Le bourgmestre Six
Le portrait en pied de Jean Six, auteur hollandais, qui fut depuis bourgmestre de la ville d'Amsterdam. Ce portrait, gravé d'une pointe très-fine , est remarquable par un très-bel effet de clair-obscur. Six est représenté debout, adossé à une croisée ouverte, d'où vient le jour. Il est occupé à lire un livre broché, de format in-quarto, qu'il tient des deux mains. L'attention qu'il porte
à sa lecture est parfaitement exprimée sur son visage , qui n'est éclairé que par le reflet des pages du livre. Son habit est ouvert par le haut, ainsi que son collet dont on voit pendre les cordons. Sa chevelure blonde et abondante tombe avec grâce sur ses épaules. Son manteau, jeté derrière lui sur l'appui de la fenêtre, lui sert comme de coussin. On voit à gauche, dans le fond, son épée et son baudrier placés sur une table, au-dessus de laquelle paraît un tableau couvert d'un rideau presque entièrement tiré. Au bas, du môme côté, sur le devant, est une chaise sur laquelle il y a deux livres, dont l'un est ouvert. On lit en bas, dans une petite marge, vers la gauche : Jean Six, JE. 29, et vers la droite : Rembrandt f.
Il y a trois états connus de cette planche célèbre.
Premier état. Il est de la dernière rareté. On voit à la fenêtre, derrière le personnage , un appui de pierre qui monte jusqu'à la hauteur de la moitié de son bras. Le nom de Rembrandt et celui de Six ne sont pas encore gravés. Le musée d'Amsterdam et le Cabinet des estampes de Paris possèdent une épreuve de cet état. Celle du Cabinet de Paris, que l'on voit exposée dans un cadre, a été acquise en 1 755 à la vente de Chabannes, pour le prix de 864 fr.
Second état. L'appui de pierre est supprimé. Le nom de Rembrandt est gravé à droite, avec la date de 1647. Les deux chiffres du milieu sont écrits à rebours. Cette seconde épreuve, qui est for' rare, est aussi veloutée et aussi belle que la première, surtout quand elle est tirée sur papier du Japon. Nous avons vu, en 1853, à la vente de M. Th. (Thorel) à Paris, une pareille épreuve s'élever au prix de 3,500 francs. Cette épreuve avait été achetée par M. Thorel, en 1847, à la vente Debois, où elle lui avait coûté 3,000 francs.
Au moment où nous écrivons (mars 1861 ), une superbe épreuve du même état vient d'être poussée au prix de 6,250 fr. à la vente du riche cabinet de M. D.-G. A. ( Arozarena), qui l'avait achetée lui-même 6,500 fr. à la vente de Ferol, en 1860.
Troisième état. Dans la marge du bas, à gauche, on lit : Jean
Six, /E. 29, et à droite, Rembrandt, 4647. Les chiffres 6 et 4 sont regravés dans le sens convenable. On rencontre des épreuves de cet état qui sont encore veloutées et vigoureuses. Elles sont trèsrares.
Gersaint raconte que, dans un de ses voyages en Hollande, il eut la bonne fortune de se trouver à Amsterdam quand on y faisait la vente du cabinet de Six. On y voyait figurer, dans une magnifique collection d'estampes, vingt-cinq épreuves du portrait de Six, qui furent vendues de 15 à 18 florins chacune. ïl en acheta, lui, Gersaint, trois ou quatre. En 1750, un amateur anglais en acheta une, en Hollande, 150 florins. Six ans plus tard, à la vente de M. Batt, ce même portrait s'éleva au prix de 35 livres sterling. On vient de voir combien la valeur en est augmentée.
Il est dit que M. de Béringhen, lorsqu'il fit sa fameuse collection, ne put à aucun prix se procurer une épreuve de ce portrait de Six, et qu'il dut se consoler de cette lacune au moyen d'une copie trèsbien faite (sans doute un dessin) et de nature à tromper les connaisseurs eux-mêmes. Cela ferait croire que la planche avait été pendant quelque temps égarée, car les épreuves n'en étaient pas absolument introuvables. La planche est aujourd'hui entre les mains de la famille Six, à Amsterdam. Elle était si finement gravée qu'elle s'esl bien vite usée à l'impression. On en rencontre parfois des épreuves pâles et tristes, dont quelques-unes ont été reprises au lavis et retravaillées; mais il est facile de les reconnaître, pour peu qu'on ait vu les belles épreuves. Il existe des copies gravées de ce portrait. Celle de Basan est lourde et sans esprit. Celle de François Novelli vaut beaucoup mieux.
Hauteur, 0,243, la marge comprise; largeur, 0,193. BART SC H } 285. CLAUSSIN, 282. WILSON, 287.
Me trouvant à Amsterdam au mois de juillet 1857, j'allai visiter une exposition de curiosités, ouverte sur
le quai du Rokin par la Société Arti et Amieitîw. J'étais en compagnie d'un peintre éminent qui est aussi un des plus charmants causeurs de ce temps, Paul Chenavard, l'auteur de ces cartons grandioses que la République française de 1848 destinait à la décoration du Panthéon, et qui devaient dérouler sur les murailles du temple l'histoire philosophique et universelle du genre humain. Passionnés l'un et l'autre pour Rembrandt, nous fûmes ravis de voir figurer à l'Exposition la planche de cuivre sur laquelle ce grand maître avait gravé le portrait de son ami Jean Six, qui n'était alors que secrétaire de la ville d'Amsterdam, dont il fut ensuite bourgmestre. Ce cuivre vénérable, celui de tous qu'il a travaillé avec le plus de délicatesse, de patience et d'amour, je le touchais respectueusement, je le pesais dans mes mains, j'examinais s'il serait encore possible d'en tirer une de ces épreuves veloutées, harmonieuses, au noir transparent et profond, que les amateurs payent aujourd'hui des prix fous; mais je vis trop bien que l'extrême finesse d'un travail qui semble fait avec la pointe d'une aiguille n'avait pas pu tenir longtemps à l'impression, et que ces admirables égratignures , ayant effleuré seulement le cuivre , avaient dû être oblitérées par la main de l'imprimeur après le tirage d'un petit nombre d'épreuves. Du reste, ce n'est point ici un effet ordinaire, une de ces franches oppositions que pourrait raviver une simple remorsure
d'eau-forte ou une prudente reprise au burin ; c'est au contraire un effet de faux jour et d'ombres partout reflétées, qui fait passer l'œil par tous les demi-tons de la gamme du clair-obscur. On ne voit d'abord dans l'estampe que le portrait de Six, qui, debout, à contre-jour, occupé à lire un mémoire, se détache en vigueur sur le clair de la fenêtre, c'est-à-dire sur le champ du ciel. Mais bientôt sa tête intelligente, qui ne formait qu'une seule masse un peu confuse, se détaille, s'accentue, se précise, éclairée qu'elle est par le reflet du papier que le personnage tient de ses deux mains. Le regard s'habituant à l'obscurité de l'estampe y distingue peu à peu les accessoires que le peintre y a sobrement ménagés, le baudrier et l'épée, les registres municipaux entassés sur une chaise basse, les tentures de l'appartement, le chapeau à plume qui est accroché au bout d'un bâton ouvragé, sans doute un des insignes de la dignité de Jean Six, enfin le tableau encadré d'ébène qui est appendu à la muraille. Mais bien que les dégradations d'une gravure soient moins visibles sur le cuivre que sur le papier, on voit déjà que la fraîcheur du travail a disparu; que l'harmonie enveloppante, une fois rompue, ne pourrait être rétablie par aucune autre main que par celle de Rembrandt. La planche n'est plus maintenant qu'une relique à conserver dans les sanctuaires de l'art.
Bien que Jean Six fut un homme de mérite et un
poëte distingué, on peut assurer que son nom serait aujourd'hui parfaitement oublié s'il n'eût été buriné par Rembrandt dans la marge de ce beau portrait, un des plus fameux de son œuvre. Nous savons, du reste, assez peu de chose sur Six, et voici tout ce que nous apprennent les livres hollandais. Jean Six, né en 1648, appartenait à une des plus anciennes familles de la Hollande. Il était fils de Jean Six et d'Anna Yijmer. Dès sa première jeunesse, il montra beaucoup de goût pour la langue latine et pour la littérature de son pays. Il fit même quelques opuscules dont les titres ne nous ont pas été conservés. Le seul ouvrage que l'on connaisse de lui maintenant, c'est la tragédie de Médée. Encore est-il probable que cet ouvrage serait oublié comme le reste, s'il n'avait donné lieu à l'esta mpe que Rembrandt grava tout exprès pour orner le livre de son ami, et qu'on appelle le Mariage de Jason et de Creuse. Nous avons donné dans le tome Ier l'analyse de cette tragédie remarquable, et Ton a pu voir qu'elle était l'œuvre d'un esprit vigoureux et cultivé.
En 1655, l'année même où sa tragédie fut représentée pour la première fois, Jean Six épousa Marguerite Tulp, fille de Nicolas Tulp, bourgmestre de la ville d'Amsterdam. Médecin distingué et professeur d'anatomie, Nicolas Tulp était le même qui avait été le patron de Rembrandt, lorsque celui-ci vint s'établir à Amsterdam, en 1630 ; et l'on se rappelle que le jeune
peintre, pour lui témoigner sa reconnaissance, peignit ce professeur au milieu de son amphithéâtre , disséquant le cadavre devant ses élèves, dans le tableau si célèbre sous le nom de la Leçon d'analomie. Ce fut apparemment chez Nicolas Tulp que Rembrandt fit la connaissance de Jean Six qu'il devait immortaliser à son tour. Cependant le mariage de Six avec Marguerite Tulp contribua, beaucoup plus que ses talents, à le faire nommer membre du comité des Etats de Hollande, dignité à laquelle n'étaient guère admis que les parents ou les alliés des anciens membres. L'année suivante, Six devint secrétaire de la ville d'Amsterdam; mais il ne fut bourgmestre qu'en 1691, lorsqu'il avait la tête grise, dit le biographe hollandais. Dans le temps de la guerre entre l'Angleterre et la Hollande, vers 1667, il avait été élu échevin ; il le fut encore dans les années 1688 et 1689. Jean Six mourut le 18 mai 1700, âgé de quatre-vingt-deux ans. Il était seigneur de Vromade et de Hillegom. Il avait eu huit enfants qui, la plupart, moururent avant lui.
Sur une épreuve du portrait de Six par Rembrandt, le poëte Yondel , leur ami commun , écrivit quatre vers hollandais, dont voici à peu près la traduction :
Tel on nous peint Jean Six dans sa verte jeunesse, Amoureux des beaux-arts dont toujours il rêva, Mais plein, pour la vertu, d'une austère tendresse: Or, la vertu demeure, et la couleur s'en va.
J'ai trouvé ces vers dans l'ouvrage de Jacobus
Kok, qui a pour titre : Vaderlandsche Woordenboek. Deel. XXVII. Les voici au surplus en hollandais :
« Zoo maelt men Six, in't bloeienst van zijn jeught, « Verlieft op kunst, en wentenschap en deught « Die schooner blinkt dan iemands pen kan schrijven, « De verf vergaet : de deugth zal eenwigh hlijven! »