Rembrandt appuyé
Ce portrait passe pour le plus beau de ceux qui, dans les anciens catalogues, composaient la première classe. Le peintre s'y est représenté à mi-corps, vu de trois quarts; ses cheveux sont longs et crépus; sa tête est couverte d'un bonnet de Mezzetin, posé sur l'oreille. Il porte un rabat et un riche manteau. Il est dirigé vers la gauche et appuyé sur un parapet. Sa main gauche est gantée ;
il tient la droite sur sa poitrine. On lit au haut de la gauche : Rembrandt f. 4639.
Il y a trois états de celte pièce.
Premier état. Le cordon qui borde la partie inférieure du bonnet se trouve plus court sur la droite. Cette épreuve, fort rare, est naturellement plus vive que l'épreuve ordinaire. On y découvre quelques parties non ébarbées , principalement la main placée sur la poitrine.
Nota. Une épreuve de ce premier état fut vendue 58 livres ster- . ling à la vente PoleCarew, en 4 835.
Deuxième état. Le cordon est allongé; il dépasse le bonnet et va jusqu'à l'extrémité des cheveux. — Il existait, disait-on, dans la collection de lord Aylesford, une épreuve dans laquelle le bonnet était plus grand, suivant l'intention que semble indiquer le contour de ce bonnet. «Je tiens, dit Wilson 4, de lord Aylesford luimême, que son épreuve était une épreuve du deuxième état, sur laquelle Rembrandt avait indiqué au crayon quelques changements et additions dans l'appui de pierre et derrière la figure ; mais ces additions et ces changements n'ont pas été exécutés par Rembrandt sur sa planche, et ne se voient point dans l'état suivant.
Troisième état. « La planche, dit Wilson, a été fort bien retouchée. » Nous n'avons jamais vu d'épreuve de cette retouche.
Hauteur, 0,207; largeur, 0,164.
Il existe aujourd'hui une jolie copie de ce portrait,
1. In lord Aylesford's collection, an impression was said to exist, in which the cap was hroader than in the subséquent impressions , as the outline would seem to indicate might have been the case. The editor learns from this Lordship that such is not the fact. Lord Aylesford possesses an impression of the second state, in which Rembrandt has indicated with crayon the intended altération in the band, and has made some additions to the stone work, and behind the figure, which, however, he has not executed in the third impression.
un des plus beaux de l'Œuvre. Elle est d'un habile graveur hollandais, M. Kaiser, pour être mise en tête de l'ouvrage de M. Scheltema, qui a pour titre : Rembrandt, Redevoering over het leven en de verdiensten Van Rembrandt Van Rijn, ouvrage dont nous avons déjà parlé. La physionomie de Rembrandt, sa coiffure habituelle, son costume, sont, pour ainsi dire, consacrés par cette belle estampe, et il est à regretter qu'on ne les trouve pas plus exactement reproduits dans la statue de ce grand peintre, qui fut érigée à Amsterdam en 1852. L'auteur, M. L. Royer, a mis sur la tête de son héros, au lieu de la toque élégante que nous voyons ici, un bonnet plat qui lui donne l'air d'un paysan. La statue, du reste, n'est pas mal conçue comme pose. Le peintre est représenté debout, la tête légèrement inclinée, et les mains l'une sur l'autre, dans l'attitude de la réflexion, mais prêt à saisir avec son crayon ce qu'il aura observé dans la nature ou ce qu'il aura vu dans sa pensée.
L'histoire de cette statue de Rembrandt vaut bien qu'on la raconte. Disons d'abord que c'est aux seuls artistes des Pays-Bas que la Hollande en est redevable. M. Immerzeel junior, auteur d'un Eloge de Rembrandt 1 qui fut couronné en 1839, terminait son ouvrage par ces mots : « Aurons-nous encore long-
1. Lofrede op Rembrandt door J. Immerzeel .junior, lid van de Maatschappij van Nederlandsche Letterkunde te Leyden. TeAmsterdam, 1841.
temps la honte de nous entendre demander s'il existe en Hollande une statue de Rembrandt? » Deux ans après, il fut répondu à cet appel dans un repas donné à La Haye par les artistes des Pays-Bas, en l'honneur de M. Dekeiser, peintre d'Anvers. M. J. Bosboom, peintre lui-même, y porta un toast où, rappelant que la Belgique avait érigé une statue à Rubens, il exprimait le vœu qu'il en fût élevé une à Rembrandt. Ce toast fut accueilli avec enthousiasme. Le lendemain, deux commissions d'artistes et d'amateurs se formèrent, l'une à La Haye, l'autre à Amsterdam. Celleci, prise dans le sein de la société Arti et Amicitiœ, se composait de MM. J.-W. Pieneman, président; J.-A. Kruseman, vice-président; L. Portman, secrétaire ; W.-M. Klijn, trésorier ; N. Pieneman, B.-B. Taurel (graveur émérite qui a eu l'honneur d'avoir pour disciple M. Calamatta); Tétar Van Elven, J.-S. Doyer et L. -H. de Fontenay. On y adjoignit plus tard MM. A. Oltmans, F. Greive, Dubourcq, qui remplaça le vice-président, et J. Warninck, qui remplaça le trésorier. Les membres de la commission de La Haye furent : MM. Beynen, président; Van de Sande Backuysen, vice -président; E.-M. Calisch, secrétaire; J. Van Hove, trésorier; J. Eeckout, A. Schelfout, J. MoerenbouU A. Waldorp et L.-A. Vincent. On y fit entrer plus tard, et c'était bien juste, M. J. Bosboom, ainsi que MM. J. Van Weerden et W. Dreib-
holtz. La première réunion des deux commissions eut lieu à Lisse, en juillet 1841. On tomba d'accord que c'était à Amsterdam, où Rembrandt avait passé sa vie et laissé tant de preuves de son génie, que devait être élevée sa statue. On décida ensuite que le modèle de ce monument national serait confié à un artiste des Pays-Bas et fondu en bronze dans une fonderie nationale, et l'on adressa une requête au bourgmestre de la ville d'Amsterdam, afin d'obtenir un emplacement pour l'érection de la statue. Le bourgmestre répondit favorablement et proposa, comme le point le plus convenable, la place de l'ancienne Bourse.
Nantis de cette concession, les commissaires rédigèrent un programme et ouvrirent des listes de souscription. Le prince d'Orange, depuis Guillaume 111, le même qui avait formé à Bruxelles cette fameuse galerie de tableaux, fut le premier souscripteur. Il s'associa au projet de tous ses vœux et fit contribuer largement tous les membres de sa famille. Cet exemple fut suivi par de grands personnages. A Leyde, à Rotterdam, à Utrecht, à Harlem, à Dordrecht et même à Anvers, des amateurs se réunirent pour activer la souscription, et une certaine somme fut amassée, qu'on se hâta de convertir en rentes, par une précaution toute hollandaise. Cependant , dix ans s'écoulèrent sans qu'on pût arriver au chiffre prévu pour la dépense. Il faut bien le dire, Rembrandt, si célèbre dans
le monde, était assez peu connu en Hollande, si ce n'est des amateurs et des artistes. Beaucoup de bons bourgeois, à qui l'on présentait la liste de souscription, demandèrent si c'était un marin. D'autres «'étonnaient qu'un simple peintre fût jugé digne des honneurs d'une statue. On aurait dû, suivant eux, commencer par les illustres amiraux de la Hollande, et peut-être aussi faire passer Vondel avant Rembrandt. Bref, la souscription s'étant ralentie, on eut un instant l'idée d'exécuter la statue en mastic-pierre.
Quant au modèle, il fut d'abord question d'ouvrir un concours ; mais comme il n'y avait alors dans les Pays- Bas aucun autre sculpteur de talent que MM. Royer et Yan der Yen, on abandonna cette idée, le premier de ces deux artistes ayant accepté la proposition de faire un modèle de la statue, moyennant une faible indemnité. La maquette achevée, M. Royer l'exposa dans les bâtiments de la Société Arti et Amkitiœ» à Amsterdam, ensuite à La Haye, dans les salons de l'Académie. Le roi Guillaume II se la fit porter dans son palais, où elle fut jugée par tout ce qu'il y avait d'hommes éclairés en Hollande. On trouva que l'artiste avait saisi la ressemblance physique de Rembrandt aussi bien que sa physionomie morale. M. Royer fut donc invité à exécuter son modèle, ce qu'il fit en 18Ù7. Il ne restait plus qu'à le fondre en bronze, lorsque les événements politiques ayant fait baisser les
fonds publics, le capital de la souscription se trouva tout à coup réduit presque de moitié : il fallut ajourner. Toutefois, les artistes ne perdirent pas courage, et, grâce à leurs efforts, on parvint, en 1849, à couvrir les frais de la fonte en bronze, qui fut confiée à MM. Enthoven, de La Haye.
Le 7 mai 1852, la statue fut montée sur son piédestal à Amsterdam, non pas au milieu de la place de l'ancienne Bourse, comme le bourgmestre l'avait annoncé d'abord, mais sur le Marché au beurre, emplacement moins convenable, désigné en dernier lieu par l'autorité, sous prétexte que le percement du Rockin s'opposait au projet primitif, mais en réalité pour donner une petite satisfaction aux vaniteux dédains de l'aristocratie locale. L'inauguration eut lieu le 27 mai. Le roi étant arrivé avec son fils, accompagné du bourgmestre d'Amsterdam et des commissaires pour la Nord-Hollande, M. Beynen lui adressa un discours où il rappelait avec émotion cette glorieuse époque du xvii6 siècle, qui avait été l'âge d'or de la patrie. Le discours fini, le voile qui couvrait la statue fut enlevé aux acclamations de la foule et au son des fanfares. En ce moment, un coup de soleil perça le nuage et vint éclairer la fête. M. Beynen, parlant alors au bourgmestre, M. Yan Reenen , lui déclara, au nom des souscripteurs, qu'ils faisaient hommage de la statue de Rembrandt à la ville d'Am-
sterdam, et le 'bourgmestre accepta ce don pour la cité. Le roi, après avoir remercié les commissions réunies, les félicita d'avoir érigé un monument qui n'était pas sanglant comme celui qui fut élevé sur le champ de bataille de Heiligerlee (où mourut le comte Adolphe dans la guerre de l'Indépendance) ; « et cependant, ajouta-t-il en se tournant vers la foule, je compte que la Hollande saurait au besoin reconquérir la gloire des armes aussi bien que celle des arts et des lettres. »
A la cérémonie de l'inauguration succéda une fête brillante qui se continua le lendemain. La grande salle du Parc avait été splendidement décorée; on y avait disposé des sièges pour 1,800 personnes. L'hymne national y fut entonné par un chœur de deux cents voix; on y récita des vers de M. Van Breis ; on y chanta une ode en l'honneur de Rembrandt, composée par M. Hayes et mise en musique par M. Yerhulst. Des danses, des illuminations, des concerts, des feux d'artifice, le tirage de la loterie des dons, et une pièce de circonstance intitulée '. Apothéose de Rembrandt, terminèrent cette fête. Pour en consacrer le souvenir, deux médailles furent frappées : l'une par M. Menger, d'Utrecht; l'autre, par M. Hart, de Bruxelles. Sur la face antérieure de la statue on lit : Rembrandt, et sur la face opposée, en hollandais : Hommage de la postérité, l'an 1852.