‹ L'¿uvre complet de RembrandtChapitre 3 sur 202 · L'Espiègle · texte numérisé non relu

L'Espiègle

Une bergère, gardant ses moutons, est assise au coin d'un bois, occupée à tresser une couronne de fleurs. Klle porte un jupon court sous une robe retroussée, et sa tête est couverte d'un grand chapeau de paille. On voit à ses pieds un berger couché sur le ventre, jouant de la flûte et portant un hibou sur son épaule. Il a la tète levée et il jette un regard malin sous les jambes de la bergère. Celle-ci est à la gauche de l'estampe et son troupeau est à la droite. La houlette du berger est appuyée contre le tronc d'un vieil arbre; sur le devant de l'estampe coule un petit ruisseau. Vers le milieu du bas, un peu sur la droite, on lit : Rembrandt, f. 1642. Ce morceau est rare.

Il en existe, non pas trois, mais cinq états bien distincts : Premier état. Il est d'une grande rareté. On n'y voit ni nom ni date. Le chapeau de la bergère ne s'enlève pas sur le feuillage, étant du même ton, ou, pour mieux dire, de la même valeur. On remarque dans le haut de l'estampe, près de la houlette et parmi les arbres, une tête souriante qui n'est qu'ébauchée, et l'on voit quelques barbes à cette figure, à la houlette, aux branches du vieux tronc d'arbre, et aux plantes aquatiques du premier plan.

Second état. Il est encore très-rare. On lit au bas : Rembrandt

f. 1642. Le chapeau de la bergère se détache en vigueur sur le feuillage qui est éclairé dans le haut. Quelques travaux sont ajoutés au-dessus pour indiquer les contours d'un arbre.

Troisième état. Le chapeau s'enlève en clair sur le feuillage qui est repris à la pointe sèche, beaucoup plus ombré et modelé à nouveau ; les plantes aquatiques du premier plan ont une forme plus précise.

Quatrième état. La figure ébauchée que l'on voyait dans le haut de l'estampe, près de la houlette, a disparu; elle est remplacée par une indication de feuillage.

Cinquième état. La partie du fond qui est au-dessous du bras gauche de la bergère est retravaillée, et celle qui esta gauche de la bergère, au lieu d'être ombrée d'une seule taille, est couverte de plusieurs hachures. La forme des plantes aquatiques qui bordent le ruisseau est entièrement changée, et le tronc de l'arbre qui est à la droite de l'estampe est devenu tout à fait noir.

Hauteur, 0,115; largeur, 0,142.

BARTSCH, 188. CLAUSSIN, 185. WILSON, 185.

L'Espiègle est une des estampes les plus soigneusement finies de l'œuvre de Rembrandt. Ce grand maître l'a travaillée en graveur plutôt qu'en peintre. Chaque chose est exprimée par des tailles choisies et enveloppantes. Au lieu du travail rapide et indifférent qu'il emploie d'ordinaire pour placer et nuancer à propos le noir et le blanc, il a mis cette fois beaucoup d'attention et même de complaisance à modeler les figures, les animaux et le petit fond de paysage qui composent cette jolie estampe, et à n'employer pour chaque objet que le genre de travail voulu par la nature de cet

SUJETS LIBKËS.

objet. Ainsi, le chapeau de la bergère est ombré avec des tailles croisées et rayonnantes qui font sentir la perspective en même temps qu'elles indiquent les tresses de la paille du chapeau. L'ombre que projette le chapeau sur le front de la bergère est rendue par des hachures qui épousent la forme du front. Les cheveux de l'Espiègle, ras et taillés en brosse, sont gravés au moyen de tailles courtes, menues et rudes. Les fleurs, les plantes, les feuillages, les troncs d'arbre, sont traduits par un baclinage de pointe, mais avec des travaux appropriés à chaque substance.

Aux xvie et xvne siècles, le sujet de Y Espiègle était fort populaire : ce héros avait pour attribut un hibou, et le nom même d'où nous avons tiré le mot espiègle. Uilespiegel, veut dire en hollandais : miroir de hibou. C'est le nom du personnage principal d'un vieux roman, que l'on pourrait comparer à celui des Fourberies du Renard, si bien illustré par Everdingen, L'Espiègle représentait, parmi les hommes, cette puissance souveraine de la ruse que le Renard exerçait parmi les animaux. C'était l'Hercule des facéties, des niches et des bons tours. Les peintres des Pays-Bas ont souvent mis en scène ce héros, et Lucas de Leyde, entre autres, en a fait le sujet d'une de ses plus fameuses estampes1. Rembrandt a mis dans la sienne de l'esprit,

l. On a vu dans la Vie de Rembrandt, qu'il possédait l'Espiègle de Lucas de Leyde, et qu'il l'avait acheté fort cher en vente publique.

du naturel et même de la grâce. Pendant que la bergère tresse naïvement une couronne de fleurs, l'Espiègle jette un regard indiscret sous la robe retroussée de l' inattentive jeune fille, à qui les marguerites de la prairie font oublier les précautions de sa pudeur, La flûte dont le pasteur fait semblant de jouer n'est-elle pas aussi un symbole? Et comment ne pas reconnaître une intention de malice dans les cornes démesurées que porte le bélier du petit troupeau?

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