‹ L'¿uvre complet de RembrandtChapitre 24 sur 202 · Jacob Cals · texte numérisé non relu

Jacob Cals

Un vieillard très-ridé, vu de face et à mi-corps. Sa tête est couverte d'une calotte sous laquelle on voit sortir une mèche de cheveux au haut de son large front. Il porte une moustache rare. Son corps, dirigé vers la gauche, est couvert d'une robe fourrée, pardessus laquelle est une chaîne d'où pend une médaille. Le fond n'est entièrement clair que dans le haut de la droite. On lit audessus de la tête : Rembrandt Venetùs : et plus bas, 1635.

Le mol qu'on croit être Venetùs n'est pas très-lisible , et pourrait bien être Rhenetus, c'est-à-dire du Rhin.

Hauteur, 0,150 ; largeur, 0,123.

Gersaint et Bartsch ont appelé ce portrait Tête orientale, mais il est certain que c'est le portrait de Jacob Cats, qui fut le précepteur du prince d'Orange, comme le prouve un tableau de Govert Flinck, gravé par Schmidt, de Berlin, où l'on voit ce même personnage donnant des leçons au jeune Guillaume II, prince d'Orange1. Et de toute la série des portraits de Rembrandt, il n'en est peut-être pas de plus intéressant que celui-ci.

C'est un des noms les plus populaires de la Hollande que celui de Jacob Gats. Poète, administrateur, diplomate, mêlé à toutes les affaires de son temps, Gats eut

1. Le personnage que Flinck a représenté dans le tableau gravé par George-Frédéric Schmidt est exactement le même que celui connu sous le nom de Tête orientale dans l'œuvre de Rembrandt (on le retrouve aussi dans l'œuvre de Livens). Il n'y a de différence que dans le dessin des deux peintres : la tète que Rembrandt a énergiquement accentuée est accusée plus mollement par Flinck et d'un dessin plus rond; à cela près, l'identité est frappante. Or, on lit au bas de l'estampe gravée par Schmidt : le prince d'Oranye Guillaume second auquel Cats explique un trait de l'histoire de ses ancêtres. Je dois avouer, cependant, qu'un portrait de Jacob Cats, peint à la même époque, justement en 1635, par Mirevelt, et gravé par Delff, diffère beaucoup de celui qui nous occupe, notamment par lage apparent du personnage. Y a-t-il eu deux Jacob Cats? Cela est certain d'après le Dictionnaire biographique de Hoogstraten.

une grande renommée sa vie durant; il entendit ses vers répétés par tous les Hollandais ; il fut le chansonnier en vogue, le littérateur classique de son pays. Mais, comme il arrive presque toujours, on se vengea de l'admiration qu'il avait inspirée, et, lui mort, son nom fut pendant quelque temps oublié ou traité avec un injuste dédain ; changement qui s'explique assez par l'inconstance du goût public et par l'inévitable fatigue que produit une littérature , quand elle affecte des formes arrêtées et prévues. On a pu dire de Cats que c'était le La Fontaine de la Hollande, et il est certain qu'il eut beaucoup de l'ingénuité de notre fabuliste. Or, si on se lasse parfois de la naïveté, on y revient aisément. Cats fut remis en honneur au siècle dernier par une réimpression générale de ses ouvrages ; d'éminents critiques, et entre autres l'Addison hollandais, Van Eiïen, prirent sa défense et lui ramenèrent l'opinion; mais cette fois ce fut pour toujours. Le peuple, en Hollande, dit : le père Cats (Vader Cats), et, en effet, il y a dans cet écrivain une sorte de bonhomie paterne qui caractérise la vieillesse aimable et enjouée.

Jacob Cats n'a jamais écrit que sous la forme emblématique. Les pensées les plus simples, les plus connues, il les exprime par symboles, et souvent il les relève ainsi de leur vulgarité même. Quelquefois, il se sert d'images empruntées aux usages de la vie, pour rappeler des idées subtiles, donnant ainsi une forme

œmmune à des pensées délicates, aussi volontiers qu'il prête une forme délicate à des pensées communes. Veut-il parler d'amour? veut-il donner des conseils a la puberté? — et c'est là son sujet favori — il n'est sorte de comparaison qu'il ne cherche et ne trouve. Tantôt, la jeune fille nubile est comparée à une montre de prix, qui marque les heures au commandement silencieux de l'amour, indice, non sonitu; et ici l'auteur se plaît à peindre en distiques faciles, harmonieux et brûlants, la muette éloquence d'une vierge, dont toute la personne est une prière, ses yeux humides, ses lèvres enflées, ses paupières de rose.

Ora petunt, roseaeque genae, tumidaeque papillse, Solvitur in tacitas tota puella preces 4.

Tantôt, elle est symbolisée par un oignon qu'une femme donne à un jeune homme, en faisant mine de lui dire : Nuda movet lacnjmas, vestitam impune videbis2, ce qui signifie : « Tu peux jouer impunément avec cet oignon ainsi revêtu de sa pelure; mais si tu le déshabilles, il te fera pleurer.)) Bien que les avertissements du poëte soient en général des plus chastes, il s'y glisse

1. V. Jacobi CatziiJ.-C. Monita amoris virginei , sive Officium puellarum in castis amoribus emblemate expressum. Amsterdam, sans date.

2. V. les Emblèmes touchant les amours et les mœurs dans leSilenus Alcibiadis sive Proteus, humanœ vitœ ideam, emblemate trifariam variato, oculis subjiciens. avec cette épigraphe : Deus nobis hœc otia fecit. Amsterdam, 1618.

parfois une intention équivoque, et le naïf La Fontaine des fables devient alors le malicieux. La Fontaine des contes. Ailleurs, il apprend aux novices en amour la douceur du fruit défendu, et que les amants, comme le chasseur, ne poursuivent que ce qui fuit. Les baisers qu'on dérobe sont les plus savoureux.

Basia luctanti rapta dédisse juvat.

Nos poètes, nos moralistes, nos philosophes, Ronsard, Montaigne en particulier, sont mis à contribution, ainsi qu'Ovide, Virgile et Horace; leurs pensées retournées de cent manières, et toujours présentées sous la forme emblématique, servent de thème à des vers hollandais, traduits en distiques latins, lesquels distiques sont eux-mêmes travestis en rimes gauloises tout à fait barbares, et sont illustrés par d'assez jolies gravures, naïves et rudes comme le texte. Ces planches de forme ronde ne sont pas du reste ce qu'il y a de moins remarquable dans ces ouvrages symboliques, d'autant qu'à l'inverse de la plupart des livres, ceux-ci présentent un texte expliqué par des gravures, au lieu que les gravures sont le plus souvent expliquées par le texte. Gravées par Schillemans sur les dessins d'A. van Venne, ces illustrations, d'un style d'ailleurs assez lourd, me rappellent le goût d'Otto Yenius, qui fut le maître de Rubens.

Gats a vécu quatre-vingt-trois ans. Né à Brouwers-

haven en 1577, il mourut en 1660 à sa campagne de Zorgvliet, sur la route de La Haye à la mer. Il avait cinquante -huit ans lorsque son portrait fut gravé par Rembrandt. Il était alors décoré de l'ordre de Saint- Georges, qu'il rapporta de sa première ambassade en Angleterre, où il fut envoyé en 1627. Il fut grand pensionnaire de Hollande (Raadpensionaris) de 1636 à 1651, époque à laquelle on le renvoya comme plénipotentiaire à Londres.

Hooft, Yondel et Gats ont eu la gloire de fixer la langue hollandaise et de l'assouplir à la poésie. Celle de Gats est presque toujours emblématique, et son recueil se compose d'allégories, de chansons, d'idylles, de proverbes et de fables. L'amour, qui joua un grand rôle dans la vie de Gats, fut aussi le thème favori de sa pensée et de ses vers. Il consacra tout un poëme,- son Officium puellarurrij, à la Virginité, et l'on peut voir que le plaisir d'y parler de l'amour fut un des mobiles de son imagination et de sa plume. Parfois, nous l'avons dit, on croit sentir parmi ces moralités comme une pointe de malice, particulièrement lorsqu'il revient sur cette idée que rien n'est plus difficile à entretenir que le feu de Yesta. C'est avec une ironie charmante qu'il cite gravement, pour l'appliquer aux jeunes filles, le mot de Tacite sur les peuples, qu'ils ne peuvent supporter ni une liberté entière ni une entière servitude ; nec totam servitutem pati possunt, nec totam libertatem.

174. Petit portrait de Lieven Coppenol, Pièce dite : Le Petit Coppenol.

Le portrait de Coppenol, maître écrivain fameux. On l'appelle le petit Coppenol pour qu'il ne soit pas confondu avec le portrait suivant du môme personnage, qui est dans de plus grandes dimensions. Le modèle est vu ici jusqu'aux genoux, assis dans un fauteuil, devant une table. Il a les cheveux courts et une petite moustache, sans barbe. Sa tête, couverte d'une calotte, est vue de face et son corps est dirigé vers la gauche. Il tient une plume de la main droite et il vient de tracer un C au haut d'une feuille de papier blanc sur laquelle est posée sa main gauche. Sur la table est placé un flambeau allumé qui éclaire tout le sujet. Derrière Coppenol, à droite, paraît un jeune garçon, vu presque de profil, qui regarde la page blanche et qui tient son chapeau, de la main droite, sur sa poitrine. Au-dessus de la table est une fenêtre au coin de laquelle pendent deux équerres et un compas.

Ce portrait est rare; on en distingue cinq états :

Premier état. De la plus grande rareté. On n'y voit encore ni compas ni équerre; la partie gauche du chandelier est seulement au trait, et il n'y a pas d'ombre au-dessous de la bobèche. Les barbes de la plume sont blanches et plus courtes, et ne sont pas arrêtées par un trait d'ombre. Vers le haut de la planche, à droite, on remarque une fenêtre fermée ayant la forme d'un œil-de-boeuf, mais très-peu distincte.

Nota. Wilson fait mention d'une épreuve de ce premier état qu'il a possédée. Il l'avait achetée 91 liv. sterl. ( 2,275 fr.) à la vente de sir Thomas Baring, en 1831. Cette épreuve sur papier de Japon provenait de la vente Barnard où elle avait été \endue cinq guinées en 1798. Elle avait été imprimée par Rembrandt lui-même; l'encre d'impression avait été laissée à dessein sur certaines parties, qui autrement eussent été claires, et le visage du jeune garçon

qui est derrière Coppenol était dans l'ombre. L'effet de cette épreuve, dit Wilson, est de la plus grande beauté.

Deuxième état. Extrêmement rare. Les équerres et le compas sont ajoutés au coin de la fenêtre. L'œil-de-bœuf est très-distinct.

Troisième état. On n'y voit plus l'œil-de-bœuf, mais sur le haut du mur, du même côté , est un tableau cintré, à volets, qui représente Jésus crucifié et les trois Maries au pied de la croix. Sur le volet de gauche sont indiquées quelques fabriques; mais le sujet exprimé sur le volet de droite ne se distingue pas. Les épreuves de cet état sont encore fort rares.

Quatrième état. Il n'y a ni l'œil-de-bœuf, ni le tableau, mais ce côte de la planche est couvert de hachures brutales qui laissent voir les traces du tableau effacé. L'ombre portée de la main gauche a été reprise au burin en tailles horizontales. L'ombre de l'équerre est également fortifiée par une nouvelle taille diagonale au burin.

Cinquième état. L'œil-de-bœuf est rétabli. Le mur est chargé d'une ombre noire. On y remarque les derniers vestiges du tableau effacé, qui forment comme des moulures. Les figures sont plus travaillées. Le montant de la chaise, contre le bord droit, a été renforcé par des tailles verticales non interrompues.

Nota. Il existe une copie du petit Coppenol par Basan.

Hauteur, 0,259, y compris la marge du bas, qui est de 22 millimètres; largeur, 0,189.

BARTSCHj 282. CLAUSS1N, 279. WILSON, 284.

Lieven Van Coppenol dut être un des plus intimes amis de Rembrandt, car le grand peintre fit quatre fois au moins le portrait du célèbre calligraphe. Deux fois il le peignit, et il le grava deux. fois. L'un des portraits peints, qui faisaient partie autrefois de la galerie de Lucien Bonaparte, est aujourd'hui dans la riche col-

PORTRAITS. g§

lection de lord Ashburton, à Londres : Coppenol y est représenté tenant à la main une feuille de papier. C'est une des plus belles peintures du maître. L'autre tableau, apporté en France à la suite de nos victoires en 1806, et remporté en 1815, est aussi un morceau de prix. Voici la description qu'en donnent les auteurs du Musée Filhol : « Coppenol est assis devant un bureau, sur lequel sont des livres et des papiers : il est vu presque de face ; il est vêtu de noir, et il porte au cou une fraise plissée, mais non empesée; il est occupé à tailler une plume et semble écouter une personne qui lui parle ; il paraît avoir dans ce portrait environ cinquante ans... » « J'ai connu (ajoute l'auteur du texte) l'un des descendants de Lieverç Yan Coppenol. C'était un vieillard plus que septuagénaire; il avait une épouse à peu près du même âge que lui. L'un et l'autre tiraient grande vanité d'avoir eu leur aïeul peint par un aussi célèbre artiste ; c'était pour eux un titre de noblesse qu'ils avaient soin de relever toutes les fois que l'occasion s'en présentait. Il était surtout curieux de les écouter lorsqu'ils essayaient d'assimiler le talent de leur grand -père à celui du peintre dont il fui l'ami. Il ne dépendait pas d'eux que la profession de maître d'écriture ne fût mise au pair avec celle de Far tiste. Quand la conversation tombait sur la peinture, souvent le mari entreprenait l'histoire de Rembrandt, que la femme interrompait aussitôt pour celle de Cop-

penol. Rien n'était plus plaisant que de les entendre, lorsqu'ils voulaient venger la mémoire de Rembrandt du reproche qu'on lui a fait d'avoir préféré la société du peuple à celle de personnages plus relevés ; ils criaient alors à la calomnie, et citaient en témoignage de son goût pour la bonne compagnie l'honneur qu'il avait eu d'être admis dans la familiarité de Goppenol.

« Ils avaient une ancienne épreuve de la gravure de Rembrandt, le grand Coppenol, qu'ils conservaient comme une relique. Elle était si enfumée qu'à peine pouvait-on en distinguer les traits. L'estampe était encadrée dans une grande et large bordure d'ébène, disaient-ils, mais qui n'était que du bois ordinaire verni en noir... Ils répétaient souvent : C'était un bel homme que Lieven Van Goppenol : sa figure a fait produire à Rembrandt un chef-d'œuvre. Ces braves gens étaient dignes du pinceau de Molière. »

Il est à propos de rappeler ici que la calligraphie était un art très-estimé chez les Hollandais. Les amateurs savent que le grand peintre de marines Ludolf Bakhuizen enseignait l'écriture aux enfants des riches bourgeois d'Amsterdam, et qu'il continua de pratiquer cet enseignement lorsqu'il eut acquis dans la peinture un nom illustre. M. Frédérik Millier, dans son précieux Catalogue de sept mille portraits néerlandais.., Amsterdam^ 1853, nous donne une liste, qui doit être à peu près complète, des fameux calligraphes de la

Hollande qui eurent l'honneur d'être peints ou gravés. Nous y voyons Ludolf Bakhuizen , Nicolas Bodding, T. Bleuet, J. de La Chambre, dont le portrait a été si bien gravé par Suyderhoef; P. de Sambix et M. Strick, qui furent gravés par W. Delff, et qui avaient été peints sans doute par Michel Mirevelt, son beau-père; Jacques Gadelle, D. Roland, Jean Van de Yelde, qui fut aussi un poète distingué et un graveur célèbre, et C. Boissens. Quanta Coppenol, les amateurs n'ignorent pas que son portrait a été encore dessiné et gravé par Corneille Visscher.

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