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tune à côté. Il paraît que l'ami Faulte avait un fameux cordonbleu dont les talents étaient forts goûtés. C'étaient de joyeuses agapes, où Corot tenait bravement sa partie au retour de ses laborieuses excursions dans la vallée. De Rosny à Rolleboise et à Bonnières.le paysagiste, sac au dos, battait la contrée dès l'aurore. Parfois, il trouvait son affaire à la porte même du logis. Ainsi quand, du verger de la maison, il prenait la vue de l'église. Ou bien encore, c'était le vieux château avec son toit d'ardoise et sa façade de brique dont l'harmonie rouge et bleue, mêlée à la verdure des arbres, tentait son œil de coloriste {Fig. 7^).
J&i-AMJ^IIk
^Fig. 73). — Le château Je Kosny, 1840.
Un dimanche, à la sortie de la grand'messe (c'était en 1839), Mme Osmond dit à Corot : « Camille, si vous étiez gentil, vous peindriez un tableau pour notre église ? » Il ne se le fit pas répéter deux fois. Cette toile-là, au moins, n'encombrerait pas l'atelier ! Le sujet choisi fut La Fuite en Egypte {Fig. js)- Un tournant de la Seine dans les parages de Bonnières inspira le paysage. La Sainte- Vierge fut rencontrée chez un voisin, le père Varin, un tailleur de pierres, dont la fille, une gentille brunette, consentit à prêter au peintre sa gracieuse silhouette. Cette « Vierge de Corot » était encore là il y a un an pour évoquer devant nous ces très lointains souvenirs (i); elle se rappelait l'âne du père sorti de son étable, la séance de pose devant M. Camille attentif et sérieux, puis, la beso-
(i) M°" Saunier (Victoire Varin) est morte à l'âge de 8i ans, en 1904, à Bonnières près Rosny (Seine-et-Oise).
(Fig. 74> — Site Jes environs de Naples. Salon de 1841.
(Fig. 7=,!. - La Fuite en Egypte. Salon de 18
(Fig. 701. — Lu luuim;. Salon de 1840.
gne terminée, les gamineries du Parisien bon enfant, toujours épanoui dans un éclat de rire.
La Fuite en Egypte iut achevée pour le Salon de 1840. Corot exposait en même temps Un Moine, dans une campagne italienne {Fig. 76) et, sous le titre de Paysage au soleil couchant, un jeune berger antique jouant de la fliàte à l'orée d'un bois {Fig. 72). Cette exposition marque une étape décisive dans sa carrière. La critique se radoucit, le jury le tire des « catacombes » où jusqu'alors on le reléguait, l'État daigne enfin l'admettre à partager ses faveurs. Gautier dans la Presse (i), Janin dans l'Artiste (2), Gustave Planche lui-même dans la Revue des Deux-Mondes (3) chantent sa louange. En vain quelque irréconciliable écrit qu' « en acceptant cette incroyable peinture le jury des Beaux-Arts s'est montré bien sévère pour son auteur » (4). Corot a gagné cette fois la partie. On lui donne une place d'honneur. '< Voilà le salon réouvert, écrit-il à un ami. J'ai ma Fuite en Egypte dans le Salon carré ; c'est fameux(5) ». En même temps, le Petit Berger, « ce chant des Géorgiques retrouvé après dix-huit siècles », comme disait le Charivari, est acheté par la direction des Beaux-Arts. Le directeur, M. Cave, accorde à Corot 1.500 francs pour son oeuvre et lui laisse choisir le musée où elle figurera. A défaut du Luxembourg, Corot désigne le musée de Rouen, en souvenir de ses jeunes années passées dans cette ville. Le tableau y serait si un personnage influent ne l'avait réclamé pour Metz. Hélas, comme la ville elle-même, il ne fait plus partie aujourd'hui de notre patrimoine national.
Ce Petit Berger fut litliographié pour l'Artiste par Louis Français. Depuis trois ou quatre ans. Français, présenté à Corot par des camarades communs, était devenu son élève et en même temps son ami. Un jour, ce maître sans morgue l'ayant emmené familièrement dîner chez lui à Ville-d'Avray, M. Corot père l'accueillit avec
(1) L^i Presse, 37 mars 1840.
(2) L'Artiste, 2' série, VI, 254.
(5) Rivue dt-s Deux-Mondes, 1" avril 1840.
(4) Alphonse Royer, Le Siècle, 28 mars 1840.
(5) Lettre à M. Robert, du 5 avril 1840.
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déférence, lui parlant de sa lithographie comme d'un chefd'œuvre. Français, confus, s'excusait, attribuant tout le mérite de son dessin au modèle dont il n'était que l'humble traducteur. •? Vraiment, fit le vieillard surpris, vous trouvez que Camille a du talent ? » Français eut beau lui
(Hg. 77^ • Vue de Lor.ues, ,84=. ^-^^ . „ y^^^.^ j-j^ ^,^ ^^^ ^^^
égal» : le scepticisme du bonhomme ne se laissa pas convaincre. Si Camille avait vendu sa peinture, peut-être cet homme positif eût-il entendu raison. Mais en vain l'artiste s'y efforçait. Ses toiles restaient des mois en vitrine sans qu'on les marchandât. Parfois, il était tenté, pour sauver les apparences, de les faire acheter pour son compte par un ami.
Aussi, quelle joie quand un véritable client se présente ! Après le Salon, il avait envoyé son Moine à l'exposition du Havre. Un amateur ne s'avisa-t-il pas de lui en demander le prix ? Le prix ? il n'y avait même pas songé. Appelé à se prononcer à l'improviste, il se rappela certaine dette qu'il avait sur la conscience : vingt-cinq louis empruntés à son beau-frère, un jour de gêne, et il dit : " C'est 500 francs ». Le tableau fut vendu, et Corot de l'annoncer triomphalement à ses amis. L'un d'eux, son camarade de Rome Poirot, était sourd. Pour causer avec lui, Corot usait souvent de son crayon et de ses albums. Un de ces petits carnets contient d'amusantes bribes de cette causerie à bâtons rompus. On y lit cette phrase relatant l'événement mémorable : « J'ai vendu mon Moine au Havre, 500 francs ».
Dans la vie de Corot, l'argent ne jouait qu'un rôle secondaire. La petite pension que lui sei'vait son père suftlsait à la modicité de ses besoins. Si son amour-propre souhaitait davantage, c'était surtout pour persuader de son mérite une famille qui s'obstinait à en douter et qui opposait à l'apparente stérilité de ses efforts l'exemple
(Fig. 78). — Démocrite. Salon de 1841.
(Fig. 79). — Le Verger. Salon de 18
(Fig. 80). — Site d'Italie. Salon de i
des camarades à qui souriait la fortune. Ceux-là savaient plaire par la banalité. Corot ne parlait pas la même langue. Aussi, « de tous les paysagistes, il n'en est peut-être pas qui ait lutté plus longtemps que lui contre l'inattention publique et mieux réussi à se faire oublier à force de chefs-d'œuvre >/. Ainsi s'exprimait Eugène Pelletan en rendant compte, dans La Presse, du Salon de 1841 (i). Cet écrivain, qui était l'ami de Paul Huet et dont les opinions artistiques sont apparemment un écho du fameux paysagiste, ajoutait encore : '< M. Corot a eu le tort, au lieu de suivre le petit système courant, la petite école en vogue, de consulter directement la nature, de l'aimer d'une tendresse immense, de lui accorder une obéissance sans bornes. 11 allait obscurément s'impressionner devant elle et, l'impression reçue, il ne s'occupait plus qu'à la rendre et l'approfondir ; mais, sans vouloir la réformer, il cherchait uniquement la vérité. Félicitons-le de n'être
pas allé au-devant du succès, de l'avoir attendu /<
Les tableaux à propos desquels ces lignes furent écrites étaient un Démocritc rêveur dans une vaste solitude boisée {Fig. jS), et une Danse de bergers Italiens en vue d'une baie Napolitaine {Fig. j^). Corot recueillit une fois de plus le suffrage des délicats. Ce qui ne l'empêcha pas, l'année d'après, d'être encore une fois victime du placement le plus défectueux. Ses deux paysages. Le Verger {Fig. -jg) et le Site d'Italie {Fig. 80} furent « obscurément cachés (ce sont les propres termes qu'employait Louis Peisse dans la Revue des Deux-Mondes), l'un dans la galerie de bois, l'autre dans cette portion redoutée de la galerie que les artistes appelaient les catacombes (2) ». D'impitoyables détracteurs surent les y découvrir quand même.
(i) La Presse, 5 mai 1841.
(2) Revue des Dcux-Moiidcs, 15 avril 1842.
(Fig. 81). — Suissesse d'Unterseen, vers 1845.
D'aucuns opposèrent à Corot Corot lui-même et regrettèrent 'f son talent d'autrefois (i) >/. La plupart subirent son charme, mais épiloguèrent sur les procédés du peintre (2). L'Etat, du moins, eut une pensée pour lui et lui acheta son Paysage Italien, qui fut donné au musée d'Avignon. Français, associant une fois de plus son nom à celui de son maître, fit une lithographie du Verger (3).
Où Corot avait-il été chercher l'inspiration de cette gracieuse idylle champêtre ? Dans quelque campagne du Morvan peut-être ? C'est à cette pittoresque région qu'en ces années-là il emprunte plus d'un sujet d'étude. 11 peint les petits villages aux clochers pointus, fièrement perchés au sommet d'un coteau, les rivières torrentueuses dévalant à travers les vertes futaies et les petites paysannes à bonnet rouge, la quenouille sous le bras, entourées de leurs chèvres ou de leurs brebis. De Vézelay à St-André-en-Morvan, de St-André à Lormes, la pointe acérée et scrupuleuse de son crayon détaille la pureté des horizons, ou bien s'enfonce dans la forêt et fouille le mystère compliqué des taillis (Fi'g- S3). Tout l'été de 1841 se passe à cette patiente besogne, et le carton s'emplit de dessins, où la conscience des notations d'Italie s'allie à un style plus ample et à une concision plus autoritaire.
Une vue de Lormes {Fig. 77) et une de Saint-André portent la date de 1842. C'est aussi l'époque d'une autre série de dessins qui nous conduisent, à la suite de Corot, en Suisse, de Genève à Fribourg en passant par Montreux. Nous montons avec lui au grand Saconnex et nous embrassons de l'œil la chaîne du Jura {Ftg. 5^); puis nous redescendons dans la vallée riante de Mornex [Fig. 84) et, sous les arbres aux ramures capricieuses, nous apercevons au loin, dans la brume, la masse imposante du Môle. De Montreux (4) ou de Vevey, il domine la nappe lumineuse du lac ou bien il suit les riantes allées peuplées de chalets, s'arrêtant pour admirer sur une
(i) Daniel Stern, La Presse, 6 avril 1842.
(2) H. Robert, Lf Natioiia/, Salon de 1842. — L'Artiste, Salon de 1842, 3" série, I, 274. — etc.
(3) Parue dans l'Album du Salon Je iS^2, Challamel, éditeur.
(4) Il existe un dessin de Montreux, daté juillet 1S42.
(Fig. 82.) — Étude à St-André-en-Morvan, 1841
(Fig. Sj). — Le Jura vu du grand Saconnex.
paysanne la jolie harmonie d'un tablier bleu et d'un corsage noir. Qui donc a attiré Corot vers ces rives? Quelque bon camarade sans doute. Le peintre Armand Leleux doit être pour quelque chose dans ce voyage, dont il s'est improvise rétrospectivement l'historio-
(Fig. 8^). — Mornex (Hte-Savoie), juin 1842.
(Fig. 85). — M"" Corot, vers 1845.
graphe anccdotique (i). Nous savons par lui que Corot, à peine débarque à Genève en compagnie d'un jeune amateur nommé Ilarduin, fut enlevé par une bande de confrères helvétiques, les Lavoine, les Hubert, les Almeiras et les Bovy, entraîné à leur suite à Montreux et joyeusement installé par eux à l'Hôtel du Pont-à-Pied, chez Pillet.
Doyen de la bande, il en fut à la fois l'entraînant corv'phée, toujours prêt, le soir à l'auberge, à lever joyeusement son verre et à entonner le premier un couplet.
Leleux raconte une extravagante équipée des gais compagnons ;
l'insouciance des chanteurs troublée, un beau soir, par le cri : Au feu; tous les peintres se levant aussitôt comme un seul homme, s'attelant à la pompe de Montreux et courant à toutes jambes, en pleine nuit, jusqu'à Vevey; la troupe surprise en route par l'orage et mouillée jusqu'aux os ; Corot perdant haleine et restant en route ; l'arrivée au but quand le feu est éteint ; la nuit passée devant un âtre hospitalier à sécher les habits trempés; de copieuses libations cordialement offertes ; puis, le retour au petit jour, la rentrée triomphale, mais crottée, àMontreux et, comme couronnement, un désopilant bain de siège, oi^i Corot se laisse choir pour la joie des amis, inondant l'hôtel et provoquant autour de lui la fantaisie d'une burlesque farandole.
Après plusieurs semaines aussi fécondes en sérieuses études qu'en innocentes folies, la bande improvisée se disloqua. Nous retrouvons Corot, un mois plus tard, crayonnant, aux environs de
(i) Corot à Montreux, Bibliothèque Universelle et Revue Suisse, septembre 18S2.
Paris, dans les bois d'Orsay. A peu de temps de là, c'est à Mantes que l'amitié l'appelle. Un neveu de Mme Osmond, son hôtesse de Rosny, M. Robert, est magistrat dans cette ville. Sa demeure lui est ouverte. M. Robert arrive d'un voyage en Italie. Corot l'y a suivi par la pensée. Il lui a écrit, quand il était là-bas, disant (i) :
« Quel ciel ravissant, que ce golfe de Naples est magnifique ! Quel spectacle de Capo di Monte ! Et la promenade du quai Sainte-Lucie, d'où l'on voit
les îles de Capri et d'ischia Nous causerons joliment au retour; cela me fera
plaisir et me rafraîchira mes souvenirs qui s'effacent.... »
L'artiste a partagé les émotions du touriste visitant la ville éternelle. Il s'est complu au rôle de lointain cicérone et sa lettre est vibrante d'émotion :
« Vous voilà maintenant à Rome, ville incomparable par la sévérité et la grandeur des lignes. Promenez-vous bien sur le Pincio et sur le jardin Farnèse, au Campo Vaccino. Etudiez-en bien la physionomie pour me dire en rentrant si j'ai bien rendu cette nature grande et sévère. N'oubliez pas de faire quelques promenades en caratella dans la campagne de Rome, sur les bords du Tibre jusques au Ponte Mole. Vous avez assez de temps pour bien vous faire une idée de cette belle ville et de la campagne qui l'entoure. Il faudrait faire aussi une visite à Tivoli et visiter le Monte Cavo qui porte Albano, Frascati, Grotta Ferrata, Marino et Nemi. A Marino, demandez la Sorra Marta, qui tient une auberge, et dites-lui bien des choses de la part d'un Français qui logea chez elle en 1827 et qui s'était trouvé l'année d'auparavant avec deux peintres, dont un boiteux. Je vous ai donné les noms de Bodinier et de Buttura, pensionnaires de l'Académie. Les avez-vous vus ? Faites-moi le plaisir de leur dire bien des choses ainsi qu'à un jeune homme nommé Jardin (?) dont vous aurez l'adresse au café Greco, via de'condotti et qui a eu la gentillesse de m'écrire une lettre à laquelle je compte sous peu répondre. Amusez-vous bien... u
M. Robert avait profité de ces bons conseils. Il revenait plein d'enthousiasme, et le rêve trop tôt fini le hantait. Il fit appel aux pinceaux du peintre pour le prolonger. Corot s'y employa avec zèle, évoquant tour à tour Rome, Venise, puis Naples, à l'aide des anciennes études qui prolongeaient sur les murs de l'atelier les
(i) Lettre à M. Robert, de Paris 5 avril 1840.
(Fie. Sdi
Ituius tilles au bain. Salon de iS.p,
(Fig. 87). — Sodome. Esqui'^se du tableau refuse en 1843 et exposé au Salon de 1844 (i).
chers souvenirs d'antan. Le voyageur put évoquer du coin de son feu la vision éphémère du ciel bleu d'outre-monts. Ce ne tut pas tout. Le hasard conduisit Corot à Mantes au moment où M. Robert aménageait dans sa demeure une salle de bains.
Avisant le peintre qui s'apprêtait à badigeonner : « Halte-là, ditil, je m'empare de ces murs-là.
A nous l'Italie! >/ Ce fut l'affaire de huit jours. Avec des outils de rencontre et sur une paroi grossièrement préparée, il improvisa une magique apparition du pavs doux à son cœur. Ici, le lac de Nemi et les montagnes qui le dominent, aperçus à travers le caprice enchevêtré des arbres et des rochers.Ailleurs,une villa génoise, lointaine inspiration d'un dessinateur arrêté sur le bord d'une futaie méditerranéenne et, comme pendant, le dévalement boisé d'un torrenttvrolien. Enfin, couronnant la fenêtre, Venise, ses campaniles, ses gondoles et, pour l'accompagner de part et
d'autre, un furtif aperçu du Tibre, de St-Pierreet du château St-Ange d'un côté : de l'autre, un abrégé synthétique de la campagne napolitaine. La mémoire et l'imagination de Corot se sont donné carrière dans cette petite pièce, dont elles ont fait un rare joyau {^Fig. S8).
(i) Le tableau lui-même n'existe plus tel qu'il était alors. Corot l'a complètement transformé en 1S57.
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(Fig. 88). — Peintures lULiralcs ornant la salle de bains de M. Robert, à Mantes; (vers 1843).
Parallèlement, il s'amusait à peindre pour son ami le portrait des êtres qui lui étaient chers, comme il avait fait naguère pour sa sœur, Mme Sennegon, celui de tous ses neveux et nièces. Qu'on s'en souvienne : l'invention de Daguerre était encore une primeur. Le photographe n'avait pas encore introduit la rivalité de son objectif dans le domaine i^éservé des peintres ; seul détenteur du pouvoir de conférer l'immortalité aux traits d'une physionomie, l'artiste se devait à ses proches. Corot s'est gardé de l'oublier. Après son beaufrère Sennegon, peint en 1841, et sa sœur en 1842, c'est, un peu plus tard, sa chère maman qui pose devant lui (Fig.Ss)- Puis, tour à tour.
(Fig-
Odalisque ; Rome, i8
tous les membres de la famille de son ancien patron M. Delalain, l'enfant d'un camarade, la sœur d'un autre, voire de braves serviteurs comme le jardinier de Ville-d'Avray et sa femme. Autant dépenser son talent dans l'intimité, puisque ailleurs on s'obstine à lui faire grise mine.
L'année 1843 apporte avec elle une suprême épreuve. Corot qui, en dépit des affronts des uns et de l'indifférence des autres, poursuit hardiment son chemin, dont le mérite s'affirme de jour en jour et en qui la jeunesse salue déjà un maître, Corot est encore une fois refusé par le jury. On jette à la porte du Salon l'Incendie de Sodome, vaste toile sur laquelle s'est concentré son laborieux effort. Ostracisme qui, si l'on en croit la presse du temps, parvient à émouvoir le roi lui-même et soulève de toutes parts des protestations indignées. 11 faut citer, pour sa noble éloquence, celle d'Eugène Pelletan dans la Sylphide : « Savez-vous qui ces hommes-
là ont repoussé? Corot, notre plus grand paysagiste, le meilleur, le plus inoffensif des artistes, admirable talent qui, pendant vingt ans, a lutté, souffert; un talent classique, nourri des maîtres, depuis le Titien jusqu'au Poussin... Que voulez-vous dire à des gens qui mettent des lunettes, qui vont regarder la touche du pinceau et disent ensuite en secouant la tête : Cet homme-là n'est pas peintre. Mais regardez donc, malheureux, ces ciels baignés de lumière, ces terrains couverts de rosée. Mais, ne sentez-vous pas la fraîcheur de l'atmosphère?'' C'est mieux que la touche, c'est la vie, c'est l'impression du paysage qui est là-dedans... » Deux petits tableautins avaient, malgré tout, trouvé gnae devant l'impitoyable tribunal : des Jeunes fil/es au hciiii (/'Vi,'. <S6) cl un EjJ'et du soir avec des bergers antiques se disputant le prix de la course. Ces toiles justifiaient certes la chaleur de cette apologie. Et l'on regrettait Sodouie.
Comment s'expliquer cette inexplicable proscription? Que dire de cette persistante défaveur acharnée contre Corot? Le fin mot de l'affaire a été dit par un de ses amis, délicat appréciateur de son talent et pénétrant analyste de son caractère, Desbarolles, peintre lui-même avant de s'adonner à la chiromancie, qui traça, vers ce temps-là, en termes humoristiques et affectueusement enthousiastes, un charmant portrait de sonbien-aimé camarade (i). 'f Corot, écrivait-il, n'aime pas la toilette et sa cravate est très mal mise; il se rase toujours sans se regarder, ce qui fait qu'il est toujours mal rasé; son col de chemise du côté droit est toujours en désaccord avec celui du côté gauche... Eh bien, on lui reproche d'en agir avec la nature comme avec ses habits; on le trouve négligé, maladroit. Et l'aspect de ses tableaux effarouche l'amateur, qui ne recherche que l'adresse. Il n'attire que les artistes, seuls capables, à travers cette négligence de touche, de distinguer le génie et le talent ».
Il faut l'Italie pour consoler Corot de ses déboires. Rome, depuis quinze ans, occupe toujours sa pensée. Une occasion se
(i) Notc-s sur Li vie d'artiste. {L'Anii lies Arts, 1843, p. soaetsuiv.).
iFig. 90). — Tivoli, 1843.
iFig. ()i>. — Genzano, 1843.
(hig. 92). — Etude,
présentant, il part avec son confrère Biizard. Après un court arrêt à Marseille, les voyageurs vont droit au but (1). Rome et ses environs les accaparent pendant tout leur séjour au delà des monts. Ce séjour occupe les mois de mai, de juin, de juillet et d'août de
(1) Quelques croquis ont été faits par Corot sur la Corniche, pendant les relais L'un est daté de Pont-du-Var, i" mai 1843.
l'année 1843 et se termine en septembre ou octobre. Nous n'avons pas, pour nous en faire connaître les étapes et les impressions, un paquet de lettres, comme pour le premier voyage, ou un petit calepin comme celui de 1834. Les œuvres sont les seuls témoins à interroger. Elles nous conduisent à Tivoli {Fig. qd), à Genzano {Fig. (ji), à Ariccia et à Rome même. Peu nombreuses, elles sont châtiées et topiques, partant éloquentes. A Rome, Ciorcjt est accueilli à bras ouverts par son confrère Benouville. Veut-il étudier une tigure à l'atelier, celui de ce camarade est à sa disposition. 11 en protite pour étendre sur un linge blanc la nudité d'une jeune Transtévérine et peindre, à son tour, une odalisque en ces lieux où plane le souvenir vivant d'Ingres [l-'ig. Sg) Pensa-t-il ce joi.:r-!à à son illustre devancier? Le déclarer serait téméraire. La nature absorbe sa pensée. Il n'a d'veux que pour elle, lia passé deux ans jadis à Rome sans mettre les pieds à la Chapelle Sixtine. On le lui a tant reproché que Michel-Ange reçoit, cette fois-ci, une visite de politesse (i). Les Sibylles et les Prophètes lui arrachent un cri d'admiration émue. Mais il les quitte sans regret, pour regarder en face le soleil du bon Dieu.
La lumière, la lumière bénie : c'est pour elle seule que Corot respire. C'est pour traduire sa magie divine que son pinceau court sur la toile. « La nature est une éternelle beauté ! (2) » 'Voilà sa profession de foi. Humble ouvrière au service de cette beauté, sa main peine et s'acharne dans un amoureux labeur. Tant pis si l'ignorance du public prend pour de la maladresse la candeur de sa touche naïve. Le doux entêté tient tête à l'Institut et lui impose, l'année suivante, le tableau qu'il a rejeté au dernier Salon. L'Incendie de Sodome, refusé en 1843, est reçu en 1844, sans que le peintre ait modifié son œuvre. On évince encore un de ses tableaux ; mais on en place un autre dans le salon carré : certain Concert idyllique {Fig. Sç) qui suggère aux littérateurs de complaisants rapprochements avec Virgile et Théocrite (3) et qui, charmant
(1) Raconic par Corot chez }<\me Desavarv, h Arras, le y juillet 1874.
(2) Note extraite d'un carnet de Corot.
(3) Th. Gautier, la Presse, 30 inars 1844. — Thoré, Salon de 1844, p. 30 — etc.
F. g. ',-,1. — I.c Concert. Salon de 1S41
(Fig. y4). — Homère et les bergers. Salon de 1843.
(Fig. 95). — Daphnis et Chloé;
Salon de 1845. — Lithographie de Français
d'après le tableau.
les artistes, déroute, bien entendu, la foule par l'ingénuité d'une technique sans artifices.
Cette composition idéale est née d'un croquis pris dans le parc d'un ami, sur les confins de la Suisse. Une compagnie à l'ombre dans un frais bocage, quelques voix sans doute fredonnant sous la feuillée : c'est assez pour donner carrière à l'imagination du poète.
Il invite galamment dame nature ;i le suivre à Paris et la folie commence. L'atelier est un bosquet où chantent les oiseaux, où les feuilles "^ frissonnent sous la caresse du zéphyr ; un ruisseau y passe, reflétant la course capricieuse des
nuages. Le soleil s'y lève et s'y couche. Quelle est cette campagne idéale où Homère s'assied avec sa lyre, où Daphnis et Chloé, tendrement enlacés, s'arrêtent au bord d'un clair filet d'eau? Ce n'est ni l'Italie, ni l'Auvergne, ni non plus Fontainebleau. Cette terre innommée que visitent les héros d'une humanité légendaire et fabuleuse, c'est la création du m;igicien qui, à travers les spirales bleutées échappées de sa pipette, aperçoit tour à tour la masse trapue d'un chêne du Bas-Bréau ou l'élancement svelte d'un peuplier" lombard. Et cependant, ces contrées idéales ne sont point de banales fictions. Arbres, rivières, rochers ont leurs sosies quelque part dans une de ces innombrables contrées que la fantaisie vagabonde de l'artiste a visitées. Volterra a inspiré le lugubre décorde \' Incendie de Sodome; le paysage de l'Homère est emprunté, dans ses grandes lignes, à un dessin fait à Royat en 1839 {Fig. 65.)
Ce dernier tableau {Fig. P4) parut au Salon de 1845 avec Dûplinis et Chloé {Fig. pç) et un autre paysage. On lisait au livret ; '( Homère et les Bergers {André Chénier, l'Aveugle) ;*.
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Chéiiier collaborateur de Corot : l'union est assortie. Mais comment Corot, dont la bibliothèque était mal garnie et dont les rares bouquins sommeillaient sur les rayons poudreux, a-t-il trouvé Chénier sur son chemin? Un petit billet intime éclaire ce mystère. C'est son neveu, écolier de 17 ans, qui a, par hasard, laissé traîner un Chénier à Ville-d'Avray. L'oncle, qui y a trouvé son bien, lui réclame le petit livre. L'épître est empreinte de la douce gaîté qui lui est coutumière (i).
\'ille-d'Avray, ce 16 juin 1845.
Mon cher nmi,
J'ai fait hier un oubli ; j'avais l'intention de te demander ton petit volume d'André Chénier. Tu serais bien aimable, à ta première sortie, de le donner à ta maman ; je le prendrais chez elle. Seras-tu de notre partie dimanche prochain ? 11 parait que le mât de cocagne est resté inattaqué, c'est une joie économisée pour le second jour de la fête; nous pourrons aussi nous régaler de quelques jolies promenades dans les bois que nous aimons tant.
Si tu sortais dimanche, tu pourrais m'apporter le Chénier. Je t'embrasse comme un oncle qui t'aime. Tout à toi.