‹ L'¿uvre complet de RembrandtChapitre 195 sur 202 · FRANCE · texte numérisé non relu

FRANCE

Musée du Louvre. — La Famille du menuisier. Petit tableau qui représente un atelier à fenêtre cintrée, dans lequel une femme, assise à côté d'un berceau, allaite son enfant qui est vivement éclairé par un rayon de soleil. Une vieille femme en lunettes caresse l'enfant; le menuisier, vu de dos, rabote une planche.

Gravé parLebas et Martini, par do Frey, par Prolst. Vente Gaignat, 1768, 5,450 livres. — 1793, vente Choiseul-Praslin, 17,120 livres.

Peint par Rembrandt en 1640, lorsque le peintre

était dans toute sa force, ce petit tableau était bien

digne de figurer au Louvre à une place d'honneur. On

Ta mis dans le salon carré au-dessous de YAntiope,

et il y fait pendant à Y École d'Ostade. Plusieurs fois il

a passé en vente sous le nom de la Sainte Famille.

C'est qu'en effet, il est bien difficile de ne pas voir

que le maître a eu l'intention de représenter Jésus, la

Vierge et le charpentier, dans cette humble demeure

tout a coup illuminée par un rayon d'en haut, comme

par un regard de Dieu.

Les Pèlerins d'Emmaàs. On y compte quatre figures, y compris celle d'un serviteur qui apporte un plat. Dans le fond on remarque une niche entre deux pilastres. Signé et daté de 1648. Gravé par de Frey et le baron Denon. — Vente bourgmestre Six, en 1734, 170 florins. — Vente Randon Boisset, en 1777, 10,500 fr.

Ce tableau est une des nombreuses compositions de Rembrandt sur une des plus belles scènes de l'Ecriture. Il a peint, dessiné et gravé plusieurs fois les pèlerins d'Emmaùs, et toujours avec beaucoup d'âme; mais il a rencontré une fois, nous l'avons dit, une idée sublime, celle de représenter le Christ absent, le Christ disparu, qui a laissé après lui une lueur mystérieuse et comme un rayonnement divin.

On trouvera ce dessin gravé en petit dans le premier volume du présent ouvrage.

Le bon Samaritain. Le blessé est amené, vers le soir, dans une liôtHlerie. Trois personnes regardent par les fenêtres. Un valet d'écurie tient par la bride le cheval du Samaritain. Dans la cour sont deux chevaux vus par la croupe. Daté de 1648. Gravé par Denon, de Frey, Longhi, et acheté du temps de Louis XVI.

Nous l'avons dit, cette composition vaut mieux que celle de l'estampe décrite dans notre œuvre sous le n° 41, sans même parler du prestige des couleurs qui ajoutent ici beaucoup de poésie à la scène en l'enveloppant des ombres du soir. Le tableau du Louvre est moins vide que l'estampe, et il a plus de mouvement. L'arrivée du blessé intéresse plus de monde, et par contre-coup impressionne d'autant plus le spectateur.

Tl existe une autre peinture du Samaritain : c'est un petit tableau très-fini, qui a été gravé sur bois dans notre Histoire des peintres hollandais. Ce doit être celui qui a passé par les collections Jullienne ( 1,800 liv.) , prince de Gonti (1,150 liv.), de Galonné, 1795 (70 liv.), Edouard Laxe, 1813 (140 guinées). 11 appartient aujourd'hui au marquis d'Hertford. Cependant le tableau est décrit dans le catalogue Jullienne, comme renfermant un chien et un tonneau renversé1, tandis que la composition dont nous parlons diffère de la pièce gravée par Rembrandt lui-même, en ce qu'on n'y trouve ni !e tonneau ni le chien qui s'étale sur le premier plan. Mais nous savons par Smith que

1. Voir le premier volume de notre Trésor de la curiosité, p. 137. Paris, Kenouar.l, 1857.

ces accessoires ont été enlevés^ le dernier comme inconvenant, par un des propriétaires de la toile. Il n'y a donc pas lieu de douter que le Samaritain qui est chez lord Hertford ne soit celui des collections Jullienne et Conti.

Le maître a traité le même sujet dans un dessin qui est au British Muséum, et dans un autre qui se voit au Musée de Rotterdam.

L'Ange quittant Tobie. Tableau en hauteur. Quatre figures. Daté de 1637.

Rembrandt a beaucoup cherché cette composition, et l'on en connaît plusieurs variantes, dont la meilleure est sans contredit le tableau du Louvre. Le vol de l'ange y est trouvé de génie. Tobie et sa femme sont prosternés, accablés. La couleur est mordorée,, voilée, transparente; nous avons fait graver dans le premier volume de cet œuvre un croquis de Rembrandt sur le même sujet ; c'est la première pensée d'un tableau qui est indiqué par Smith comme ayant appartenu à Nathaniel Hone. Elle diffère sensiblement de l'estampe décrite par nous sous le n° 16, et gravée en 1641.

P/iilosophes en méditation. Deux petits tableaux se faisant pendant. Ils ont été gravés au burin ou en manière nuire par Surugue, Houston, Hertel et le capitaine Baillie, par Watelet k l'eau forte, et par Joseph Longhi dans le Musée français. Les deux ont figuré dans la collection du comte de Vence (3,000 liv.), dans

celles du duc de Choiseul (14,600 liv.), de Randon de Boisset (10,900 liv.), et de la comtesse de Vaudreuil, en 1784 (13,000 fr.).

Bien souvent nous nous sommes arrêté au Musée du Louvre à contempler les deux Philosophes de Rembrandt. Un rayon amorti par des vitres grasses, aux châssis de plomb, visite la demeure tranquille du solitaire. Devant lui sont des livres ouverts ; mais le penseur ne les regarde plus ; il songe. La lumière glisse le long du mur, rampe sur le sol, indique à peine les marches d'un escalier tournant, et se perd insensiblement dans la maison pour aller ensuite se confondre avec la nuit. Il règne au sein de cette retraite voûtée une telle paix qu'on se sent gagné malgré soi par le goût de la solitude. Après avoir longtemps regardé un de ces tableaux, on aperçoit sur l'escalier deux figures de femmes dont la couleur se distingue si peu de celle de la masse d'ombre, qu'elles ne dérangent absolument rien à la sourde harmonie de la composition, et ne font aucun bruit dans cette peinture silencieuse.

Vénus et l'Amour. Une riche Hollandaise tient sur ses genoux l'Amour enfant : il est vêtu d'une tunique, il a des ailes et il pose la main gauche sur le sein de sa mère. — M. Villot, dans sa Notice des tableaux du Louvre, dit au sujet de ce morceau : « Une peinture également désignée sous le nom de Vénus et l'Amour existait dans la collection de Peeter Six, à Amsterdam, et fut vendue, en 1704, 65 florins 5 stuiv. Serait-ce celle qui se trouve actuellement au Louvre et dont nous n'avons pas encore pu trouver la provenance? »

PFJNTURES. 445

Portrait de jeune homme. Il est en buste, coiffé d'une toque et vêtu assez négligemment. La peinture en est libre et peu terminée dans le vêtement, la touche est fière dans les accents du visage, et le ton général est ambré comme celui du portrait de femme dont nous parlons plus bas. C'est un des beaux morceaux du maître; il est de sa dernière manière, ainsi qu'en témoigne, d'ailleurs, la date qu'il porte, 4 658.

Portrait de vieillard. Il est de forme ovale et daté de 1638.

Portrait d'homme. Il porte de petites moustaches, de longs cheveux et une large toque ornée d'une chaîne d'or. Son pourpoint entrouvert laisse voir sa chemise.

Portraits de Rembrandt. Il y en a quatre au Louvre, et tous précieux; trois sont de forme ovale; l'un est en cheveux, les autres ont la tête couverte. Ils sont datés de 1633, 1634, 1637 et 16G0.

Le plus étonnant de ces quatre portraits est celui qui, daté de 1660, représente Rembrandt vieux, fatigué, les chairs ridées, les joues un peu tombantes. Il porte sur la tête comme une serviette blanche qui brille sur un fond sombre. Il tient sa palette et son appuie-main, et il est vu un peu plus qu'à mi-corps. La lumière, qui vient de haut, frappe sur les développements du front et sur les saillies du nez et des pommettes, et, en se dégradant, va se perdre dans l'obscurité d'une houppelande fourrée. Sa main est sacrifiée dans la pénombre. Ce portrait, d'une exécution magique, attire invinciblement l'attention des artistes et les retient toujours longtemps; il a été gravé par de Frey . Il faisait partie de la collection de Louis XIV.

Portrait de femme. Elle est vue de face, coiffée d'un béret de velours vert avec rubans rouges; elle porte des pendants d'oreille de diamants avec une perle; sa mante, garnie de fourrure, laisse voir une chemisette plissée, et, sur la poitrine, une agrafe terminée par une grosse perle en poire. Gravé par Claessens.

On a fait à ce portrait (qui nous paraît être celui de Saskia Uylenburg, première femme de Rembrandt) les honneurs du salon carré, et on J'y a placé à trois pas de la Joconde. Partout où on le mettra, il supportera la comparaison avec les plus fameux morceaux des plus grands maîtres, mais dans ce voisinage il nous a fait penser quelquefois à un certain côté de ressemblance morale qui existe entre ces deux génies, Léonard de Vinci et Rembrandt. L'un et l'autre, ils aiment la nature d'un amour sans bornes ; ils la dévorent des yeux de l'esprit, ils la poursuivent curieusement dans son intimité la plus secrète ; ils la creusent et ils cherchent à y pénétrer le mystère de la vie. Mais, chose étrange ! de ces deux grands hommes, c'est l'artiste du nord qui a le plus de passion et de chaleur, le plus de soleil; c'est l'artiste méridional qui est le moins ardent, le plus contenu. Dans sa distinction suprême, Léonard, après avoir tout vu, tout défini, tout précisé, laisse tomber devant la nature une gaze légère qui tempère et assourdit le jour ; c'est comme un store de poésie qui s'interpose entre elle et nous pour l'éloigner de nos regards et de la vulgarité des choses réelles, et pour nous interdire d'y toucher.

Rembrandt, au contraire, l'imprègne de lumière, la plonge dans une atmosphère d'or, et, noyant ses contours dans les profondeurs d'un fond transparent et sans limites, nous fait tourner autour du modèle, nous fait respirer l'air qu'il respire, et le rend palpable sans le rendre prosaïque, nous donnant ainsi à la fois les deux aspects de la vie, la réalité el le mirage.

Collection lord Hertford (à Paris ou à Londres). — Jean Pellicorne et son fils. Ce double portrait est celui qui est décrit dans le catalogue de la galerie de Guillaume II, roi de Hollande; il fait pendant à celui de Madame Pellicorne et sa fille, et ils ont été payés ensemble, à la vente du roi, 1,200 guinées. Ce sont des portraits très- étudiés, et profondément finis, dans la première manière.

Jean Pellicorne, coiffé d'un bonnet rouge. Portrait signé et daté de 1 643. Provenant aussi de la vente du roi de Hollande. — Dans le livre de l'Exhibition de Manchester, ce portrait est catalogué ainsi ; mais les ouvrages de Smith et de Waagen le décrivent comme un portrait de Rembrandt lui-même.

Le Serviteur sans pitié. C'est la parabole de l'Évangile sur le Maître de la vigne : le maître, qui est ici Jésus -Christ lui-même en costume asiatique, s'est levé de son siège dans son mécontentement, et une main étendue vers le serviteur qui murmure, il semble lui adresser de sévères reproches. Deux autres figures, un jeune homme et un vieillard, sont témoins de la scène. Les personnages sont vus jusqu'aux genoux, de grandeur naturelle. Rembrandt n'a jamais poussé plus loin le sentiment de la pantomime, l'expression, la poésie. Le Serviteur sans pitié provient de la galerie du duc de Buckingham. Il fut exposé à Manchester, en 1857, ainsi que tous les portraits de la famille Pellicorne.

Le bon Samaritain. C'est le petit tableau dont nous avons parlé plus haut. Il paraît que le chien a été effacé et qu'il y a eu par

conséquent une retouche, toujours regrettable : Tins object has, on one occasion, been covered and restored again (Smith).

Paysage. Vue d'un pays découvert. A gauche, de vieux bâtiments entourés d'arbres. A droite une rivière sur laquelle flottent plusieurs bateaux; puis deux tours, diverses fabriques, et dans le lointain des collines. Entre autres figures, on remarque un homme qui se promène une canne à la main, et un bonnet orné de plumes sur la tête. Une vache boit à un ruisseau. Gravé par Maillet dans la galerie Choiseul. Ce paysage a passé par les collections de Choiseul, prince de Conti, comtesse de Verneuil, de Galonné, et Taylor.

Galerie de M. le nue de Morny. — Cette galerie a été décrite avec esprit et fort bien appréciée dans la Gazette des Beaux-Arts par M. LéonLagrange. On y trouve trois morceaux de Rembrandt :

L'Enlèvement d'Europe, signé R. van Ryn, i622 le dernier chiffre est contesté.

a Quatre Frisonnes, dit M.. Lagrange, accoutrées à la juive, jouent avec candeur le drame mythologique, pendant que, sur la rive, le conducteur du char de la princesse s'étonne ainsi qu'eût fait un cocher d'Amsterdam s'il eût vu un taureau des pâturages de l'Amstel enlever la fille du bourgmestre. Quant à l'exécution, elle ne diffère pas essentiellement de celle d'autres tableaux du maître, bien que le Louvre n'en offre aucun exemple. Nous avons vu ailleurs, à la galerie de Turin et à la Galerie Nationale de Londres, ce faire perlé, cette touche à sec qui accroche la lumière. »

Portrait d'une vieille femme (la mère de Rembrandt peut-être). Elle est vue jusqu'à mi-jambes, presque de profil, dans une chaise à bras où elle s'est assise fatiguée. Son visage est reflété par le

clair vif d'une coiffe et d'une collerette blanches. Ses mains amaigries, sillonnées de veines bleuâtres, tombent sur ses genoux. Signé et daté de 163-j.

Le Doreur de Rembrandt, Portrait d'homme, daté de 1640. Il est en buste et coiffé d'un grand chapeau; sur son vêtement tout brun se détache une fraise ramollie et aplatie. Il porte des moustaches, et au menton une touffe de barbe courte et roussâtre. Fort bien gravé par Flameng dans la Gazette des Beaux-Arts. Nous avons mentionné ce portrait dans le Trésor de la curiosité, à la page 209 du second volume, comme ayant figuré à la vente Helsleuter, d'Amsterdam, en 1802. Jamais depuis on ne l'a vu passer aux enchères.

« Les trois portraits du Louvre, où Rembrandt s'est représenté jeune, témoignent de ses prodigieux efforts pour atteindre à la largeur sans sacrifier la finesse. Le portrait de la galerie de Morny est le dernier mot de cette manière savante. Déjà, dans la fraise, la touche commence à s'épater. Le moment n'est pas loin où le maître, en pleine possession de soi , saura cacher sa science acquise, sous des empâtements audacieux conserver la linesse du ton , et sauver malgré tout la conscience du vrai. »

Collection de M. Schneider (du Greusot), vice-président du Corps législatif. — Les Portraits en pied, de grandeur naturelle, de Jean Élison et de sa femme.

Nous avons décrit plus haut ces deux portraits, d'après le catalogue de Smith, qui les a connus lorsqu'ils appartenaient au révérend M. Colby. Aujourd'hui (8 décembre 1863) nous venons de les voir

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