‹ L'œuvre de Barye;Chapitre 85 sur 155 · OCELOT EMPORTANT UN HÉRON · texte numérisé non relu

OCELOT EMPORTANT UN HÉRON

bien des gens parmi les connaisseurs s'imaginent qu'ils possèdent un moulage d'une œuvre grecque.

Par contre, il aurait eu beau ne pas apposer sa signature sur le Zoup tenant à la gorge un cerf blessé, le bronze aurait crié son nom. Un coup d'œil, et vous reconnaissez Barye au remuement des formes, au désespéré de la défense comme

à la férocité de l'attaque, à la belle exécution souple et sincère, à ce je ne sais

quoi de pittoresque dans le terrible d’une lutte meurtrière, Le cerf blessé a été éventé par un loup qui à l'improviste lui a sauté à la gorge. IL s’est débattu, et donne dans le vide de la tête surmontée de ses bois de dix-cors. Le traître ne lâche pas prise, il est maintenant sous les jambes mêmes du cerf qui ne peut courir, mais le traine

accroché à sa chair.

Nous arrivons au Z'hésée combattant le Minotaure, une des œuvres

maîtresses du génie de Barye, et très réellement un des chefs-d'œuvre de

la statuaire française. Ici, ce n’est plus la puissance d’une vérité de nature qui

domine seule; il y a là comme un exhaussement d'art très noble, un appel entendu à l'idéal de la Grèce, une sérénité, une majesté antique. Ne croyez pas toutefois à une imitation cherchée, à une influence subie. Il reste lui-même avec ses dons naturels d'exécution libre et de force, avec les qualités françaises de clarté, de mouvement et de réalité vivante : par elles, il est remonté au large domaine du beau absolu où il y a place pour toutes les époques. La figure principale peut bien avoir le type et la coiffure des guerriers de la primitive Athènes ; son nom est Thésée, et il fallait ici faire revivre le caractère des temps héroïques.

Mais quelle admirable sélection dans les structures ! Le Minotaure n'a que la tête du taureau, mais comme il est bestial, animalisé dans ses formes trapues et lourdes. Par un prodige de goût plastique, sa nuque épaisse et rebondie unit son corps humain à sa tête de ruminant, sans éveiller l'image d'un monstre contre nature. Il se débat, déploie sa force matérielle et sa rage de brute. Il ne calcule pas ses coups ; il s’est jeté aveuglément et tête baissée sur son ennemi, et il veut le terrasser par un croc-en-jambe pour l’éventrer ensuite stupidement. Lui, élancé, dans sa stature aux élégances éphébiques, il fait contraste. Il est l'intelligence

invincible, la vigueur calme, l'adresse, le sang-froid. Ferme et tranquille, les

jambes écartées pour résister, par l'inébranlable solidité de son aplomb, à l'assaut déréglé de l'être are-bouté contre lui, il va, à la seconde propice, le percer de son glaive tendu, et lui porter un coup qui l'abattra ainsi qu'une masse.

Je m'en voudrais comme d'un contresens de me laisser aller à un développement littéraire, de paraître chercher la phrase pour décrire cette œuvre saine et

de belle simplicité ; mais il m'a bien fallu analyser les impressions d’où sont nés

E & Fe =

la réputation universelle de cette œuvre et son succès constaté par des reproductions infinies. Cette fois, du moins, l'engouement du public s'appliqua à une manifestation d'art pur.

Or il est très intéressant de rappeler les véritables dimensions de l'original, lors de la conception. Il n'avait que 47 centimètres de hauteur sur 31 centimètres

de longueur ! Et cependant l’idée ne vint jamais d'employer iei le mot statuette.

SINGE MONTÉ SUR UN GNOU (anriLorr).

Cela prouve une fois de plus que la réalité des dimensions n’est en art que vérité relative. Dans ces quelques pouces de bronze il y a plus de grandeur que dans des statues de trois mètres de taille.

Plus tard, bien des modèles de Barye, celui-ci comme d'autres, ont été réduits ou grandis avec une fidélité toute... mécanique. Fut-ce pour eux une bonne fortune? La question est importante et délicate. Charles Blanc la abordée pour la résoudre d’une manière qui ne saurait peut-être pas être admise sans réserves :

« On dit quelquefois, écrit-il', que les bronzes de Barye pourraient être

exécutés en grand. Presque toujours ils y gagneraient, mais ilen est plusieurs qui

1. Charles Blanc. Les Artistes de mon temps, « Barye », p. 389.

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