‹ L'uvre de CorotChapitre 26 sur 59 · C. Corot · texte numérisé non relu

C. Corot

Bonne embrassade pour tous.

L'été se passe, comme de coutume, en pérégrinations. Le 31 octobre i8ss, il écrit, de Paris :

" Enfin, me \oici rentré à l'atelier après avoir parcouru bien des pays : la Normandie, la Bretagne, un peu du lac de Genève, la Sologne, et Ville-d'Avray le plus que j'ai pu... Encore une vingtaine d'études cette année; il y en a cinq ou six de bonnes. Il faut se trouver content... »

Dès son retour à l'atelier, les clients assiègent sa porte : il ne s'en plaint pas ; c'est la rançon du succès. La joie perce, au contraire, entre les lignes dans une lettre à son élève Edouard Brandon, alors en Italie ; le maître entretient amicalement le jeune homme de son existence et lui dit (10 janvier 1856) : '{ Je travaille comme un petit coquin. Les amateurs commencent à affluer. Vous voyez qu'il ne faut pas désespérer et qu'il ne faut, pour rien au monde, abandonner son sentiment». Ce qui le réjouit, c'est le triomphe de ses convictions. Il n'a suivi que sa conscience et son instinct ; cependant le voilà qui finit par s'imposer tout de même. Aussi conseille-t-il à ses élèves de ne jamais abdiquer leur manière de voir.

iFig. I38).

lieux stations du chemin de croix de l'église de Rosny. (18S3-1859)

de chercher la vérité en conservant toujours leur sentiment personnel en face de la nature. Quelques notes jetées sur la garde d'un de ses albums, sont, à ce point de vue, le résumé de sa doctrine :

'< Q.ue votre sentiment seul vous guide. Seulement, comme nous ne sommes que de simples mortels, nous sommes sujets à l'erreur : écoutez les observations ; mais ne suivez que celles que vous comprendrez et qui doivent se fonvlre dans votre sentiment. — Fermeté : docilité. — Suivez vos convictions. Il vaut mieux n'être rien que d'être l'écho d'autres peintures. Comme dit le sage, quand on suit quelqu'un, on est toujours derrière. Le beau dans l'art, c'est la vérité baignée dans l'impression que nous avons reçue h l'aspect de la nature. Je suis frappé en voyant un lieu quelconque. Tout en cherchant l'imitation consciencieuse, je ne perds pas un seul instant l'émotion qui m'a saisi. Le réel est une partie de l'art ; le sentiment complète. Sur la nature, cherchez d'abord la forme ; après, les valeurs ou rapports de tons, la couleur et l'exécution : et le tout soumis au sentiment que vous avez éprouvé. Ce que nous éprouvons est bien réel. Devant tel site, tel objet, nous sommes émus par une certaine grâce élégante. N'abandonnons jamais cela et. en cherchant la vérité et l'exactitude, n'oublions jamais de lui donner cette enveloppe qui nous a frappés. N'importe quel site, quel objet; soumettons-nous à l'impression première. Si nous avons été réellement touchés, la sincérité de notre émotion passera chez les autres.,. »

Corot prêche d'exemple. A soixante ans, il garde la fraîcheur d'enthousiasme d'un débutant, et son cœur bat au bout de son pinceau. « Je suis toujours amoureux de la belle nature ; j'étudie comme un petit brigand. » Tel est le naïf et charmant aveu qui échappe à sa plume dans une autre lettre à Brandon (27 juin 1836). Il dit encore, dans cette lettre : « J'ai bien tardé à vous répondre ; mais je suis si coureur ! Je ne tiens pas en place... » En effet, l'âge n'a pas changé son ardeur voyageuse, qui est extraordinaire. Dès que les bois verdoient, dès que les prés fleurissent, il prépare son itinéraire. Il fait son plan de campagne avec la rigueur méthodique d'un homme qui n'abandonne rien au hasard; il règle l'ordre de ses visites et de ses excursions en digne fils de commerçant habitué à la tenue des livres et à la bonne comptabilité. A deux ou trois jours près, il décide d'avance combien de temps il demeurera en telle ou telle de

(Fig. 13c;). — Croquis par Corot sur une lettre à Edouard Brandon, (•îi mars 1857).

ses villégiatures; Dieu sait cependant si elles s'enchevêtrent les unes dans les autres. Ses carnetsabondent en listes comme celle-ci :

Ville-d'Avray. — i8 avril au ii^ mai.

Marcoussis. — 15 mai au 15 juin.

Sologne et la Ferté.

.Magny.

Mortain. I , ....

du 2(1 lum au 26 luillet.

Bretagne. \

Genève. — 5 août au 5 septembre.

Rosny.

Ville-d'Avray. — 15 septembre.

Ces indications paraissent se rapporter à l'année 1855 ; car Corot n'est allé qu'une seule fois en Sologne, et une lettre précédemment citée nous apprend que c'est cette année-là. Il y a d'ailleurs fort peu travaillé (i). Marcoussis, Magny, Rosny sont, au contraire, comme Mortain et Genève, ses résidences presque annuelles. A Marcoussis, son confrère et élève Dumax possède une demeure rurale, qui s'ouvre amicalement à lui comme, à Magny-les-Hameaux, celle de son vieux camarade Léon Fleury; à Rosny, c'est toujours l'affectueuse hospitalité de Mme Osmond qui l'attend.

Il est à Rosny au mois d'avril 1856. Le désir de complaire à son excellente hôtesse lui a fait entreprendre une tâche qui ne lui sourit qu'à moitié. Il peint un Chemin de Croix pour l'église du village {Fig. 1^8). Afin de simplifier sa besogne, il a acheté des lithographies quelconques chez Bouasse-Lebel et il interprète ces modèles d'occasion, C'est une sorte de pensum que son bon cœur s'impose et l'œuvre s'en ressent; mais, malgré tout, la main de l'artiste corrige et harmonise ces vulgaires images ; elle y sème la grâce et la poésie.

La paroisse de Ville-d'Avray n'a pas lieu d'être jalouse. Corot, qui lui a déjà donné son Saint-Jérôme de 1837, entreprend, de concert avec son confrère Richomme, la décoration du transept Au cours de 1855 ou 1856, il passe deux mois sur une échelle, à cinq

(i) Nous le savons par une lettre en date du 15 octobre 1S63, adressée par Corot à un correspondant inconnu qui l'avait interrogé à ce sujet.

mètres du sol, peignant directement sur le mur de l'église et, à l'imitation des grands Italiens de la Renaissance, il laisse l'empreinte de son génie dans la demi-obscurité de ces hauteurs que l'œil pénètre à peine, sous la forme de quatre grands panneaux résumant l'histoire biblique: Adam et Eve (Fig. i}"]), le Baptême du Christ, Jésus an Jardin des Oliviers et la Madeleine au désert.

Toutefois, il ne s'agit que d'une halte, qui n'arrête que momentanément la course du paysagiste sans cessse en mouvement. A Arras au mois d'avril 1856, il y est encore en juillet, arrivant de Normandie. Il date une lettre de Nanteuil-les-Meaux le 10 septembre et il a fait un séjour en juin aux environs de Château-Thieny, à Essomes, chez M. Hébert, un négociant, homme de goîit, qui lui a acheté plusieurs tableaux. Du parc de M. Hébert, il a peint le chevet de la vieille église gothique et il est parti en laissant derrière lui ce souvenir de sa visite.

Il n'y a pas de Salon en 1856. De 185s à 1863, les expositions sont seulement bisannuelles. Corot se prépare pour celle de 1837 pendant l'hiver qui la précède. S'adressant à Brandon, il dit en riant (17 janvier 1857) : « Je suis un vieux papa; je fais des efforts pour lutter contre les glaces de mon arrière-saison, w Et il ajoute : <r J'ai plusieurs tableaux que je destine à l'exposition prochaine ; on est généralement content ; nous verrons bien devant le public. >/ Le 31 mars, il reprend le même sujet auprès de son correspondant : « Pour mon travail de cette année pour l'exposition, me voici au bout. J'en aurai 5, je crois : je vous donne, d'autre part, les indications, pour que soyez au courant du travail du petit papa. // Au verso de la lettre, en effet, la plume a esquissé les cinq compositions en question. {Fig. 139). Le premier de ces croquis est accompagné de ces mots : « Concert champêtre, revu et corrigé je crois. 7, C'est l'ancien tableau du Salon de 1844, que la vision nouvelle de Corot a transformé en le simplifiant (^Fig. 141). Avec l'audace que donne l'expérience, il a sacrifié de gaîté de cœur les tâtonnements de sa jeunesse. La seconde de ces compositions, l'Incendie de Sodome, est aussi une épave du passé, qu'il a repêchée dans un coin de l'atelier où elle gisait oubliée. Coupée, refondue, passée au

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I^Fig. 140). — L'incendie de Sodom^. Salon de 18^7

(Fig. 141). — Le concert. Salon de i8t7.

laminoir d'un esprit impitoyable pour ce qui est sorti de lui-même, l'œuvre est méconnaissable : c'est un nouveau Sodomc, qui n'a plus qu'une lointaine analogie avec l'ancien [Fig. 140). Les trois autres sujets, ceux-là tout à fait des primeurs, sont : « Vénus et l'Amour ;^ (Corot a mis, comme indication, sous son dessin : « La figure sur un ciel clair »), une « Ronde de Nymphes >^ (avec le mot « soir » en travers de l'horizon) et un 1 Soleil couchant'}?, où l'on devine un berger assis, au pied des arbres, dans une vallée {Fig. 142). Le livret de 1857 indique encore deux autres numéros, deux Souvenirs de Ville-d'Avray. Ils ont dû être ajoutés à la dernière heure, le Salon n'ouvrant, cette année-là, que le is juin.

Corot, qui avait déjà été passer le carnaval à Arras, ne patienta pas à Paris jusqu'au vernissage. On lit de sa main, en tête de la première page d'un de ses carnets de poche : « Donné à Brest, le II mai 1857, par M"" Camille Bernier. » Par les dessins contenus dans cet album, on suit leur auteur en Bretagne et en Normandie : à Brest, aux environs de Saint-Brieuc, à Granville, à Troisgots près de Saint-Lô, à Caen et dans la campagne caennoise. On rentre avec lui dans la vallée de la Seine ; il s'arrête à Mantes, où il a déjà paru au mois d'avril, marquant son passage dans la maison Robert par un portrait d'enfant.

Au mois de juin, c'est de Ville-d'Avray qu'il vient voir les tableaux au Palais de l'Industrie.

Il rend compte très sommairement de son impression à Dutilleux (lettre du 17 juin 1857) :

« Il y a de bonnes choses à l'exposition, à la première vue.

Paysages : Rousseau, Daubigny,

Cabat. Figures : Robert-Fleurv,

^ ' (tig- 142)-

Comte, MeisSOnier, etc. » Il est Le Clicvrier. Salon de iS-,;.

des noms, comme celui de Comte par exemple, qu'on ne se serait pas attendu à trouver sous la plume de Corot. Il en est d'autres qu'on regrette de n'en pas voir sortir : tel Millet, qui est représenté, cette année-là, par les Glaneuses. Mais, malgré une grande sympathie personnelle pour Millet, Corot ne goûtait qu'à moitié sa peinture. " C'est pour moi un monde nouveau, disait-il à Sensier(i) ; je ne m'y reconnais plus ; je suis trop attaché à l'ancien. Je vois bien là une grande science, de l'air, de la profondeur ; mais cela m'effraie. J'aime mieux ma petite musique. » Et il continuait ainsi sa confession : « Si vous voulez que je vous le dise, je suis assez long à me faire à l'art nouveau. C'est depuis peu seulement, et après en avoir été longtemps très éloigné, que j'ai enfin compris

Eugène Delacroix, que maintenant je regarde comme un fameux homme. »

Millet, de son côté, ne laissait pas que d'être dérouté par la technique de son confrère. Parlant d'un de ses tableaux dans une lettre à Sensier (1858) : « Il a l'air, dit-il, d'être fait par quelqu'un qui ignorerait la peinture et qui l'aurait fait comme il aurait pu, avec un grand désir de le faire : la peinture, enfin, spontanément trouvée. > Il admire comme malgré lui ; il dit :

« C'est une très belle chose » ; mais on devine, quand même, une certaine inquiétude en présence d'un art si profondément ingénu.

La critique semble, à cette heure, tout-à-fait conquise au talent de Corot. Gautier, dans l'Artiste (2), dit :

(Fig- M3)-

Panneau décoratif peint par Corot

dans le salon du château de Gruyères

(vers 1855).

(i) Alfred Sensier. La vie et l'œuvre de Millet, p. 214.

(2) L'Artiste, nouvelle série II, p. 114.

« Ses paysages se ressemblent tous, et pourtant personne ne songe à lui en faire un reproche. On aime ces verdures élyséennes. ces ciels crépusculaires, cette Tempe idéale où se promène, les pieds dans la rosée, la tête dans les lueurs de l'aurore, la rêverie du peintre ou plutôt du poète. Un léger voile de brume argentée flotte sur ses tableaux, comme la fumée blanche du matin sur la prairie. Tout est indécis, tout ondoie, tout nage dans le brouillard et la lumière : les arbres ne sont que des masses grises où l'on ne peut distinguer une feuille ; mais le vent, la fraîcheur et la vie y circulent. »

De Venus desarmant l'Amour il écrit : '< On dirait La Fontaine traduisant Anacréon. w About, à son tour (i), dépeint Corot avec une grande délicatesse de touche :

« Cet excellent homme, ce charmant artiste n'est d'aucune école ; il n'a pas fouillé

les cartons de la Bibliothèque ; il n"a pas séjourné longtemps dans les musées : ce qu'il sait, ni les vivants ni les morts ne le lui ont appris ; mais il s'est levé matin ; il est allé

. . .faire à l'aurore sa cour

Parmi le thym et la rosée.

La nature le connaît et l'aime,- et lui parle à l'oreille, et lui dit des secrets que ni le sublime Poussin ni le Lorrain Claude n'ont jamais entendus. »

Les galeries des Champs-Elysées et les tableaux alignés le long des cimaises n'ont jamais retenu longtemps Corot. Le jour même de l'ouverture du Salon, cette année-là, il parle de son départ pour Beauvais. Le directeur de la manufacture nationale de tapisseries, M. Badin, est un peintre qu'il a connu en Italie et avec lequel il a conservé de très amicales relations. En invitant Corot, il lui a dit plaisamment qu'on pavoiserait le jour de son arrivée. Et lui, qui

(i) A'os iirtistt's lUi Sillon de iSy~, p. 120.

Vénus désarmant l'Amour.

Réduction du tableau du Salon de 1857,

peinte pour M. Legentil.

lie perd pas une occasion de rire, se lait précéder par ce billet enjoué (i) :

Ville-d'Avray, is juin 18S7.

Mon cher ami, Je vous annonce que je me propose de vous aller faire une visite le 26 courant. Je crois que je m'y prends à temps pour la construction des arcs de triomphe et la garde nationale.

Tout à vous.

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