C. Corot
Le 25 janvier, les fameux « sournois » ont enfin été révélés au public et il en parle avec une certaine satisfaction : « Les deux tableaux que j'ai découverts dernièrement sont approuvés des visiteurs. Espérons que ce sera bon. Vous les verrez à l'Exposition ». L'Exposition ouvre le 1 3 mai. Corot y est représenté par six tableaux, six variations nouvelles sur l'éternel poème de la lumière et des heures : matins brillants de rosée, clairs après-midi ou dorures vespérales. La chaste nudité des nymphes peuple ces rives enchantées; les amours s'ébattent dans ces idéales prairies. Ici, Diane et ses
(i) Décret du 24 décembre 1853.
(Fig. 113). — Combat d'amours, ou le Soir. Exposition universelle île i8is.
(Fig. 134). — Souvenir de Marcoussis. Exposition universelle de 1855.
compagnes apparaissent au bord d'une anse mystérieuse, à l'abri des hautes ramures forestières {Fig. 131). Là, une ronde enfantine foule le gazon fleuri; et la mutinerie gracieuse de ces fils du satyre assiège les bouquets d'arbres qui ombragent leur retraite {Fi'g. 132). Ailleurs, Vénus, nonchalamment étendue près d'un lac qu'empourpre le crépuscule, assiste, dans le calme de la solitude, à la lutte acharnée de deux cupidons ailés {Fig. 133). Au livret, ces tableaux s'appellent tout bonnement Le Soir, Le Matin et Le Printemps. Une autre toile, resplendissante de lumière estivale, a pour sujet une campagne blonde sous un ciel bleu, avec un chemin creux où disparaît un chariot; elle est dénommée Souvenir de Marcoiissis, près Montlhe'ry {Fig. 134).
Ce dernier paysage n'eut point une fortune banale. Il arrêta les regards de Napoléon III, qui s'en rendit acquéreur. Le goût personnel de l'Empereur avait seul dicté son choix, qui n'était pas pour plaire au Surintendant des Beaux-Arts. M. de Nieuv^^erkerke n'entendait rien à l'art de Corot. Il répétait volontiers sur son compte les critiques à la mode, accusant sa couleur d'être ". boueuse » et sa facture « cotonneuse ». Il accueillit avec un sourire dédaigneux la décision du souverain, qu'enregistra par contre avec une satisfaction marquée son subordonné, le marquis de Chennevières. Ce dernier, auquel incombait la lourde tâche de placer les tableaux des expositions, ne craignait pas de tenir tête à son chef hiérarchique en faveur des artistes dont le talent lui plaisait. Il appréciait celui de Corot et ne s'en cachait pas. Quand le maître eut dicté sa volonté pour le Souvenir de Mareonssis, il paraît que Nieuwerkerke, se tournant vers Chennevières, lui cria : « Eh bien, vous êtes content? » (i).
Le jury des récompenses, composé de quatorze membres nommés par l'Empereur, accorda à Corot une médaille de première classe. Toutefois, nous savons par une confidence d'Eugène Delacroix, qui faisait partie de ce jury, que la chose n'alla pas toute seule. Voici le passage de son journal qui a trait à cet objet :
(i) Ph. de Chennevières. Souvenirs d'un Directeur des Beaux-Arts, 2° partie, page 4.
» ...Se rappeler la grande chaleur de l'ranvais iiiii, ayant voté pour lui, tout le temps, pour la première médaille, se réveille indigné de ce qu'on avait oublié .VI. Corot, quand il ne se trouvait plus de place pour lui. Dauzals et moi avions, par une sorte de souvenir, voté pour lui, et nous avions été les seuls (i) >/.
En dépit des mesquineries et des marchandages d'un jury où l'on ne trouve pas sans étonnement Français parmi les juges de son maître, le succès est manifeste. Corot n'est que trop modeste quand il annonce à Dutilleux (31 octobre 1833) : " On m'a paru assez content de mon exposition. // La critique est unanime à rendre hommage à son mérite. La petite phalange des amateurs, auquel l'exemple vient d'être donné en haut lieu, grosrit de jour en jour. Il n'est pas jusqu'à l'Administration elle-même qui ne songe à réparer la longue indifférence dont a souffert l'œuvre achetée par l'Etat en 1851. La Danse des Nvmphes entre au Luxembourg !