), et de ce pont il dessina le rempart de Leyde, attenant à la Porte-Blanche et baigné par le Rhin. Or, dans son dessin , précisément à la place désignée par les registres, entre le fleuve et le Weddesteeg, sur le rempart, se trouve un moulin, qui est, à n'en pas douter, celui de Rembrandt. Ce précieux dessin, que j'ai vu à Leyde, appartient à M. Kneppelhout van Sterkenburg, et les ii. n

amateurs apprendront avec plaisir que M. Cornet, directeur du Musée de Leyde et peintre-graveur des plus habiles, en a fait une bonne et fidèle eau-forte1.

Ce point parfaitement établi , il reste à examiner si l'estampe décrite par Adam Bartsch sous le n° 233 de son catalogue, et connue parmi les amateurs sous le nom de Moulin de Rembrandt, représente en effet le lieu de naissance de ce grand peintre. Évidemment non, et la preuve, c'est que dans la gravure de Rembrandt il n'y a aucune trace du rempart de la ville. Or, les fortifications de Leyde, encore debout aujourd'hui, existent au moins depuis l'année 1571, époque du siège de cette place par les Espagnols, et le dessin de Bisschop démontre qu'elles étaient au xvne siècle ce qu'elles sont encore maintenant.

Si l'intérêt de la vérité historique a pu diminuer cette fois l'intérêt de curiosité que les amateurs attachaient au Moulin de Rembrandt, cette estampe n'en est pas moins une eau-forte admirable, où la pointe du graveur a exprimé en se jouant, et avec un charme infini, jusqu'aux moindres détails de cette construction en briques un peu délabrée, qui serait indifférente et inaperçue dans la nature, et qui est dans l'art remplie d'intérêt, de saveur et de couleur. Un des plus intelli-

1. Nous l'avons fait graver nous-mème par M. Flameng, et on en trouve une épreuve dans le premier volume du présent ouvrage, en regard de la page 14.

gents graveurs de paysages qui aient existé, François Vivarès, a exécuté une copie en sens inverse de ce Moulin; et, bien qu'il y ait mis tout son talent, on peut voir combien il est encore resté en arrière de son modèle, combien sa touche, pourtant si spirituelle et si ferme, paraît lourde et sèche à côté de celle de Rembrandt. C'est qu'en effet, dans l'œuvre de ce grand maître, tout semble créé par un acte de sa volonté, ou pour mieux dire par une émanation de son sentiment le plus intime. Le procédé n'est chez lui que l'obéissant traducteur des perceptions de l'âme ; c'est pour cela qu'il est si mobile, si souple, si varié. Ailleurs sa main est brutale; sa manière est violente et heurtée; il se sert de sa pointe comme d'un sabre : ici, au contraire, il est fin, délicat jusqu'à la grâce. A le voir dessiner avec tant d'amour, on pourrait croire, malgré tout, qu'il attachait quelque pensée d'affection à ce vieux moulin, dont les lignes se balancent et se combinent si harmonieusement, et à cette masure qui conserve encore une certaine élégance rustique dans sa toiture en tuiles flamandes , tapissée de lichens , de graminées et de fleurs.

33û . La Campagne du peseur d'or.

On a ainsi nommé cette estampe parce qu'elle représente la campagnç de Uytenbogaert, receveur des états de Hollande, celui dont Rembrandt a gravé un si beau portrait. C'est un paysage oblong en travers, presque entièrement gravé à la pointe sèche et

peu fait. Vers le milieu, selève une grande maison à la droite de laquelle s'étend un bois; dans ce bois on distingue plusieurs pavillons. Sur la droite, on remarque une église dont le clocher carré se termine en flèche avec une très-haute girouette. L'église est entourée d'arbres auprès desquels il y a trois maisons contiguës, et, plus loin, d'autres habitations formant un village. Dans une prairie qui est devant les trois maisons, on aperçoit plusieurs petites figures et quelques animaux. Sur la gauche de l'estampe est une maison d'été de forme octogone avec des fenêtres sur chaque face; elle est environnée d'une pièce d'eau dans laquelle nagent des canards. Dans le plus grand éloignement se dessine une ville avec une cathédrale et d'autres églises. On lit au bas de la gauche : Rembrandt 1651.

Hauteur, 0,119; largeur, 0,317.

BARTSCH, 234. CLAUSSIN, 231. WILSON, 231.

Les amateurs attachent beaucoup d'importance à la possession de ce paysage, non-seulement parce qu'il est rare, mais parce qu'il se lie dans leur pensée au souvenir d'un homme qui fut l'ami de Rembrandt, et qui leur est connu si bien et de si près par un portrait magnifique, le Peseur d'or. L'estampe est d'ailleurs curieuse en ce que le peintre, cette fois, a sacrifié l'effet au désir d'être exact en détail autant qu'en masse, et de laisser, pour ainsi dire, une topographie de la campagne de Uytcnbogaert. Il n'a donc rien oublié, ni la maison octogone, ni la pièce d'eau, ni les canards, ni les pavillons qui surmontent le bois, ni l'église du village voisin, ni le clocher, ni la girouette, ni l'ex-

trème lointain où l'on aperçoit les principaux monuments d'une grande ville. Rien n'a été non plus jeté dans l'ombre, et chaque chose a conservé sa valeur. La planche étant peu faite, Rembrandt s'est servi des barbes de la pointe sèche pour suppléer à l'absence de travail par des salissures heureuses et par quelques noirs décidés. Aussi les amateurs recherchentils les épreuves chargées de manière noire, les autres étant dépourvues de saveur et de couleur, et n'ayant d'autre mérite qu'une étonnante planimétrie. Une autre façon, pour Rembrandt, de terminer sa gravure en l'harmonisant, a été d'en tirer quelques épreuves sur ce beau papier du Japon dont le ton écru, sourd et légèrement mordoré donne de la chaleur et du gras , même à une ébauche.

Page 1