‹ L'uvre de CorotChapitre 19 sur 59 · IS · texte numérisé non relu

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santé demeure robuste à 55 ans comme à 25; son caractère n'a pas changé davantage : rieur, mais bienveillant et sans malice.

Au physique, la ressemblance est frappante avec les paysans, dont il partage les mœurs laborieuses et la vie au grand air; mais la llamme du regard brille sous le hâle du visage.

Le fin observateur qui publia, en iSs3, l'Histoire des Artistes rivants, Théophile Silvestre dit de Corot : « La première fois qu'il me reçut dans son atelie:

avec sa cordialité joyeuse, la face enluminée, le bonnet de coton rayé à mèche tricolore et la blouse bleue, il me fit l'effet d'un roi d'Yvetot ». Silvestre ne s'est pas arrêté à l'épiderrae : il a pénétré jusqu'au fond du personnage. Le portrait qu'il en a tracé est d'une touche délicate et expressive. Il faut le citer tout au long :

il-ig. i;8l. — Corot, graphie faite à Arras, en i8

'< Corot s'est préservé des chemins souillés Il est simple, bon, et tout

à fait exempt des vices incurables attachés à la race des poètes, des artistes et des courtisans : la jalousie, le mensonge et l'impertinence. Il n'est ni âpre, ni envieux, même à l'égard de ses rivaux les plus directs. « Théodore Rousseau, dit-il. est plus révolutionnaire que moi. >/ Il ajoutait, en présence des tableaux d'un grand maître : « C'est un aigle et je ne suis qu'une alouette ; je pousse de petites chansons dans mes nuages gris. » 11 est complaisant au point de se laisser ennuyer régulièrement à poste fixe deux heures par jour. Il est tellement doux et humain qu'il hésite à secouer son modèle endormi... Il est d'une galanterie très vive envers les femmes, d'une bonhomie extrême avec les enfants. Mais il les surveille avec épouvante s'ils menacent de changer son atelier en jeu de paume. Le jour de l'an, les poches pleines de bonbons, il commence de

bonne heure sa tournée joyeuse ; d'autres fois, il porte sa gaité dans la banlieue et prend tout à fait la clef des champs. Son accueil est très ouvert, très libre, très amusant : il vous parle, vous écoute en sautillant sur un pied ou sur deux : il chante d'une voix très juste des morceaux d'opéra, tiavaiile. fume la pipe, mange sa soupe de vigneron sur son poêle et vous invite même à la partager, oubliant un moment qu'il n'a devant lui qu'une soupière et une cuiller.

Cette familiarité naïve s'arrête juste là où commencerait celle du commisvoyageur jovial. Je crois néanmoins, et à son avantage, que Corot s'exagère parfois à lui-même la gaîté de son caractère, lorsque je vois la mélancolie si souvent présente dans ses ouvrages et l'accent de tristesse que par intervalles prennent ses traits : les joues et le front sont sillonnés de rides profondes; l'œil soucieux cherche toujours ; la bouche reste douloureusement entr'ouverte. Ah! c'est qu'il faut combattre non seulement la vie, mais les difficultés de l'art!... Corot m'a dit souvent : » Quand je me trouve dans un site naturel, je me mets en colère contre mes tableaux». Peut-être aussi les peines de la jeunesse, les soucis contenus de son beau talent longtemps contesté auront-ils laissé quelque amertume mystérieuse dans son âme.

Corot est de haute taille, de structure herculéenne ; sa poitrine, ses épaules ont la carrure, la solidité d'un coffre-fort; ses mains larges et puissantes jetteraient par les fenêtres les hercules vulgaires. Assailli par une troupe de paysans du midi dans une de ses excursions avec Marilhat, il assomma d'un coup de poing un des plus furieux et dit ensuite avec douceur et tristesse : « (3'est étonnant, je ne connaissais pas ma force ». La richesse du sang qui illumine son visage, la coupe bourgeoise de ses vêtements, la tournure philosophique de ses chaussures lui donnent à première vue un certain air vulgaire qui disparaît dans sa conversation, presque toujours pleine de saillies naturelles, de sagesse et d'abondance. Il expose ses principes avec une extrême facilité, explique ses moyens pratiques par l'analyse du premier objet qui se trouve sous ses veux, sa pipe au besoin. Il aime tant à montrer les lois de son art qu'un de ses élèves me disait un jour : « Il me parle quelquefois deux heures en chemise et les pieds nus, sans être distrait de ses idées par le froid ». Il fut un jour question des académiciens : » Que voulez-vous, me dit-il, ils ont décidé qu'ils ne m'aimeraient pas; je suis trop sincère ». — Cet artiste aimable et sérieux, dont la vie si pure n'est qu'un long amour, qui travaille encore du matin au soir, rêve comme à vingt ans la gloire sans intrigues et ne voudrait pas mourir « sans avoir fait un chef-d'œuvre », devient à mes yeux un homme tout à fait intéressant par le côté spirituel et mordant soigneusement caché dans sa bonhomie. »

Le Corot aperçu et esquissé par Silvestre se livre lui-même, avec un abandon charmant, dans sa correspondance qui, de plus en plus libre et expansive à mesure que Dutilleux et lui se connaissent mieux et se fréquentent plus intimement, achève de nous révéler la physionomie du personnage. Au mois de juin 1833, pour la troisième fois de l'année dans le Nord, il pousse une pointe vers Abbeville,Saint-Valery etSaint-Omer.A deux reprises différentes il donne de ses nouvelles à son ami :

Saint-Valery-sur-Somme, 11 juin (18=13).

Mon cher M. Dutilleux, je termine aujourd'hui ma course d'Abbeville à StA'alery. 11 y a de bonnes choses à faire, mais c'est trop peu de temps. J'ai fait à Abbeville une pochade d'espace avec des vaches; aux environs de St-Valery, deux petites pochades. Nous verrons bien à Arras ce que ça dira. Je repars demain pour St-Omer où je tâcherai de faire deux pochades chefs-d'œu\'re...

Tout à vous de cœur, C. Corot.

Saint-Omer, ce 13 juin 18^3.

Mon cher Monsieur et ami.

Me voici à St-Omer par un bien mauvais temps pour notre affaire, mais bien bon pour l'agriculture. C'est pas nouveau, mais c'est (/<"'5o/(7«/. J'espère demain qu'il me sera permis de faire deux souvenirs de ce pavs. Je m'arrêterai à Douai, en passant, le i=i, et je pourrai être dans vos bras à 6 h. 1/2.

Bien des gentillesses à Mme Dutilleux et ses demoiselles. Bonne embrassade aux jeunes enfants.

Tout à vous de cœur, C. Corot.

En juillet et aoiit, visite en Suisse. Rendez-vous à Dardagnv avec Leleux et Daubigny, attesté par la collaboration des trois camarades à une œuvre commune: un paravent peint pour la dame du logis. A la fin d'aoiit, le voyageur signale son arrivée en Normandie.

Alençon. ce 29 août 18S3. Mon cher Monsieur Dutilleux, Après bien des traversées, me voici avec un camarade, arrivé en Normandie dans un pavs charmant, dont j'ai dû vous parler à Arras. Ceci \'a terminer

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I la campagne. Je dois y faire ciuatre ou cinq études. Il faut absolument qu'il y cil ait deux de bonnes, ou je me déi iJe à briser ma palette et mes pinceaux. Voici les vacances; vous devez vous en donner joliment. Je suis persuadé que, persistant dans la voie de la conscience, vous en abattrez de très bonnes. Courage... Embrassez tout le monde pour moi.

Tout h vous.

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