‹ L'¿uvre complet de RembrandtChapitre 23 sur 202 · Ephraim Bonus, dit le Juif à la rampe · texte numérisé non relu

Ephraim Bonus, dit le Juif à la rampe

Le portrait d'Éphraïm Bonus, médecin juif. Il est dirigé vers la droite d'où vient le jour. Sa tête est vue de face et garnie d'une barbe à la juive; il est couvert d'un chapeau haut de forme, à bord rabattu. Il a la main droite posée sur le pilastre de la rampe d'un escalier; il porte sur l'épaule gauche un manteau court sous lequel le bras et la main sont cachés. Il y a au bas de la gravure une marge. Le nom de Rembrandt et l'année se trouvent au bas du coin de la droite, mais on les distingue avec peine. L'année paraît être 1647.

On connaît deux états de ce morceau.

Premier <!(at. La main, moins travaillée, laisse voir un blanc au-dessus et à gauche du petit doigt, sur le gras de la chair. La bague est tellement chargée de barbes, qu'elle en est noire. L'ombre portée de la main n'est pas prolongée jusqu'au pilastre de la rampe. Les tailles verticales de la rampe sont inachevées et n'arrivent pas jusqu'aux balustres. Le premier balustre à gauche est presque entièrement blanc, n'ayant quelques tailles horizontales que sur la droite. Les deux traits qui forment le contour supérieur de l'ove n'y sont pas encore, et le contour inférieur n'est marqué que par deux traits sans ombre. Le second balustre à gauche n'a que trois contre-tailles dans son ove et n'a que trois contre-lailles dans la partie droite du fût. Les cannelures du pilastre ne sont pas encore ombrées par des entre-tailles. L'épaisseur du pilastre est entièrement blanche. La doublure en velours du manteau qui pend sur la droite laisse voir un clair vif le long du contour. Presque unique.

Second état. Le blanc dans le gras de la main a disparu. L'ombre de la main descend jusqu'au pilastre, et les contre-tailles qui for-

ment cette ombre et qui n'allaient pas plus loin que le balustre adossé vont jusqu'au second balustre. Les tailles de la rampe sont prolongées jusqu'aux chapiteaux. Le premier balustre à gauche est ombré le long du bord de la planche et achevé dans son ove. Le second balustre a des contre-tailles verticales dans toute sa longueur des deux côtés du clair. Les cannelures du pilastre sont ombrées par des entre-tailles longitudinales. Le clair du manteau est éteint par des tailles fines, presque verticales. Rare.

Hauteur, y compris la marge, qui est de 31 centim. environ, 0,235; largeur, 0,177. BARTSCH, 278. CLAUSSIN, 275. WILSON, 280.

Ce portrait est un des plus beaux et des plus fameux: de l'œuvre de Rembrandt. Sa rareté en augmente encore le prix. Il n'en existe que trois épreuves connues du premier état, dites à la bague noire : celle du Musée d'Amsterdam, celle du British Muséum, qui a coûté 1650 florins, et celle qui appartient à M. Holford, à Londres. On connaît le nom de l'original par tradition et par un autre portrait du même personnage que Livens a gravé. Portugais de naissance, Éphraïm Bonus vint s'établir à Amsterdam dans la première moitié du xvne siècle, et il y exerça la médecine ; en 1651, il y obtint le droit de bourgeoisie. M. Scheltema, dans le livre qu'il a publié en hollandais 1 sur Rembrandt, ne veut pas que l'on confonde Éphraïm

1. Rembrand. Redevoering over het leven en de verdiensten van Rembrand van Rijn, met een menighte geschiedkundige bijlagen meerendeels uit eclite bronnen geput. Amsterdam, P. N. Van Kampen,

Bonus avec le médecin juif qui fut appelé auprès du prince Maurice, lors de sa dernière maladie, en 1625, quand tous les autres médecins l'avaient abandonné. Celui-ci s'appelait Joseph Bonus, « et peut-être bien, dit M. Scheltema, était-il le père d'Ephraïm. »

J'ai vu chez M. Six, à Amsterdam, parmi les magnifiques tableaux de sa galerie, un excellent portrait de ce même Ephraïm Bonus par Rembrandt. Il est peint à l'huile dans le même costume, dans la même pose, pas plus grand que la gravure, et néanmoins largement touché, d'un pinceau gras, vif et spirituel. Eh bien, chose étrange ! il n'y a pas moins de couleur dans l'estampe que dans la peinture, et, si j'avais à choisir, j'aimerais mieux peut-être une belle épreuve de la planche.

Wilson, dans son catalogue l, fait en passant, au . sujet de ce portrait de Bonus, une observation remarquable. « Il semble, dit-il, réfléchir sur la maladie d'un de ses clients, as if deliberating on the case of a fiatient. » On dirait, en effet, qu'il délibère s'il ne remontera pas l'escalier. C'est le propre des portraits de Rembrandt de donner à penser, par cela seul qu'ils paraissent penser eux-mêmes. Non-seulement ce sont des merveilles de clair-obscur, de touche et de modelé; mais la nationalité de l'homme, sa condition, son tem-

1. A descriptive catalogue of the prints of Rembrandt, by an amateur. London, 1836.

pérament, sa physionomie morale, tout se découvre au premier aspect dans ses portraits. Et lui , qui pour le choix des costumes est si capricieux quand il traite l'histoire, il cesse de l'être dès qu'il se trouve en présence d'une personnalité quelconque. Ministre, médecin, bourgmestre, peintre, orfèvre ou savant, chacun des modèles de Rembrandt est caractérisé tout d'abord par l'ajustement et par des accessoires dont pas un n'est inutile; ensuite l'âme devient visible dans leurs traits; les habitudes de l'esprit, les sentiments les plus intimes se trahissent aux moindres plis de la peau, à l'attendrissement des paupières, à l'indicible expression du regard; et c'est par là surtout que ses portraits sont si vivants. La flamme intérieure qui les éclaire les rend plus lumineux encore que le rayon de soleil dont le maître s'est fait un pinceau. Rembrandt exprime la vie par la pensée, et les personnages de son tableau peuvent dire comme le philosophe : « Je pense, donc je vis. »

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