La liseuse
Portrait d'une jeune femme, vue presque de profil, à mi-corps, et dirigée vers la gauche. Elle est assise à une table et penchée sur un livre qu'elle lit attentivement. Elle est coiffée d'un bonnet à ramages, retenu par une étroite écharpe dont les deux bouts
retombent sur son épaule et sur son dos. Sa main gauche est appuyée sur le livre qu'elle lit, et sa main droite, posée sur la poitrine, est à demi cachée sous sa robe. On lit vos le milieu du haut Rembrandt f. 1634. Cette estampe est bien gravée et d'un bel effet.
11 y en a trois états :
Premier état. Extrêmement rare. La planche n'est pas d'équerre sur la gauche. Le nez de la liseuse est plus court que dans les épreuves ordinaires. Le contour de la paupière de l'œil gauche est inachevé, ce qui produit l'effet d'une touffe de cils blonds. Les hachures qui se voient au-dessous du livre, à gauche, ne traversent pas le trait carré, et ne l'atteignent même pas. Le bras, ou, si l'on veut, la manche du corsage est moins large de quelques millimètres.
Deuxième état. Le trait carré a été rentré pour que la planche fût d'équerre; il empiète maintenant sur le livre et coupe les hachures dont -nous venons de parler. La manche du corsage est élargie. Le contour de la paupière de l'œil gauche est repris.
Troisième état. Il diffère des deux premiers en ce que le nez s'y trouve légèrement allongé et grossi par le bas.
Hauteur, 0,121 ; largeur, 0,091).
RARTSCH, 345. CLAUSSIN, 335. WILSON, 341.
Nous relèverons, à propos de ce joli morceau, une des erreurs les plus étranges assurément qui aient pu échapper à un iconographe. Cette erreur consiste à avoir donné la description d'une estampe qui n'existe point et n'a jamais existé. Adam Bartsch, sous le titre de Vieille femme méditant sur un livre, a décrit une gravure factice, composée de deux morceaux très-adroitement rapportés, laquelle se trouvait
de son temps au Cabinet des estampes de la Bibliothèque du roi, et s'y trouve encore aujourd'hui. M. de Péters, peintre et célèbre amateur, dont la collection fut achetée par le Cabinet des estampes en 1786, s'était avisé de couper sur une épreuve la tête de la Liseuse et de la remplacer par la Tête de la Mère de Rembrandt (n° 192) dont le menton touche précisément au bord inférieur de la planche. Ces deux pièces étaient ajustées à s'y méprendre. On conçoit parfaitement que Bartsch, admis à voir l'œuvre de M. de Péters dans le cabinet de cet amateur, ne pouvait ni suspecter une pareille supercherie, ni se permettre une vérification impolie, dans le cas où il aurait conçu quelque doute. La vérité est qu'il tomba dans le piège, et décrivit comme un morceau de la dernière rareté, l'estampe qu'il avait sous les yeux, sans s'apercevoir de la disparate qui existait entre une tête aussi vieille et une main aussi jeune. Depuis 1784, qui est l'époque où Bartsch vit l'œuvre de M. de Péters, la tête si habilement rajustée sur les épaules de la Liseuse, s'est en quelques endroits légèrement décollée, et, pour peu qu'on y regarde, on aperçoit les traces du raccord, qui d'ailleurs est parfaitement visible si l'on retourne l'estampe. On peut donc s'étonner que Claussin, qui avait entrepris de refaire Bartsch, se soit borné à le copier ici, sans se livrer à une vérification qui était devenue facile. Il faut croire, du reste, qu'il
fut averti de son erreur; car lorsqu'il publia son Supplément, il avoua qu'on pouvait aisément reconnaître dans cette pièce un procédé de l'imprimeur qui , faisant passer la même feuille sur deux planches différentes, avait ainsi composé une nouvelle estampe. Mais cela même n'est pas exact ; car c'est en superposant une épreuve à l'autre , après en avoir aminci les bords, que certains amateurs ont arrangé pour les divers cabinets cette trompeuse gravure, qui existe au British Muséum absolument dans les mêmes conditions qu'au Cabinet des estampes de Paris. Là, seulement, on a eu soin de doubler l'épreuve, pour mieux dissimuler le raccord.