C. Corot
Corot folâtre avec la jeunesse dans la verdure printanière et les vers du poète chantent dans sa mémoire. Tout à coup, dans la clairière surgit, chaste vision, la grâce des nudités antiques, et il trouve à Ville-d'Avray les bergers et les nymphes de l'Hellade.
Ces compagnons invisibles le suivent dans ses pérégrinations et font avec lui le tour de France, du Jura au Puy de Dôme, du Languedoc ensoleillé à la brumeuse Armorique. Pendant toute la belle saison, il voyage. De tous côtés, on se dispute son aimable société. Les artistes, avides de ses conseils, l'entraînent à l'envi. Les vieux amis aussi revendiquent leur part et l'obtiennent. La peinture n'a pas fait un ingrat et l'ancien commis n'oublie pas la « marchandise //. Il se plaît à Alençon chez Clérambault, à Mortain dans la familiale hospitalité des Delalain. Près de St-Lô, ses chers Osmond lui offrent une intimité vieille de trente ans. Quelque foyer amical
(i) Lettre à M. H. Seniiegoii, publiée par M. Maurice Tounieux, dans Vliitrrmédiaire des clwrclicurs et curieux, lo août 18S9.
l'attire sans doute aussi à Mûr-de-Bretagne, où il fait de fructueuses campagnes, marquées par de puissantes études {Fig. çj).
Après chacune de ses escapades, le voyageur, qui demeure avant tout le plus tendre des fils, est fidèle au rendez-vous de Villed'Avray. Fontainebleau s'impose aussi, centre bienfaisant d'émula-
(Fig. <»
Forêt de Fontainebleau. Salon de 18.46.
tion confraternelle. C'est Fontainebleau qui, en 1846, fournit à Corot le sujet de l'unique tableau qui le représente au Salon {Fig.gô). Cette toile, interprétation d'une étude des gorges d'Apremont, plus heureuse que le reste de son envoi, a triomphé des rigueurs du jury. Elle n'apprivoise pas le public et la critique ne lui est pas tendre. Les éloges s'embrouillent dans un fatras de restrictions. Seuls Baudelaire (i) et Champfleury (2) sont catégoriques dans leur sympathie. Cependant, une distinction, qui n'est qu'une réparation
(1) Salon de 1846, p. 106.
(2) Salon de 1846. Œuvres posthumes^ Lemerre éditeur, page yi.
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tardive, compense, dans une certaine mesure, cette persistante impopularité. Le 5 juillet 1846, Corot est décoré. A la lecture de cette nouvelle, le père n'en croit pas ses yeux. Camille chevalier de la Légion d'honneur! A son étonnement s'ajoute même un certain dépit. 11 était si loin de penser qu'on pi!it décorer son fils que, tout d'abord, il s'est figuré que la croix était pour lui-même. Lorsqu'cnfin il lut bien convaincu que le gouvernement daignait regarder d'un œil bienveillant la carrière d'un peintre qui, à 50 ans, ne gagnait pas de quoi payer ses couleurs, « Mon fils, dit-il, un homme décoré a des devoirs envers la société : j'espère que tu les comprendras. Ta mise négligée ne sied pas à quelqu'un qui porte un ruban rouge à .sa boutonnière ». Camille prêta une oreille déférente à la prud'horaic paternelle : mais, faut-il le dire, il s'empressa d'oublier la leçon.
iFig. 97). — Étude à Mùr-de-Bretagne ; vers 1S.15