Jean Antonides Van der Linden
Portrait de Jean Antonides Van der Linden , professeur et docteur en médecine à l'université de Leyde, vêtu d'un habit de cérémonie. ïl porte un rabat plat et des manchettes. Il est vu presque de face et un peu plus qu'à mi-corps. Il tient de la main gauche un petit livre fermé, et paraît se promener devant une balustrade dans un jardin dont les arbres forment presque tout le fond de l'estampe. On aperçoit une porte dans le fond, à gauche.
La planche présente dans le bas une marge de quarante-neuf millimètres.
Il y a trois états de ce morceau :
En examinant avec attention les diverses épreuves du portrait de Van der Linden qui se trouvent au British Muséum, nous avons distingué jusqu'à sept états de cette planche.
Premier état. Les extrémités du feuillage , à la hauteur de la tète, ne sont qu'au trait. Il y a fort peu de travail sur la manche du bras gauche, depuis la fente de la robe jusqu'au coude.
Second état. Les extrémités du feuillage sont teintées d'une taille simple et fine. Le mur dans lequel est percée la porte en arcade est couvert d'une seule taille verticale.
Troisième état. La partie claire de la manche du bras gauche est éteinte par une contre-taille en diagonale, depuis la fente de la robe jusqu'au coude. Quelques travaux sont ajoutes entre les balustres, lesquels cependant demeurent encore indistincts. Le mur dans lequel est percée la porte présenle une taille horizontale qui par conséquent croise la première.
Quatrième état. Le fond autour de la tête est obscurci par de nouveaux travaux. On remarque des tailles croisées dans la partie inférieure de la robe, au-dessous du bras gauche. Il y a une place claire auprès de la marge droite de la planche, qui paraît avoir été grattée à la hauteur de l'épaule.
Cinquième état. La place claire, à la hauteur de l'épaule, près de la marge droite de la planche, est obscurcie. Les espaces entre les balustres sont ombrés par une triple taille qui rend les balustres plus visibles et leur forme plus précise.
Sixième état. Le fond autour de la figure est retravaillé, de telle sorte que le revers du velours qui passe sur l'épaule gauche et qui, dans les épreuves précédentes, se détachait un peu sur le fond par sa vigueur, ne s'en distingue plus maintenant.
Septième état. L'ensemble de la figure et du fond sont repris ; le visage a changé de caractère, et l'effet de la planche est tel qu'on la croirait gravée en manière noire.
Nota. Ce dernier état est inconnu aux amateurs. Aussi croyonsnous qu'il est de fabrication assez récente, et que la planche existe à Londres, entre les mains de quelque marchand, qui l'aura fait remordre ou reprendre entièrement à la pointe sèche. Au musée d'Amsterdam on ne trouve que les trois premiers états, ce qui semblerait prouver que les changements faits à la planche, depuis
le quatrième état, sont modernes, c'est-à-dire postérieurs à l'époque où fut formé l'œuvre de ce musée, le plus complet et Je plus beau de tous les œuvres de Rembrandt.
Hauteur, 0,124, non compris la marge de 0,049; largeur, 0,103.
BARTSCH, 264. CLAUSSIN, 261. WILSON, 266.
Quoique moins célèbre que ceux de Sylvius, de Clément de Jonghe, de Lutma, d'Anslo et du Peseur d'or, le portrait d'Àntonides Van der Linden est un des meilleurs de Rembrandt. La tête, modelée avec un art admirable, est remplie de finesse, d'intelligence, de vie : elle respire, elle pense. Et ce qu'il y a de singulier dans ce portrait, c'est qu'à l'inverse des autres graveurs, le peintre a employé les travaux les plus fins pour les étoffes, les arbres, les accessoires, tandis qu'il a gravé les chairs, les mains surtout, d'une pointe grosse et franche, et avec des tailles écartées. Par ce procédé, non-seulement la tête, et la main qui est dans la lumière, ont plus de valeur et s'enlèvent mieux sur des objets d'un travail tranquille et peu visible, mais encore, chose étrange ! elles ont ainsi le caractère de la chair beaucoup plus que si elles étaient finement gravées.
Antonides Van der Linden lut un homme d'une haute distinction. Il fit beaucoup parler de lui dans le* xvif siècle, et Bayle lui a consacré un article dans son Dictionnaire. Il était né en 1609, à Enckuysen, ville
de la Nord-Hollande, et patrie de Paul Potter. Fils d'un médecin estimé, qui avait pris soin de sa première éducation, il fut envoyé à Leyde, où il étudia la philosophie d'abord, et ensuite la médecine avec beaucoup d'ardeur. A vingt ans, il se fit recevoir docteur à l'université de Franeker. Son père, ayant été appelé à Amsterdam pour y exercer la médecine, voulut l'avoir auprès de lui, et lui enseigna la pratique de cet art. Antonides y obtint de si grands succès, qu'on lui offrit la chaire de médecine à Franeker. Il l'occupa pendant douze ans ; il y montra beaucoup de savoir, un esprit original et une légère tendance au paradoxe. Le jardin botanique lui dut des embellissements, et la bibliothèque des augmentations notables et gratuites, grâce à l'habileté avec laquelle il sut provoquer la munificence des grands seigneurs et piquer sur ce point leur émulation. Son premier ouvrage, de Scriptis medicis libri duo, qu'il publia en 1637, à Amsterdam, fit sensation en Hollande, et fut remarqué des savants étrangers. C'est un livre de bibliographie médicale très-incomplet, comme le sont toujours ces sortes de livres, mais qui, augmenté et corrigé, a servi à en faire d'autres. Merklin l'a publié à Nuremberg , quarante-neuf ans plus tard, avec des additions considérables, sous le titre de : Lindenius renovatus. Mais l'ouvrage le mieux fait pour fixer l'attention des savants fut celui que Van der Linden publia en 1653, à
Amsterdam, et qui a pour titre : Medicina physiologica, nova curalâcjue methodo, ex optimis quibusdam auctoribus contracta et propriis observationibus locupletata, in-4°. L'auteur y mit à profit les travaux de Vésale, tout en les critiquant. Il y donna une description étendue de certains organes , notamment de l'oreille, et présenta des observations singulières sur la vue. Enfin il y soutint que la substance du cerveau est insensible, et il prétendit pour la première fois qu'Hippocrate avait connu la circulation du sang.
Les livres de Van der Linden et son enseignement jetèrent tant d'éclat, que les universités d'Utrecht et de Leyde se disputèrent l'honneur de posséder un si habile homme. Van der Linden préféra la ville de Leyde, où il avait fait ses études, et il y accepta les fonctions de professeur. Il continua dans cette ville ses travaux et ses publications. En 1656, il y fit imprimer, sur des questions de médecine, un recueil de thèses , dont quelques-unes présentent de l'intérêt : c'est le Selecta medica et ad ea exercitationes batavœ. Quatre ans plus tard, revenant à la médecine d'Hippocrate, qui avait toujours été son étude favorite, il mit au jour ses recherches sur la physiologie des anciens, et il entra dans de grands détails touchant le degré de connaissance que l'antiquité avait eu del'anatomie humaine, du jeu et des attributions des organes. L'ouvrage qu'il donna sur ces matières a pour titre :
Meletemata medecinœ hippocraticœ , Leyde, 1660, in-4°. Jean-Jacques Dobelius, docte médecin de l'université de Rostock, a donné un abrégé de ce livre, qui fut imprimé à Francfort, en 1672, et qui est intitulé : Joannis Antonidœ Van der Linden meletemata medecinœ hippocraticœ contracta, sans nom d'auteur, il est vrai ; mais c'est à Dobel qu'on attribue généralement cet abrégé.
Le plus grand fait médical du xvne siècle était la découverte de la circulation du sang par le fameux docteur Guillaume Harvey. Le livre qu'il avait imprimé à J^ondres, et qu'il venait de réimprimer à Rotterdam, avait fait dans le monde savant une sensation immense, et semblait annoncer une révolution dans l'art de guérir. En réalité, aucun médecin, avant Harvey, n'avait parlé de la circulation du sang, et le docteur anglais était le premier qui en eût observé les phénomènes et déterminé les lois. Cependant Antonides Yan der Linden contesta vivement à son confrère l'honneur d'une aussi importante découverte, et, s'attachant à cette question d'une manière toute spéciale, il fit paraître à Leyde, en 1661, son traité : Hippocrates, de circuitu sanguinis, où il prétendit que le plus grand médecin de l'antiquité avait connu la circulation du sang. Mais autre chose était d'avoir soupçonné ou même d'avoir connu cette grande condition de la vie, autre chose était de la démontrer ; et l'on pouvait dire
à Van der Linden : qu'une vérité n'appartient pas à celui qui la trouve, mais à celui qui la prouve.
On doit encore à Van der Linden de bonnes éditions des œuvres de Spigel et des œuvres de Gelse. Mais un véritable service qu'il rendit à la science fut l'édition des œuvres d'Hippocrate, à laquelle il donna des soins tout particuliers. Il la fit imprimer à Leyde, sous ses yeux, et il choisit, pour la mettre en regard du texte grec, la version latine de Cornarius, qui passe en effet pour la meilleure. Cette belle édition, qui fait partie de la collection des Variorum , est regardée comme une des plus correctes, et elle offre cet avantage, dit le Journal des savants, cité par Bayle, qu'elle correspond aux meilleures éditions précédentes, par le moyen de chiffres placés en marge, qui renvoient aux pages où chaque morceau se trouve dans les éditions, diverses. Le Journal des savants reproche néanmoins à Van der Linden d'avoir altéré, par des corrections un peu arbitraires, le sens de certains passages qui étaient auparavant très-clairs.
Antonides Van der Linden mourut à Leyde, au mois de mars 1664, au moment où il allait achever son édition des œuvres d'Hippocrate, qui ne fut donnée au public que l'année suivante. Notre célèbre Guy Patin a souvent parlé, dans ses Lettres, de Van der Linden, qu'il regardait comme un homme fort éclairé; mais il le soupçonnait d'être entêté de l'alchimie et de
la pierre philosophale. En apprenant la mort de son illustre confrère, il écrivit : « Cet auteur est mort à Leyden, âgé de cinquante-trois ans (c'était cinquantecinq ans qu'il fallait dire), d'une fièvre avec fluxion sur la poitrine, après avoir pris de l'antimoine, et sans s'être fait saigner. Quelle pitié ! faire tant de livres, savoir tant de latin et de grec, et se laisser mourir de la fièvre et d'un catarrhe suffoquant, sans se faire saigner! »