‹ L'œuvre de Barye;Chapitre 125 sur 155 · MESSIEURS · texte numérisé non relu

MESSIEURS

N'ayant pu aller à Barbizon, je vous serais infiniment obligé si vous vouliez louer en mon nom le local dont vous m'avez parlé, composé de deux pièces et d'une petite cuisine, au prix de cent soixante-quinze francs pour l’année, à partir du {er avril 1867.

Recevez, monsieur, l'assurance de ma considération distinguée. :

ARYE.

Pour cent Soixante-quinze francs, et par an encore, il ne pouvait avoir un

palais; d’ailleurs il n'aurait su qu'en faire. Une partie du jour, il courait la forêt, cherchant des motifs pour ses tableaux ou aquarelles, des tanières de lions, des éboulements sauvages.

Il était très aimé au petit village, et très admiré. On m'a conté qu'un jour une bande joyeuse de jeunes artistes, en belle humeur de partie de campagne, virent entrer à l'heure du déjeuner un vieux silencieux, coiffé d’un grand chapeau. Les plaisanteries eurent leur train et coururent par voie d’allusion, et mi-

voilées, à l'adresse de l'inconnu, qui ne souffla mot. Quand il fut parti et qu'ils

surent que ce vieux était tout simplement Barye, les mines s'allongèrent, on resta

coi. Si on avait su, mais on ne pouvait pas deviner! et le repentir fut aussi sin-

que les facéties avaient été spontanées et de premier jet. Aussi le soir, quand il revint, ah! l'accueil ne fut plus le même : il fut choyé, comblé de respectueuses prévenances; on lui passait le sel, c'était à qui lui servirait à boire. Et les jeunes gens de qui je tiens le récit de cette aventure sont devenus des artistes éminents.

À Paris, Barye sortait peu; mais pour rien au monde il n'aurait manqué une séance à l'Académie : tous les samedis il s'y rendait régulièrement; il était un des plus fidèles de la Compagnie. La maladie de cœur à laquelle il devait succomber, et dont il souffrit plusieurs mois, l'empécha seule de prendre part aux travaux de l’Institut. Dès le commencement de l'année 1875, il dut garder la chambre; le mal empirait, et le 25 juin, à neuf heures du soir, le grand sta-

tuaire n'était plus.

Il mourut en pleine possession de lui-même, en homme qui a conscience et

fierté de l'œuvre qu'il a donnée à son temps, et qui, comme le vieux Corneille,

avait le droit de dire: « Je sais ce que je vaux. »

Une des dernières paroles qu'il prononça témoigne de cette sécurité confiante.

M" Barye allait, venait autour du fauteuil sur lequel il se tenait le front courbé; elle époussetait les bronzes garnissant l'appartement, et autant dans la pensée de distraire son mari que par toute autre raison

«€ Mon ami, lui ditelle, quand tu te porteras bien, tu devrais veiller à ce que la signature de tes œuvres fût plus lisible. »

Après un instant de silence, relevant un peu sa tête penchée, il répondit :

« Sois tranquille, dans vingt ans on la cherchera à la loupe’. »

Avait-il raison tout à fait? J'imagine quant à moi que loupe ou signature ne serviront qu'aux ignorants. Toute œuvre de Barye, petite ou grande, crie le nom de son auteur. La signature, c’est leur beauté.

Les obsèques eurent lieu le 27 juin. L'Académie était représentée par une délégation, dite commission des funérailles; et M. le vicomte Delaborde, secrétaire

perpétuel, prononça sur la tombe un discours dont j'extrais les passages suivants : PCrp ; ç { F

« M. Barye n’était pas seulement un artiste d'élite, un de nos plus éminents sculpteurs : il était, dans la plus sérieuse acception du mot, un honnête homme, un de ces hommes au cœur et à l'esprit invariablement droits, dont la vie poursuivie jusqu’au bout sans démenti ne laisse après elle que des souvenirs de probité sévère, de dignité simple, en face de la bonne comme de la mauvaise fortune, d'efforts constamment inspirés, dans le domaine de Part comme ailleurs, par l'intraitable passion du bien. Aussi ces souvenirs de la carrière qu'a parcourue M. Barye et des œuvres qu'il a successivement produites sont-ils de ceux qu'on peut évoquer devant un tableau sans en profaner la majesté, parce qu’ils nous rappellent et nous enseignent le bon emploi de la vie, des dons reçus ou des qualités acquises, du talent dans ce qu'il a de plus intègre et de plus viril.

« Rien de moins compliqué d’ailleurs que cette existence consacrée tout entière à la pratique de l’art et des graves devoirs qu’il impose; rien de plus simple dans son exemplaire unité que l’histoire de ce talent, qui depuis ses premiers essais jusqu'à ses dernières preuves va se développant sans secousse, se confirmant sans bruit, mais

non certes sans beaucoup d'honneur, et qui, malgré sa réserve et le silence dont il s’entoure, arrive à se trouver, par la seule force des choses, un des plus en vue dans notre école contemporaine.

« .… Le moment n’est pas venu encore, et le lieu où nous sommes ne permet pas d’insister sur les mérites sortir ce qu'il y a d’original et de strictement vraisemblable

qui recommandent les travaux accomplis, de faire r. néanmoins dans l'invention ou dans l'exécution de ses ouvrages; le moment n’est pas venu même de relever l'erreur de ceux qui, malgré tant de preuves à l’appui de l'opinion contraire, n’entendaient attribuer à Barye que le pouvoir et presque le droit de traiter des sujets d’un certain ordre, de reproduire, à l'exclusion du reste, les

animaux... »

Ainsi parlait l'Institut de 1875. Qu'eût dit, s'il avait pu entendre ces paroles,

l'Institut de 1837?

1. Catalogue des œuvres de Barye exposées à l'Ecole des beaux-arts en 1875. Genevay, p. 43.

Page 1