C. Corot
Dans ces lignes sans apprêt, Corot se livre tout entier, tel qu'il est : affectueux, modeste, bienveillant et par dessus tout, consciencieux. C'est par la conscience qu'il a fini par s'imposer. C'est par elle qu'il a conquis sa place en tête de ses contemporains. A présent, dans presque tous les ateliers, on rend justice à cette ténacité passionnée d'un talent qui ne se passe aucune défaillance; ses études sont des modèles enviés, qu'une légion de copistes se dispute. Nadar, en faisant passer sa figure dans la lanterne magique de ses caricatures, met sous son dessin cette légende : « Corot, itii des noms les plus justement rcvcrês de l'école moderne. Quand même l'admiration que nous professons pour ce talent si élevé ne nous interdirait pas ici toute tentative de plaisanterie, nous serions encore rappelé an respect par la dignité de ce caractère et l'estime fervente de toute la jeune génération (/). >/
Au Salon de i8s2, Corot a deux poétiques visions crépusculaires dans sa manière dorénavant accoutumée. Mais la pièce capitale de son exposition, c'est la Vue du Port de la Rochelle, le chef-d'œuvre de sa dernière campagne d'après nature {Fig. 113). Ce petit tableau c'est, de l'aveu de son auteur et selon son expression « un des meilleurs du magasin ». Pendant dix-huit ans, quand on lui demande une toile pour une exposition de province, c'est celle-là qu'il choisit toujours et qu'il fait voyager d'un bout à l'autre de la France, jusqu'au jour où enfin surgit l'amateur avisé qui retient « cette jolie personne en bleu » (2), comme il s'amuse à dénommer lui-même ce paysage au ciel d'azur colorant à son image la limpide clarté des eaux.
L'été de 1852 conduit Corot en Dauphiné. Les noms de Crémieu, d'Optevoz et de Morestel sont inscrits sur ses dessins. Daubignv travaille cette même année dans ces parages. Est-ce le hasard qui les a réunis et leur amitié date-t-elle de cette rencontre? Se connaissaient-ils au contraire auparavant et se sont-ils donné rendezvous dans ces vallées déjà exploitées par Daubigny depuis plusieurs
(i) Lanterne magique des auteurs, Journalistes, peintres, nuisieiens, etc., par Nadar (Journal po\tr rire, S mai 1852).
(2) Lettre à M. Alfred Robaut, 9 décembre 1S6S.
années? En tout cas, c'est la première fois, à notre connaissance, que leurs chevalets se posent côte à côte en face du paysage. Le fait mérite d'être noté; car, si l'étude en compagnie de Corot
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influença Daubigny, l'art de Corot aussi se ressentit de cette fréquentation. Pour celui-ci, une manière nouvelle, je ne sais quelle ampleur et quelle liberté inaccoutumées datent du contact avec ce
(Fig. i;oi. — Genève, iSsi.
confrère jeune et plein de verve, en train de s'imposer par une fougue puissante et une technique savoureuse. L'un et l'autre furent attirés dans l'Isère par Ravier, Lyonnais d'origine, mais Dauphinois d'élection, dont Crémieu était alors la résidence. Les trois confrères
(i) Cette étude a été peinte à côté de Paiibigny, dont le tableau est au Louvre.
s'y trouvèrent rciiiiis à l'auberge Scrvetoz (i). Français aussi s'y rencontra avec eux. Il y fut témoin d'une plaisante aventure entre Corot et un confrère inconnu, que le hasard mit sur son chemin (2). L'artiste, un débutant, s'efforçait de surprendre les nuances subtiles du jour à son déclin, et, dans sa hâte, barbouillait prématurément un motif trop sommairement établi. Passe Corot, qui toise du regard cet emportement sans méthode. " Mon ami, fait-il à briilcpourpoint, vous allez trop vite. Votre étude n'est pas dessinée; vous n'en sortirez pas >?. Le personnage apostrophé se retourne ; et, ses yeux rencontrant une blouse de paysan, il répond en haussant dédaigneusement les épaules. Corot s'en va et le malheureux poursuit sa méchante besogne. Mais, une heure plus tard, tandis que le soleil couché, le maladroit contemple mélancoliquement son étude manquée, il reparaît et, abordant de nouveau son homme : " Eh bien, vous voyez, Corot n'avait pas tort : vous n'en êtes pas sorti ! >> Une leçon comme celle-là ne s'oublie pas.
Après le Dauphiné, Corot finit la saison en Suisse. Une famille amie le reçoit dans son sein. C'est celle d'Armand Leleux, dont le beau-père, M. Giraud, habite près de Genève, à Dardagnv. Véritable maison de peintres où, autour des charmants artistes que sont l'un et l'autre Leleux et sa femme, Corot rencontre nombre de palettes locales, sans compter les camarades de Paris. Baron, dont l'art aimable et mignard a fait un favori du public, est ici chez lui. Daubigny y fréquente également ainsi que Français. A Dardagny comme à Crémieu, la blouse de Corot est cause d'une originale méprise. Un brave curé, qui l'a aperçu installé dans la campagne aux côtés de Leleux, interpelle ce dernier : « Eh bien, dites donc, M. Armand, il paraît que ça va en ce moment, la peinture? ». Et, le peintre le regardant comme un homme qui n'a pas compris : «Mais oui, insiste-t-il,'il faut que votre métier marche fameusement pour que, cette année, vous ayez amené un ouvrier avec vous ». A ces mots, Leleux saisissant l'erreur du pauvre homme, s'efforce de lui faire entendre quel grand artiste cache sa modestie sous l'humble vète-
(1) Lettre de Ravier à M. Alfred Robaut, ii mai 1884.
(2) Raconté par Français à M. Alfred Robaut, le 10 novembre 1890.
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(Fig. I2i). — Étude prise à Fontainebleau en vue du Saiiil-Si'/tjstii-ji.
^Fig. 122J. — Étude pour le S^iinl-Sébiulii
ment du travailleur. Il parle des vertus de l'homme en même temps que du talent du peintre, de son cœur ouvert à toutes les infortunes et de sa main toujours prête à les soulager. Le curé écoute bouche bée ; puis, tout à coup : <?: Alors, c'est le Saint Vincent-de- Paul de la peinture ! » Le mot était heureux et fit fortune. Corot lui-même souriait complaisamment de ce surnom, qui chatouillait agréablement sa bonhomie.
Le 2q octobre 1852, de Paris, le vo3-ageur écrit à Dutilleux : « J'ai travaillé beaucoup cet été. J'ai fait quelques études qui plaisent, mais je ne crois pas chefs-d'œuvre... » Après cet acte d'humilité, il parle de « débrouiller son Saiiit-Sébasticn » (^Fig. isf). Toutes ses lettres, pendant cet hiver-là, font allusion à cette lourde tâche. 11 a promis une petite visite à ses amis d'Arras ; mais il veut auparavant avoir mis l'œuvre « en belle situation». C'est ainsi qu'il s'exprime le 25 novembre et il constate que ce pauvre Saint-Schasticn <f marche, mais doucement ». La raison n'en est point indifférente : ". J'ai été hier détourné, dit-il, par de petites études que j'ai eues à rafistoler pour des amateurs ». Voilà donc les amateurs qui se décident à penser à Corot! Ils l'ont si peu gâté jusqu'à présent, qu'on a de la peine à y croire. Les humoristes s'en amusent et donnent à l'événement le tour d'un paradoxe. Alphonse Karr, dans ses Guêpes (i), présente la nouvelle à la façon d'un conte merveilleux. Le passage est curieux et, bien que la citation soit un peu longue, je le transcris tout entier :
'f. Il V avait trente ans que Corot faisait de la peinture et vingt ans qu'il avait un grand talent lorsqu'un étranger, qu'un hasard avait amené dans son atelier, tomba éperdument épris d'une toile et lui en demande le prix. — Corot n'avait pas prévu le cas. On ne l'aurait pas surpris davantage si on lui avait demandé combien il voulait vendre la lune. Il ne savait que répondre, il hésita... et finit par dire : « Ah ça ! pourquoi me demandez- vous cela? — Parce que je trouve le tableau fort joli ! — Ce n'est pas une raison... il y en a d'autres ici qui le valent bien et dont on ne m'a jamais demandé le prix. Qu'est-ce que ça vous fait, le prix?... Voyez la couleur... je vous recommande ces arbres... C'était l'aube du jour...» Et Corot, oubliantson tableau et se rappelant la scène
(i) Nouvelles Guêpes, 1S53 (Tome 3, p. 19).
qu'il avait reproduite, se mit à parler de la beauté du site, des ombres puissantes, des rayons chauds, etc. — » Mais enfin, ça vaut ? — Qu'est-ce que ça vous fait ? — C'est que j'achèterais le tableau s'il n'était pas trop cher. » Corot se gratta la tête, ôta, remit, ôta et remit encore son bonnet de coton. Acheter ! Il y avait sans doute quelque chose là-dessous! La situation était toute nouvelle. D'ailleurs, il aimait cette étude ; il la trouvait une de ses " fameuses //, comme il dit naïvement de celles de ses toiles où il retrouve le mieux l'imitation de la nature. Celle-ci lui rappelait un endroit où une belle jeune fille lui avait servi un excellent déjeuner. Il avait heureusement reproduit le soleil jetant ses rayons par taches entre les larges feuilles des platanes : il aimait autant la garder. 11 n'osa cependant pas le dire à l'étranger, mais pour se tirer d'atîaire sans avouer sa faiblesse, il dit, à tout hasard, quelque chose qui lui parut exorbitant, un prix auquel se vendaient les tableaux d'un de ses confrères qui, sans avoir autant de talent que lui, avait déjà une grande réputation. — Notez que Corot n'en était pas humilié : il ne trouvait pas ses tableaux plus mauvais pour cela. L'étranger tira sa bourse et son portefeuille, compta la somme en billets, fit l'appoint en or, mit le tout sur une table, prit le cadre et descendit rapidement les escaliers, ayant moins l'air de s'en aller que de s'enfuir. Le peintre resta quelques instants stupéfait, puis il se dit : « Ma foi, tant pis pour lui ». Il serra l'argent dans un tiroir, renfonça son bonnet de coton et se remit à son chevalet en disant : « Un peu d'outremer ici... encore un peu ; éclairons cet arbre, etc. » Quelques jours après, Corot ne songeait pas à son accident, lorsqu'un de ses camarades vint le voir. Corot travaillait. - » Dis donc, Corot, je viens t'emprunter une de tes études d'arbres ; il n'y a pas moyen de peindre d'après nature l'hiver. — Prends ce que tu voudras, reprit Corot sans se déranger. — Mais, Corot, dit l'autre au bout d'un quart d'heure, je ne la retrouve plus... — Quoi ? — Eh bien, l'étude d'arbres. — C'est que tu cherches mal. — J'ai cherché partout. — Excepté où elle est... cherche. — Elle n'y est pas. — Tu rêves. — Non, parole d'honneur! — Quelle étude est-ce? — Tu sais bien, une étude d'Italie, un soleil levant, des platanes sous lesquels tu mangeas ce fameux macaroni... — Ah diable ! dit Corot, tu n'est pas dégoûté: c'est une de mes plus fameuses. — Eh bien ! je ne la trouve plus. » — Corot alors se rappela et devint tout rouge. « Ecoute, dit-il, tu as raison, elle n'y est pas... il lui est arrivé quelque chose. — Quoi ? — Ça va te paraître drôle, mais c'est comme ça. — Mais quoi ? — J'en suis aussi abasourdi que tu vas l'être. Je crois bien que c'est un fou, ou au moins un original ; ça avait l'air d'un Anglais. — Mais qui ? — Celui qui... — Est-ce qu'on te l'aurait empruntée? — Non. — Volée ? — Non. — Eh bien de qui parles-tu ? — De l'homme qui l'a achetée.— Qui ça?...
quoi! ton étude? ton tableau?... On t'a acheté ton tableau? — Eh bien, oui. Ça me gênait à te dire, mais c'est comme ça. — Ecoute, Corot, veux-tu que je parle franchement? — Tu sais que j'en donne l'exemple. — Eh bien, je ne veux pas le garder sur le cœur: je n'aime pas ça. — Comment, tu n'aimes pas qu'on m'achète mes tableaux? — Allons ! ne fais pas l'innocent... tu n'es pas forcé de prêter tes études ; tes études sont à toi ; tu les prêtes si tu le veux, tu ne les prêtes pas si tu ne le veux pas. Q uand je te demande quelque chose, je te donne, par le fait même, le droit de refuser. — Mais... — Il n'y a pas de mais... ça n'ejt pas avec un vieux camarade qu'on se conduit comme ça... — Mais, je t'assure... — On dit franchement : je ne veux pas prêter celle-là, et tout est dit. — Mais, puisque... — Crois-tu que je t'en aurais voulu de me la refuser? Tu me crois donc un bien mauvais caractère? — Ah ça! tu n'as donc pas entendu ? — Si fait ! — Eh bien! l'étude est vendue et emportée. — Allons donc ! — C'est pourtant la vérité ! » L'ami prit son chapeau, ouvrit la porte et allait la refermer en s'en allant lorsque Corot, se ravisant, lui dit : « Ecoute un peu. — Ce n'est pas la peine, dit l'autre en rentrant: je n'en veux plus, il n'est plus temps. Je ne voulais pas prendre ton étude malgré toi. Ce qui me fâche c'est que tu ne médises pas la chose net, carrément, en bon garçon comme je t'ai toujours connu, au lieu de prendre un prétexte ridicule. — Ah ça! voyons, ça m'ennuie à la fin, dit Corot; c'est invraisemblable, je le sais, j'y crois à peine moi-même; mais, quand je me demande à moi-même si je rêve, j'ai un moyen de me convaincre... Fais comme moi, ouvre ce tiroir... — Tiens ! des billets de banque et de l'or! — Tu sais mon revenu ; je ne suis pas assez riche ni assez avare pour amasser cela ; cette sorte de champignon ne pousse pas sur la céruse, la terre de Sienne ou le bitume. Eh bien, il s'est introduit ici un homme... de mauvaise mine ; il a laissé ça et il a emporté ma toile, 1 1 fameuse étude en question. Ça n'est pas ma faute, je ne l'ai pas fait pour te contrarier; maintenant, fâche-toi si tu veux ». L'ami, convaincu cette fois, s'en alla, disant partout : « Dites donc, une drôle de chose ! Corot qui a vendu un tableau ! » Et partout on disait : « Allons donc ? » ou « Ah bah? » ou « Pas possible?»Et il répondait : « J'ai vu l'argent, je l'ai touché... des billets de banque et de l'or! »
La raison de la longue indifférence dont ont souffert les œuvres de Corot est bien simple. Ecoutons encore Alphonse Karr : « Il faut dire que Corot était complice de l'obscurité dans laquelle restait son talent... Corot vivait de ses petites rentes et ne faisait point un pas pour vendre un tableau... Corot peignait pour peindre, comme peint le soleil, comme chantent les oiseaux, comme s'épa-
nouissent les fleurs. Jamais il ne modifiait sa manière pour se rapprocher d'une manière momentanément à la mode, qui lui aurait procuré des acheteurs... /> On était joliment reçu quand on lui demandait la moindre concession sur ce chapitre-là ! Certain marchand, envoyé chez lui par un de ses amis, tenta, paraît-il, un jour, de faire fléchir ses principes. La réponse fut catégorique. Voici comment lui-même racontait la chose à son camarade : (i).
Mon cher Armand,
. .. J'ai vu Strottin avec qui je ne demande pas mieux de traiter, à la condition qu'il me fasse des offres acceptables. Ces marchands de tableaux sont stupides. Ils achètent des paysages, mais y mettent cette condition qu'ils s'éloignent le plus possible de la nature. Or, je ne saurai jamais faire de paysage qui n'en soit pas. Je ne peux pas arriver à me représenter les arbres autrement qu'ils ne poussent, pas plus qu'un homme sans tête, sans tronc et sans jambes. Après ça, du train dont vont les choses, peut-être est-ce l'avenir. Nous le verrons bien. Mais qu'alors Strottin attende ma nouvelle manière ; j'ai précisément des ormes à sa disposition //
Le personnage en question attendit sous l'orme. Mais d'autres peu à peu, se laissèrent prendre au naturel des peintures de Corot. La brume grise de ses matins et les vapeurs dorées de ses soirs s'insinuèrent dans les vitrines de la rue Laffitte. Elles pénètrent chez Beugniet, chez Thomas, chez Bourges, chez Martin ; et les amateurs s'enhardirent à marchander, voire à acheter ces petites toiles « humides, embaumées, frissonnantes d'air vif. » Je cite les propres termes d'un dilettante à qui une flânerie à travers le musée des mes suggéra, à cette époque-là, quelques pages vibrantes d'une douce émotion artistique. <•< Qui ne fréquente un peu les parages de la rue Laffitte, disait ce promeneur au goût fin, ne connaît pas Corot. Aux expositions dites annuelles on ne voit que le styliste ingénieux, le Corot du Pausilippe ou de Tivoli. Mais c'est rue Laffitte seulement que l'on peut goiiter le côté intime, familier de son talent et que l'on apprend à aimer le naïf et bon Corot de Ville-d'Avray, de Bou-
(i) Lettre sans date, adressée probablement à Armand Leleux (Extraite du journal L'Estiimpe, 29 octobre 18S3).
Soleil couchant, vers 1850.
lî-l). — iMadcleine, iS,^.
gival et du Bas-Meudon (i) ». L'excursion l'ccommandée ainsi par M. Frédéric Henriet, d'aucuns n'en revenaient pas les mains vides. J'écris ces lignes en face d'un tendre coucher du soleil amoureusement conquis par mon grand'père dans la boutique de Beugniet en l'an de grâce i8'=,2{Fig. 123).
La province aussi voulait sa part. Corot ne l'oubliait pas. Il écrivait à Dutilleux (25 novembre i8t2) : « Lors de mon voyage à Arras, je tâcherai d'avoir avec moi deux objets, un matin avec des eaux, quelque chose d'analogue, pour M. Cuvelier et un autre à l'intention de M. Legentil... » Et encore (10 décembre 1852): '< J'ai reçu votre bonne lettre qui m'apprend que les petits saules [Fig. 12^) ont séduit M. Legentil. J'en suis bien content ; cela veut dire que j'ai pénétré dans son esprit... Vous direz à M. Cuvelier que je m'occupe de son affaire. »
Tout l'hiver, Corot « travaille comme un ogre »; ce sont ses propres termes (13 janvier 1853). Après un temps d'ai'rêt et quelques hésitations, il s'est remis de plus belle à son Saint-Sébastien. '(. On veut que je le conserve, dit-il ; il faut risquer le paquet ». Il s'y emploie avec tant d'ardeur que, dans les premiers jours de février, l'œuvre étant presque achevée, il jette ce cri de délivrance : « Le Saint-Sebastien approche de sa fin. Espérons qu'il fera ses affaires. » En même temps, il a entrepris un autre tableau d'exposition : un
(i) Frédéric Henriet. Le Musce des rues, 1854. {L'Artiste, 5" série XIII, 115).
Soh'il couchant, dont il avoue naïvement que " les visiteurs paraissent généralement contents ».
Satisfait lui-même et léger désormais, il se sauve alors, les mains pleines, vers ses amis d'Arras. La Madeleine qu'il destine à M. Cuvelier n'est pas prête; la pauvre fille » n'est pas en état de voyager : il manque trop de choses à sa toilette ». Mais il emporte deux autres « petits morceaux » pour faire patienter son monde. Il s'est annoncé pour le 14 février et, au jour marqué, il se met en route. On dirait d'un écolier en vacances. «J'aperçois d'ici quatre jours de fêtes! » Ainsi s'exprime sa joie. Et il a raison. Ce sont des heures de liesse : heures trop courtes, hélas, et que guette trop tôt l'adieu. Maison se quitte en se donnant gaîment rendez-vous pour le mois de mai. Dutilleux marie sa fille à son neveu Robaut. Corot est de la noce. Au reçu de l'invitation officielle, il répond : ": Je serai au poste ». Et il y est. Le 15 mai, toute besogne cessante, il quitte Fontainebleau et ses frondaisons printanières. Sans s'arrêter à Paris, où le Salon ouvre ce jour-là même, il court où l'amitié l'appelle ; et dans la corbeille des jeunes époux sa main dépose un joyau de sa façon (^Fig. 12b).
La Madeleine de M. Cuvelier {Fig. 124) fut cette fois du vovage. Son heureux possesseur était un homme ingénieux et inventif. Les recherches photographiques le passionnaient. De concert avec M. Grandguillaume, qu'un zèle pareil animait, il suggéra à Corot l'idée de tracer sur des glaces collodionnées des dessins qui, tirés comme des photographies, donnaient l'aspect d'une eau-forte légère. Son premier essai, en mai 1853, encouragea l'artiste; il y prit goût, se fit envo)'er des verres à Paris l'hiver suivant, y laissa courir sa fantaisie et, ravi du résultat, ne manqua pas, à chaque visite dans le Nord, de faire appel à ses ingénieux collaborateurs {Fig. /J5). Ceux-ci, en gens avisés, ne le laissaient jamais échapper sans avoir braqué leur objectif sur sa personne. Grâce à eux, nous possédons une série précieuse de portraits, dont quelques-uns sont des chefs-d'œuvre.
Pendant huit jours, les tendres épanchements avaient fait oublier à Corot que le Salon était ouvert. Rentré à Paris, il lui
consacre à la hâte une journée, pressé qu'il est d'aller retrouver les petits oiseaux dans les feuillées de Ville-d'Avray ; et voici son impression, telle qu'il la livre au confrère qu'il vient de quitter :
(Fig. 125). — Saules de ViUe-d'Avray.
Tableau peint pour M. Legentil, 1852.
'< Je suis arrivé à Paris le 23, comme je l'avais dit. J'ai été voir l'exposition, qui ouvrait ce jour même pour moi. Mlle Bonheur, pas de délire : c'est éclatant, voilà tout. Il n'y a pas de nerf. Hébert ne m'a pas touché; non, le Christ ne me va pas. Rousseau est bien; Daubigny, très bien. Courbet, à part la
(Fig. 126). — Tableau offert à M. et M"° Robaut à Toccasion de leur mariage, 1853.
grosse mère, c'est bon : moins les Lutteurs. Français, pas mal (soleil couchant). Je n'ai pu passer qu'un instant, et puis j'ai rencontré beaucoup d'artistes qui m'ont distrait. Je n'ai pas vu les portraits. Ce sera pour le prochain numéro... »
A la tin de cette lettre, Corot quitte la peinture pour un sujet plus prosaïque. 11 s'agit d'un pâté qui a eu des mésaventures :
" Le pâté n'est pas arrivé comme nous l'avions espéré. On a été obligé d'aller au chemin de fer le réclamer mardi dernier et, lorsqu'il est arrivé à Ville-d'Avray, il n'était pas mangeable. Aussi, je vous prierais d'en recommander un autre pareil, qui serait expédié selon l'adresse d'autre part : M. Sennegon, à Ville-d'Avrav (Seine-et-Oise), chemin de fer de Paris à Versailles rive droite. Remettre le panier aux Messageries. — Le remettre mardi soir au bureau pour le recevoir mercredi ou jeudi matin ,/.
Corot ne revenait jamais de vovage les mains vides. Le bonhomme, sans être ce qu'on appelle un gourmet, ne dédaignait pas, on le sait, une bonne table; sans doute, les mets les plus simples avaient ses préférences ; mais il appréciait les renommées locales et ses nombreux tours de France avaient peuplé sa mémoire d'une érudition gastronomique, qu'il appliquait volontiers lorsqu'il s'agissait de traiter sa famille ou ses amis. Sur ses carnets, l'adresse d'un pâtissier ou d'un charcutier voisine avec une silhouette de nvmphe ou un idyllique paysage. Il écrit un autre jour à Dutilleux (i) :
'< Vous serez bien gentil de m'envoyer pour dimanche : Trois douzaines de cœurs (d'Arras), un rond de pain d'épice et six belles andouilles. Pardon de la peine; nous réglerons tout cela en temps utile et comme d'usage. //
Depuis la mort de ses parents, n'étant plus accaparé par le piquet de sa maman, il s'est arrangé avec une bande de camarades pour dîner souvent ensemble. Les plus fortunés reçoivent les autres. Lui qui, à présent, jouit d'une jolie aisance, joue volontiers le rôle d'amphitryon. Ses convives habituels sont des peintres tels que Léon Fleury, Coraairas, Grandjean, Journault, Bacctiet, de Vergennes, Estienne, Lapito, Aligny, Français ; des architectes comme Grisart, Poirot, Garlin ; des amis d'enfance aussi : Ferdinand Osmond, Théodore Scribe, etc. Le menu de ces agapes amicales n'est point recherché et l'on se contente, la plupart du temps, d'un pot au feu assaisonné de bonne humeur. C'est un sel qui rte manque point et que chacun prodigue à l'envi. Corot donne l'exemple. Sa
(i) Lettre du ly février iSsj.
(Fig. 137,1. — Sanit-Sub;istieii. Salon de i8sv