Clément de Jonghe
Le portrait de Clément de Jonghe, célèbre marchand d'estampes hollandais. Il est représenté de face jusqu'à mi-jambes, assis dans un fauteuil ou plutôt dans une chaise qui paraît n'avoir qu'un bras, mais qui a un dossier. Il est coifié d'un chapeau à larges bords relevés sur les côtés, qui projette une ombre sur ses yeux, et il porte un petit collet. Il est enveloppé d'un ample manteau , qui laisse voir son justaucorps boutonné et ses deux mains qui sont gantées. Son bras droit est accoudé sur le bras de la chaise, et sa main droite, qui sort de dessous le manteau, est placée au bas
de sa poitrine ; la gauche est pendante sur son genou. Cette pièce est cintrée par le haut. On lit au bas de la droite : Rembrandt f. Î651.
On distingue jusqu'à six états différents de ce portrait, qui a été assez mal décrit par nos devanciers.
Premier état. Extrêmement rare. Le haut du fond est blanc. Les tailles sur le dossier de la chaise sont plus écartées dans le milieu, de manière à former une petite barre blanche. Entre la traverse de la chaise et le dossier, il existe une petite barre blanche formée par l'interruption des tailles. Le bord du chapeau, au-dessus du front, est d'une forme ondulée; le fond du chapeau ne présente sur la droite qu'une ombre grise uniforme. On remarque sur le front, au-dessus de l'œil droit du personnage, un clair de forme anguleuse, provenant de l'inachevé du travail.
Second état. La petite barre blanche dont nous venons de parler est remplie par des tailles additionnelles tant horizontales que verticales, et l'on remarque sur la traverse de fines entre-tailles qui fortifient l'ombre portée du barreau. Le bord du chapeau, ondulé dans le premier état , n'offre ici qu'une ligne droite au-dessus du front. Les ombres du chapeau sont retravaillées et l'on distingue, sur la droite, une petite ombre portée très-vive, formée par de nouvelles hachures non ébarbées. Le clair anguleux, au-dessus de l'œil droit, a été fondu dans l'achèvement du modelé; au coin du dernier pli du manteau, dans le bas de la droite, se trouvent des contre-tailles qui remontent tout le long du pli en le bordant.
Troisième état. La planche est cintrée dans le haut par une ligne dure, avec quelques tailles irrégulières sur le coin du cintre, à droite. Le chapeau, entièrement retravaillé, laisse voir au-dessus du bord, sur la ligne du front, un clair qui semble indiquer le cordon du chapeau. L'aile droite du chapeau, diminuée de largeur par un grattage dont on voit les traces, offre une forme arrondie au lieu d'une forme ondulée. La partie du collet qui touche à la joue gauche du personnage est légèrement ombrée de tailles verticales qui ne se trouvaient point dans les états précédents. Toute
la joue droite est fondue par un nouveau travail qui a noyé les lumières et rendu l'œil moins apparent.
Quatrième état. Le cintre est mieux indiqué par des contretailles de plus en plus serrées, et les bords du cintre, sur la gauche, présentent, au lieu d'une ligne dure, quelques griffonnements imitant des plantes de murailles. Le cordon du chapeau est moins clair, et le graveur y a ajouté une rosette au milieu. Le fond du côté gauche est noirci par des tailles additionnelles très-vigoureuses, données de haut en bas, et l'on remarque sur l'épaule droite du personnage quelques traits arrondis destinés à accentuer le pli du manteau. Des tailles verticales et couchées sont ajoutées au justaucorps sur la partie droite de la poitrine et fortifient l'ombre des boutons. Une ombre portée très-vive et non ébarbée, placée au-dessous de la main droite, la fait avancer.
Cinquième état. Les tailles qui étaient au-dessous de la traverse et qui figuraient le dossier sont grattées, bien qu'un peu visibles encore, de manière que ce qui paraissait un fauteuil n'est plus qu'une chaise. L'ombre vive produite par les barbes, sous la main droite du personnage, a disparu au bord du gant. Le justaucorps, recouvert, jusqu'à la main, d'entre-tailles nombreuses et de contretailles assez serrées, est devenu d'un ton uniforme, la poitrine étant presque aussi ombrée à la droite qu'à la gauche. Le bord de la chaise, à gauche, qui, dans l'état précédent, se confondait avec le chapeau et les cheveux, en est séparé maintenant par un clair très-distinct. Des contre-tailles additionnelles au-dessus de la main droite forment deux nouveaux plis sur la poitrine.
Sixième état. La planche, retouchée par une main moderne, présente des travaux assez brutalement ajoutés sur l'épaule droite du personnage, où ils forment un paquet de noir. Une troisième taille horizontale a été donnée depuis le collet jusqu'à la main, sur la poitrine, adroite. Le bras gauche du personnage, retravaillé lourdement, offre l'indication d'une ombre épaisse et d'un nouveau pli. La traverse de la chaise est dessinée plus nettement par de toutes petites tailles verticales qui étaient à peine visibles dans
l'état précédent et qui ont été reprises. Le caractère de la figure a été amolli par un travail froid et serré, qui a fondu le sourcil dans le front et changé Texpression des yeux.
Hauteur, 0,207; largeur, 0,162.
BARTSCH, 272. CLAUSSIN, 269. WILSON, 274.
Clément de Jonghe, comme il est dit plus haut, était un des plus célèbres éditeurs d'estampes de son siècle, et son nom se trouve sur les pièces les plus précieuses des meilleurs graveurs ou peintres-graveurs du temps, par exemple de Corneille et de Jean Yisscher, de Roelant Rogman, de Renier Zeeman, de Jean Yan Aken, de Paul Potter. En général, il a précédé Frédéric de Wit et Théodore Danckers (autres éditeurs fort en renom), notamment pour les paysages avec figures et animaux, gravés par Jean Visscher d'après Berghem. 11 a cédé aussi des suites d'estampes à George Walk et à P. Schenck junior.
La présence du nom de Clément de Jonghe sur la plus belle pièce de Corneille Yisscher , la Fricasseuse, en fait distinguer les secondes épreuves. Aux troisièmes, le nom de Nicolas Yisscher a été substitué à celui de Clément de Jonghe, et tous les amateurs savent que les rares épreuves de cette admirable estampe, qui sont avant le nom de ce dernier, se payent des prix considérables. Clément publia le premier la suite des Différents bœufs et vaches de Paul Potter, mais il n'y mit son nom qu'après avoir tiré un
certain nombre d'épreuves. Ainsi , les épreuves qui portent l'adresse de Clément de Jonghe sont par cela même reconnues pour être du second état; les troisièmes portent l'adresse de Frédéric de Wit.
Quant au portrait de Clément de Jonghe que Rembrandt a gravé, nous n'avons pas besoin de faire remarquer combien il est heureux d'arrangement, beau d'effet, combien est imposante l'expression pensive de ce personnage qu'on soupçonnerait si peu d'être un simple marchand, occupé de la prose de son commerce, et auquel Rembrandt, voulant toujours idéaliser la nature à sa manière, a su prêter, comme au jeune Haaring , un air de rêverie si profonde , et l'austère mélancolie d'un philosophe en méditation.