‹ L'¿uvre complet de RembrandtChapitre 80 sur 202 · Rembrandt dessinant · texte numérisé non relu

Rembrandt dessinant

Il est vu de face, à mi-corps, la tôte coiffée d'un chapeau rond semblable à ceux qui se portent aujourd'hui, et revêtu d'un habit qui rappelle celui des Jésuites. Il est assis à une table et il tient de la main droite un crayon avec lequel il dessine sur un papier soutenu par un gros livre qui lui sert comme de pupitre. Son bras gauche est appuyé sur la table; à la droite du dessinateur ou, si l'on veut, à la gauche de l'estampe, à travers une croisée ouverte, on aperçoit dans le lointain un paysage. On lit sur une banderole attachée dans le haut de la croisée : Rembrandt /'. i6l8.

Il y a de nombreux états de ce portrait : j'en ai distingué jusqu'à dix, dont huit avant le paysage, sans compter l'état actuel de la planche, qui est aujourd'hui affreusement défigurée.

Premier état. C'est une simple esquisse , sans effet. Cet état est si rare que nous ne l'avons vu ni au Cabinet des Estampes de Paris, ni au musée d'Amsterdam, ni au British Muséum, ni dans aucune collection publique ou privée. Mais Claussin affirme en avoir vu une épreuve dans le fameux œuvre de J. Barnard, vendu à Londres en 1798.

Deuxième état. Wilson le désigne très-vaguement par ces mots : Il est plus travaillé et les traits sont mieux définis. Ce deuxième état manque également dans les trois collections nationales de Paris , d'Amsterdam et de Londres.

Troisième état. Le visage, qui était d'une seule teinte pâle et sans accent, est maintenant vivant et spirituel. Le buste est chargé de barbes, mais le reste est d'un ton uniforme et gris; les mains et les manchettes sont blanches, ainsi que le côté droit du papier à dessin.

Quatrième état. Le bord de la planche, qui était irrégulier dans le haut de la gauche, a été régularisé. L'ensemble de la planche ayant reçu de nouveaux travaux, a pris un beau ton velouté. Les mains et les manchettes sont encore blanches.

Cinquième état. Le nom de Rembrandt et l'année 1648 se lisent sur une banderole attachée au haut de la fenêtre. Les mains sont encore blanches. Le papier présente l'indication de quelques feuilles de plus.

Sixième état. La main gauche est ombrée d'une taille légère. La main droite est encore blanche.

Septième état. La main droite, celle qui dessine, a été couverte comme la gauche d'une taille légère. La manchette de l'autre main est restée blanche. On remarque des contre-tailles horizontales sur l'épaule gauche, et le visage présente de nouvelles petites tailles très-fines , notamment sur la tempe droite.

Huitième état. Le papier dans son épaisseur, à droite, a reçu des contre-tailles verticales très-fines. Tl en est de môme de l'épaisseur du livre qui sert de pupitre au dessinateur. La manchette de la main gauche est teintée de hachures légères. — VVilson a confondu cet état avec le précédent.

Neuvième état. On y voit un paysage à travers la fenêtre , dont le montant a été couvert d'ans toute son étendue de contre-tailles horizontales, et Ton en remarque de pareilles sur la banderole, excepté dans la portion de cette banderole qui est au-dessous du chiffre 1648. Le contour du bras qui dessine a été rentré. Le papier et le pupitre ont reçu de nouvelles tailles, et l'on voit sur la manchette de la main gauche des contre-tailles très-fines à la pointe sèche.

Dixième état. La planche est retouchée lourdement et de la manière la plus désagréable; l'ombre au-dessous de la main droite eât rechargée. La tèle est reprise à la pointe sèche; l'ombre qui divisait le livre servant de pupitre est effacée ; le nom de Rembrandt sur la banderole n'est presque plus visible.

La planche existant encore dans le commerce a subi d'autres retouches toutes modernes et tellement grossières qu'il n'est pas utile de les mentionner ici, parce que de telles épreuves ne peuvent pas trouver place dans l'œuvre d'un amateur. C'est à peine si l'on

peut y admettre la précédente, celle du dixième état, à titre de curiosité.

Hauteur, 0,159 ; largeur. 0,128.

BARTSCIl, 22. CLAUSSIN, 22. W1LSON, 22.

Il nous a fallu beaucoup de temps et de patience pour établir bien clairement les divers états de ce portrait, et cela parce que la suite complète ne s'en trouve dans aucune des grandes collections que nous avons tant de fois vérifiées, ayant fait trois voyages à Amsterdam et onze voyages à Londres. Ainsi, les deux premiers états manquent à Amsterdam et à Paris, aussi bien qu'au Britis h Muséum ; mais il faut croire que Wilson ne les a pas décrits sans les avoir vus quelque part. Le quatrième et le cinquième état manquent également dans les trois collections. Le sixième manque à Amsterdam, et le dixième à Londres. Ce n'est donc qu'après avoir rapproché et conféré toutes mes notes que j'ai pu arrêter définitivement et, je crois, sans erreur, la description de tous les états. La pièce, d'ailleurs, en valait bien la peine; car le Rembrandt dessinant est un des plus beaux portraits du maître, depuis la quatrième jusqu'à la neuvième épreuve. L'effet en est mystérieux et profond ; le modelé en est puissant, quoique assourdi. L'expression du personnage est celle d'un artiste qui étudie silencieusement la nature, etqui la pénètre de ses regards attentifs et intelligents. Placé dans l'ombre, un peu à contre-jour, mais assez près

de la fenêtre pour que son papier seulement en soit éclairé, Rembrandt s'est représenté ici absorbé dans son étude, et comme fasciné par le spectacle de la nature qui pose devant lui. Il semble aussi qu'en amenant peu à peu cette grande tranquillité des ombres, il ait voulu exprimer le recueillement du travail et le silence.

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