‹ L'¿uvre complet de RembrandtChapitre 39 sur 202 · Le Docteur Petrus Van Toi · texte numérisé non relu

Le Docteur Petrus Van Toi

Pièce improprement dite : L'Avocat Tolling.

Un portrait d'homme, des plus rares de l'œuvre de Rembrandt. Il représente le médecin Pierre Van Toi, vu presque de face, assis dans un fauteuil devant une table sur laquelle se trouvent, à gauche, plusieurs livres ouverts les uns sur les autres. Sa tête est couverte d'un chapeau rond un peu élevé, qui projette une ombre sur les yeux. Il porte une moustache, une barbe blanche taillée carrément, un collet, et une robe qui paraît doublée de fourrure. Ses bras sont appuyés sur le fauteuil, dont le dossier est orné de clous et surmonté d'une tête de lion. Au bas de la droite, on aperçoit une bouteille bouchée d'un linge et se terminant par un tuyau recourbé comme une cornue, une autre bouteille carrée, et une petite fiole entre les deux. Ces trois objets paraissent indiquer l'étude de la chimie. Le fond est ombré de plusieurs tailles derrière les bouteilles, et sur la gauche, tout le long du fauteuil et un peu au-dessus. Ce morceau porte en bas une marge d'environ dixsept millimètres.

On connaît un premier état de cette pièce où le coude gauche, au lieu d'être arrondi, fait un angle. Il s'en trouva une épreuve à la vente Verstolk de Soelen. Il va sans dire qu'elle est de la dernière rareté.

Les épreuves du second élat sont toutes avec des barbes, ce qui fait présumer que la planche n'a tiré qu'un très-petit nombre, et qu'elle a été ensuite brisée ou perdue; cela expliquerait pourquoi les épreuves en sont si rares.

Hauteur, y compris la marge, 0,196; largeur, 0,148. BARTSCH, 284. CLAUSSIN, 281. WILSON, 286.

Gersaint et Bartsch ont donné à ce portrait le nom de l'Avocat Tolling, mais j'ai lieu de penser qu'ils ont fait erreur. Le catalogue de Burgy, rédigé à La Haye en 1755, par un amateur hollandais, qui devait être sur ce point mieux instruit que Gersaint, désigne ainsi cette pièce : le Portrait fameux du médecin Pierre Van Toi, extraordinairement rare; et tout me fait supposer que cette désignation est la meilleure. Il est en effet bien peu vraisemblable que Rembrandt eût représenté un avocat entouré de fioles et d'objets indiquant l'étude de la chimie, et il faut dire aussi qu'on ne voit pas souvent les avocats se livrer à un tel genre d'étude.

Quoi qu'il en soit, ce portrait, fort bien gravé d'ailleurs, est d'une si grande rareté que les connaisseurs se le disputent avec acharnement dans les ventes publiques, lorsqu'il vient par extraordinaire à s'y produire. Il me souvient à ce sujet d'avoir entendu raconter par un amateur français en réputation, qui habite Londres, qu'à la vente Pôle Carew, qui eut lieu dans cette ville en 4.835, il se passa une scène intéressante

à propos d'une épreuve de l'Avocat Tolling. A cette vente se trouvaient les plus illustres curieux de l'Angleterre : lord Aylesford, lord Spencer, sir Astley, William Esdaile, Ghambers Hall, Wilson, Maberly, M. Donnadieu, notre compatriote, grand collectionneur d'autographes, de dessins et d'estampes, le chevalier de Glaussin, auteur d'un des Catalogues de Rembrandt, et en même temps les plus riches marchands de Londres : les Golnaghi, les Tifïin, les Smith, les Graves, les Evans. Jamais peut-être on ne vit de plus magnifiques estampes. Presque toute la collection de Pôle Garevv provenait des cabinets Barnard, Haring, Hibbert, lord Bute. Le portrait d'Asselyn, avec le chevalet, c'est-à-dire du premier état, fut vendu 39 livres 18 schellings (près de 1,000 francs); le portrait du ministre anabaptiste Anslo avait été poussé à 74 livres 11 schellings (1,800 francs) : la Pièce de cent florins venait de monter à 163 livres (4,075 francs). Enfin on mit sur table l'Avocat Tolling. C'était une épreuve admirable, presque unique, chargée de barbes, avec les bords raboteux, moins travaillée que celle du musée d'Amsterdam. Elle avait été achetée par M. Pôle Gare w 56 livres seulement, à la vente de M. Hibbert, en 1809. La chaleur des enchères était à son comble. Toutes les physionomies paraissaient altérées. M. de Glaussin respirait à peine. Quand l'estampe passa devant lui, elle avait déjà monté à 150 livres! Il la prit

d'une main tremblante, l'examina quelque temps à la loupe et mit 5 livres ; mais en un tour de table, l'enchère s'éleva à 200 livres (5,000 francs!) ; le pauvre Glaussin était pâle ; une sueur froide ruisselait sur ses tempes. N'y pouvant plus tenir, et sentant qu'il avait affaire à quelque puissance, il essaya de fléchir le compétiteur inconnu qui lui faisait une si rude guerre. Après avoir balbutié quelques mots en anglais, « Messieurs, reprit-il dans cette môme langue qu'il parlait à peu près comme sa langue maternelle, vous me connaissez, je suis le chevalier de Glaussin; j'ai consacré une partie de mon existence à dresser un nouveau Catalogue de l'œuvre de Rembrandt, et à copier à l'eauforte les plus rares estampes de ce grand maître. Il y a vingt-cinq ans que je cherche l'Avocat Tolling, et je n'ai guère vu ce morceau que dans les collections nationales de Paris et d'Amsterdam, et dans le portefeuille de feu Barnard, où se trouvait l'épreuve que voici. Si cette épreuve m'échappe, il ne me reste plus, à mon âge, d'espérance de la revoir. Je supplie mes concurrents de prendre en considération les services que mon livre a pu rendre aux amateurs , ma qualité d'étranger, les sacrifices que je me suis imposés toute ma vie pour composer une collection qui me permît de faire des remarques nouvelles sur ce bel œuvre de Rembrandt... » Un peu de générosité, Messieurs, ajouta Glaussin, pour sa péroraison; il avait déjà les

larmes aux yeux. Ce speech inattendu ne fut pas sans produire quelque sensation. Beaucoup en furent touchés ; quelques-uns souriaient, et racontaient tout bas que ce même M. de Claussin, qui était capable de pousser une estampe à quatre et cinq mille francs, était souvent rencontré le matin dans les rues de Londres, allant chercher deux sous de lait dans un petit pot... Mais après un moment de silence, un signe fut fait à Xauctionner, une enchère fut criée..., et le marteau fatal tomba sur le chiffre 220 livres!... On sut alors seulement que l'heureux acquéreur était M. Verstolk de Soelen, ministre d'État en Hollande.

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