C. Corot
Tout l'hiver, il fut podagre et ne put entreprendre de grandes toiles en vue du Salon. 11 n'exposa que deux petites, dont l'une était la Vite de Marissel (Fig. igo). Elle fut très goûtée. Plusieurs amateurs se la disputèrent. La Rochenoire, chargé de l'acheter, avait été devancé. « Pour le Marisselle (sic), lui écrit Corot le 4 juin 1867, je regrette bien, il est trop tard. // Il paraît que le client malheureux, dont il est ici question, n'était rien moins que le mandataire de la reine d'Angleterre. Corot faisait sans doute allusion à ce mécompte de la souveraine, qu'il n'avait pu satisfaire, quand il disait, quelques jours plus tard, à son ami (30 juin 1867) : " J'ai Y cnàvi raon Marissel le (sic) à un Monsieur Laurent -Richard, tailleur, 4.000. Je suis content. Si, en haut lieu, on est si monté pour eux, je ferai descendre La r^vZ/c//^. Nous verrons bien //. La Toilette, le tableau du Salon de 1859, faisait partie de l'envoi de l'artiste à l'Expositioa Universelle, qui en comprenait six autres : Saint Sébastien, Macbeth, Pierrefonds, le Matin, le Soir et le Souvenir du Lac de Nemi. Ces œuvres formaient un admirable résumé rétrospectif de la carrière du peintre depuis quinze ans.
Corot, rétabli, quoique tirant encore un peu la jambe, put parcourir les galeries du Champ-de-Mars. Il y fut accompagné un jour par Th. Silvestre, et celui-ci a noté les détails de cette visite,
(Fit;. iiM). — I.;i vanne à lis vers iSbS-70.
; (Aube)
diins un style sténographique qui donne beaucoup de vie à son récit.
X'oici le morceau (i) :
'< A l'Exposition Universelle de 1867.
Corot était encore un des premiers artistes \ ivants. Un jour, nous ne l'oublierons tamais, nous visitâmes avec ce charmant homme la section de peinture par partie de plaisir et quelques sections mécaniques par hasard... « Si vous voulez, nous avait dit Lj , f ^'^V^^ '^ ' I ^^^^^H Corot, demain matin, à 10 h. i '2, nous parti- ^ ~ ^^^^^^ rons en carrosse». Nous allâmes en carrosse
numéroté prendre à son atelier le maître cordial et jovial. Il causait avec son rentoileur d'une étude grillée par le voisinage de son poêle. Une vieille femme di; ménage lui apportait sa soupe comme à un ouvrier de chantier. « C'est bon, lui dit-il: mais il est dix heures un quart, dix minutes plus tard qu'à l'ordinaire. Dix minutes! c'est affreux. Comment cette soupe va-t-elle aujourd'hui se comporter en moi? »Nous nous délectâmes à revoir les études les plus fameuses de Corot... « Voilà, pour vous, dit-il, de vieilles connaissances. Une bonne dame, qui m'en avait emprunté quatre ou cinq depuis un temps immémorial, vient de me les rendre. Je n'en suis pas fâché. C'est cette armoire qui est contente de les avoir reprises! Je ne puis vous dire tous les compliments que se font les battants de cette pauvre armoire et ces pauvres petites études! » — Nous voilà bientôt dans le carrosse et, chemin faisant, en conversation animée. — « Ah! fit Corot avec une curieuse moue, voilà l'hôtel, le fameux hôtel de***. C'est plus riche que beau; je ne dis pas que les voleurs y viennent, mais ils doivent avoir bien en\ie d'y venir. Ce n'est pas nous qui logerions là; nous irons ailleurs. Ah! ce nouveau Paris m'ennuie. Tout ce luxe régulier va tout tuer; primo : les peintres. Et l'aiment-ils assez, les peintres, ce vilain luxe là! Le bon Dieu leur avait donné des facultés, ils les déprofitent pour paraître, pour aller dans le monde avec ostentation, pour donner eux-mêmes des soirées, des concerts, oîi l'on prend la taille des femmes, quand elles ont une taille à prendre! — Ah! Messieurs les artistes modernes, le bon Dieu n'est pas content de vous, pas content du tout, ah! mais non!... Comment! il vous montre (i) Salon de iS/j, dans le Pays.
dans 1:1 nature les plus belles choses à voir et à rendre, et vous les altérez, vous les
gâtez! Eh bien, mes petits amis. Dieu, pour vous punir, fait de votre cœur un cœur
de liège. Dieu vous livrait les plus beaux carambolages, vous les manquez; il ne
vous les livrera plus ». — « Allons, dit Corol au pont d'Iéna, payons nos
dettes; le code de commerce l'exige. Renvoyons le carrosse; plus de collignon,
plus de cocher brigand; et vingt-six sous de pourboire qu'il leur faut ! Les
pièces de dix sous ne valent plus rien... Marchons! » — D'abord, nous nous
trouvâmes, je ne sais comment, au milieu des canons Whitford, assiégés par la
curiosité des Anglais. '{. Ah! Goddam », fit Corot, imitant l'accent des Anglais
à faire pouffer de rire, '< voici les inventeurs de ces jolies choses! C'est-il
gentil! c'est-il gentil! » Puis, tout à coup, horrifié par tous ces engins de
guerre, par ces boulets ronds et ces boulets coniques, pitance future de ces
énormes gueules rayées : ". Est-il possible, dit-il, d'exposer ces affreuses
machines en même temps et dans le même lieu que nos paysages et nos petits
moutons? Le monde est fou... et atroce. Et voyez, les inventeurs ont l'air
enchantés! Mon Dieu, que veulent-ils faire de ça? » — '< Trouer vos paysages
et tuer vos petits moutons ». — Devant l'obélisque d'or de l'Australie :
'■; Méprisons la fortune, dit Corot; laissons les millions et ce lingot monstre
pour les jouissances de l'art! » — A la vue d'une petite cathédrale de bobines
de coton omnicolore de Manchester : « Ah! la belle fabrique à mettre au fond
de mes paysages! // — Nous entrions dans la section des tableaux français.
'(. Oh! oh! murmura-t-il en faisant de l'œil sans s'arrêter à quelques tableaux
d'histoire, voilà des peintres qui ont besoin de beaucoup de couleur. C'est
qu'ils veulent terrasser Paul Véronèse. Ça les fatigue, à la fin, la réputation de
Paul Véronèse. Il v a trop longtemps qu'elle dure. Ils veulent absolument
le terrasser ».
« Arrêtons-nous ici, l'aspect de ces montagnes
D'amour et de plaisir fait tressaillir mon cœur, »
chantonna Corot à mon oreille. Nous étions arrivés, en effet, à ses tableaux : Saint Sebastien secouru par les saintes femmes; Macbeth et les Sorcières ; Le Matin. (Souvenir de Ville-d'Avray); La Toilette: Pierrefonds ; et Le Soir, (Souvenir d'Italie), où le village de Genzano se mire dans le lac Nemi. « Moi, je n'ai pas autant de couleurs que ça. Il est vrai que je ne fais pas des tableaux d'histoire ; il me faudrait d'abord en avoir la bosse. Je ne fais que de petites choses. Pardon! j'ai fait le Baptême du Christ, de Saint-Nicolas du Chardonnet *. — Le Saint Sébastien, pris, repris depuis 1855. nous parut d'un style agrandi et d'une expression plus profonde. Le ciel s'était ouvert, les arbres avaient changé de forme et de place. L'escarpement du paysage retardait la
montée des cavaliers romains et laissait plus de temps h ces bonnes dames pour élancher les blessures du martyr. — Devant son Macbeth. Corot se répandit en remarques sensées, familières, plaisantes et tristes, sur Shakespeare, avec une pantomime pleine de bonhomie, de malice et de précaution. Macbeth, Banquo et leurs officiers viennent, par un bois rocheux et raviné, à la bruyère où les sorcières crient : Vive Macbeth! un jour tu seras roi! La tempête déchaînée parles trois sœurs perverses (weyward sisters) est CMTCore sensible à un reste de nuages fulgurants, à rentrefroissemeii'
(Fig. j<;5l
Siiuvenir de \'illc-d"Avray. Salon de iSt"^
prolongé des chênes. Maîtresses des vents à tous les points du compas des marins et munies du pouce d"un pilote péri, les sorcières ont fait, fait, fait une tempête comme Corot ne la pouvait peindre, quoiqu'il ait de belles trouées dans ses arbres et de belles incandescences dans son ciel. — " Laissons, dit-il, ces vieilles filles, qui viennent tracasser le général Macbeth et qui l'ont perdu ! — Dans le rayonnement et l'évaporation de mon Matin. ']'-!i\ peint, ajouta-t-il. non pas le soleil, mais ses effets. J'aime mieux mes gouttes de rosée que l'obélisque-jingot d'or de l'Australie. Et mon Soir^ je l'aime-t-il! je l'aime-t-il! Est-il d'une fermeté celui-ci!... Et celui-là! (la Toilette). Vovez un peu comme ils s'en donnent, de la campagne, ces pauvres enfants! /,
Au moment de nous quitter, Corot reprit : " Il faut aller aux champs et
non pas aux tableaux. La Muse est dans les bois: elle veut le silence ; elle n'habite plus le quartier Poissonnière. Laissons à présent les concerts du Conservatoire pour le chant des oiseaux ! Voilà plus de six mois que je cherche péniblement des branches dans mon atelier, j'ai besoin des branches naturelles. Je veux savoir comment les feuilles des saules se tiennent dans l'air. Je vais partir pour la campagne. Quand, au mois de juillet, je vais fourrer le nez dans un bouquet de noisetiers, je n'ai pas plus de quinze ans. C est bon. (;a : ça sent l'amourl...
L'amour, tais-toi, vieux podagre ! Fais préparer ton convcii... Allons, cher enfant, bonsoir! au plaisir de vous re\oir //.
C'est à Coubroii, près de Montfermeil, chezune vieille amie, Mme dratiot, que Corot s'en fut faire l'école buissonnière. Mais le mois de juin fut pluvieux : mauvais temps pour les douleurs. Il s'en plaint dans sa correspondance avec La Rochenoire (30 juin 18(17) :
'( Le temps qu'il fait ne m'a pas soulagé. Espérons que le beau temps va revenir. J'ai travaillé un peu d'après nature ; ce ne sont pas encore des chefs - d'œuvre.
Espérons. // Il écrit, le même jour, à Dumax : '< Je travaille un peu dehors, seulement quand le temps le permet : ce qui est rare jusqu'à présent. Je travaille dans l'inté-
196). ~ Lu luilk'b,.rd.ci-, vers 1868-70.
(Fig. 197,1
Le moine, vers 1S65
(Fig. 198). - Bacchante au bord de la mer.
rieur. Le temps n'a pas été favorable pour les douleurs... Je ne suis pas encore bien allant ». Malgré tout, il fait le projet d'aller à Marcoussis, et il précise : « Ce sera le 16 aoidt au lieu du 10 ». Il demeure toujours ponctuel. Et, en effet, le 18 août, il date de Marcoussis un billet à M. Alfred Robaut qui, de Cayeux, où il est en villégiature, l'a invité à accepter un gîte sous son toit. Corot lui répond : <' Quoique je ne sois pas mal, je suis encore forcé de renoncer à faire des voyages un peu longs; il me faut vivre encore en retraite et silence. Je suis bien malheureux; j'aurais été si content de me retrouver en famille sur le bord de la mer ». Ville-d'Avray convient à sa santé éprouvée. C'est sur les bords de son cher étang qu'il promène sa convalescence pendant le reste de la saison. Nous devons à cette retraite forcée un de ses tableaux du Salon de 1808, \e Matin à Ville-d'Avray (Fig. JÇ2), exposé en même temps qu'un Soir avec des vaches traversant un gué {Fig. 19^).
Corot avait toujours vécu en dehors des coteries. Le jury de
(Fig. 199). — Velléda, vers 1868-70.
l'Exposition Universelle ne le compta pas parmi ses membres. Comme les absents ont généralement tort, on ne lui décerna qu'une récompense inférieure à celle qu'il avait obtenue douze ans auparavant : une médaille de 2' classe, tandis que Cabanel, Gérôme, Meissonier et Théodore Rousseau recevaient chacun un grand prix et que des médailles de i" classe étaient attribuées à Bida, Jules Breton, Daubigny, Français, Fromentin, J.-F. Millet, Pils et Robert- Fleury. A ce déni de justice ne furent pas étrangers l'antagonisme inavoué, mais réel, des peintres de Barbizon, que Rousseau eut l'honneur de représenter en cette occasion parmi les jurés, et aussi la mollesse de Français qui, appelé à siéger dans cet aréopage, paraît ne s'être guère plus soucié qu'en 1835 de rendre à son illustre maître et ami l'hommage que son génie réclamait. Heureusement, l'Empereur se chargea de corriger, dans une certaine mesure, l'aveuglement ou la partialité du jury. Il donna à Corot la croix d'officier de la Légion d'honneur; et cette promotion fut en même temps une juste réparation d'un trop long oubli : Corot n'était-il pas chevalier depuis vingt-deux ans ?
La distinction le rendit heureux. Il ne témoigna aucun dépit de la longue attente imposée à son mérite. A un ami qui trouvait la récompense bien tardive il répondait avec bonhomie :
« Il est vrai, c'est un peu tard ; mais, comme on dit, vaut mieux tard que jamais». Et il ajoutait : '■' Enfin, j'ai été bien content et, ce qui a augmenté ma joie, ce sont les témoignages de sympathie qui m'ont été donnés:
voilà la vraie récompense (i) ». 11 n'avait fait aucune démarche pour obtenir cette rosette. " Toute distinction qu'il faut solliciterne me tente pas.
(I) Lettre h M. H. Dumesiiil, 15 juillet 1867.
(Fig. 2001. — Don Quichotte.
Panneau décoratif peint à Auverp, chez
Daubigny, vers 1865-68.
disait-il, un jour; si l'on veut m'en donner, on sait bien où me trouver : mais, pour les démarches, je n'en suis pas ». D'après M. Dumesnil, qui rapporte ce propos (i), Barye eut l'idée, vers cette époque, de pousser Corot vers l'Institut. Mais Corot, pressenti, répondit que ce n'était point son affaire et qu'on ne le verrait iamais dans les antichambres des .\cadémiciens.
C'est à son corps défendant qu'il parut au.\ '< soirées du Louvre», avait juré qu'il ne mettrait point les pieds chez le surintendant, qui persistait à nier son talent et disait de lui : « C'est un malheureux qui promène sur la toile une éponge qu'il a trempée dans la boue (2) ». Mais il avait compté sans ses amis. Un beau matin, Daubigny et La Rochenoire lui apprirent que Nieuwerkerke, déterminé par eux, voulait venir le voir. On prit jour. Mais une fatalité fit oubliera Corot le rendez-vous ; le personnage trouva porte close. Pouvait-il, après cela, persister dans son attitude ? Une visite d'excuses s'imposait. Et puis, du moment que « le patron, selon son expression, s'était dérangé pour son ouvrier », le devoir de celui-ci était de ne point demeurer en retard. Nonobstant, il fut rare aux vendredis du comte.
Après six mois de soins, la santé est revenue. Au printemps de 1868, l'intrépide voyageur reprend la clef des champs. Daubigny, qui est à présent propriétaire à Anvers, le reçoit à son foyer, où fréquentent en voisins, de Valmondois où ils passent la belle saison, les camarades du quai d'Anjou : Boulard, Geoffroy-Dechaume, Daumier. Ce dernier a esquissé sur le murvierge de l'atelier un Don Oiiichotte, qui appelle un pendant. Corot l'exécute {Fig. 200) et, mis en verve, ne s'arrête qu'après avoir couvert, avec l'aide d'Oudinot et du jeune Karl Daubigny, toutes les parois capables d'inspirer un pinceau. Auvers n'a pas le privilège exclusif de retenir le convalescent. Nous le retrouvons, cette même année, à Couloramiers, chez son ami le notaire Preschez, et aussi àEssoyes (Aube) {Fig. 194), nouveau poste occupé, comme percepteur, par son neveu
(1) Corot, Souvenirs intimes, p. 84.
(2) Entendu par M. F. Henriet.
(Fig. soil. — La marguerite, vers 1868-70. (Fig. 302). — La perle, vers 180^-70.
(Fig. 203). — Mariette, vers 1869-70. (Fig. 204). — Une liseuse. Salon de 1869.
M. Emile Corot. Cependant, le souci de ménager ses forces, éprouvées parla maladie, l'oblige à refuser d'autres invitations. Le 14 août, il écrit à Dumax pour s'excuser de ne pas aller chez lui, à Marcoussis. En i86q, M. A. Robaut ne réussit pas davantage à l'attirer dans le Nord; il se récuse. « Pour le voyage, il faut y renoncer, à mon grand regret. Il me faut maintenant du calme, du calme. II m'est impossible d'être calme entouré de bons amis comme vous, qui me comblent de gentillesses ». C'est encore la même chose
ll'jg. ;uil. — I.c peut de .VI .111 tes ; vuib iSùS-70.
en 1870. La chaleur de l'été l'ayant " mis à bas » : '< Il m'est bien ordonné, dit-il, de rester tranquille et de me soigner//. Pour ce faire, il n'est mieux nulle part qu'à Ville-d'Avray et il y demeure longtemps chaque saison.
11 se plait beaucoup également à Mantes. La maison de M. Robert est une de celles qu'il affectionne particulièrement depuis -qu'il lui faut du calme et une vie régulière. L'atmosphère de cette demeure de magistrat de vieille roche l'enveloppe doucement. C'est un coin d'ancienne France bourgeoise au milieu du sourire agreste de la nature. Corot n'a qu'à descendre de sa chambre, la Seine à traverser, et il est dans la verdoyante île de Limay, en face du vieux pont,
llanqué de la carcasse pittoresque des anciens moulins {Fig. 20^).
Se retourne-t-il, les tours de la cathédrale surgissent de l'horizon et baignent dans le fleuve le reflet de leur aérienne dentelle.
La féerie des heures, se jouant dans le frissonnement des feuillages légers et dans l'ondoyante transparence des eaux, multiplie à l'infini les motifs. A cert.nins jours, une vague buée classique enveloppant le pont et ses paradoxales bicoques, le poète voit devant lui " le tombeau de Scipion ou de Démétrius w. En général pourtant, Mantes reste Mantes et suffit, sans travesti, à aiguillonner la flamme de son amant. Il en va de même pour Ville-d'Avray. Le Souvenir {Fig. 795) qu'il en rapporte pour le Salon de 1861), est dénué d'artifices. La nature n'a point fait toilette. Les nymphes qui se sont donné rendez-vous dans la clairière, en vue des villas, portent le bonnet des paysannes de Seine-et-Oise. Cela fleure le terroir.
A chaque nouvelle exposition, il se trouvait des gens pour accuser Corot de monotonie et pour lui reprocher de recommencer toujours le même tableau. A supposer qu'un démenti fût nécessaire, il le donna d'une façon péremptoire en ajoutant à son Villi'-JAvrny la Liseuse {Fig. 204). En dépit de sa modestie qui, respectueuse des conventions, affectait de ne pas franchir les limites de son domaine particulier, le paysagiste ne résistait pas au plaisir de marauder sur le terrain d'à côté. La semaine de modèle était sa récréation favorite. Il y conviait volontiers les petits amis : Lavieille, Oudinot, le jeune Badin. Les Italiennes de la rue Mouffetard alternaient dans la pose avec les coureuses d'ateliers de Montmartre. Beautés banales,
— Hurydice blessée, ers 1S6S-70.
charmes cent fois vulgarisés déjà, mais qui suffisaient à allumer l'étincelle du génie.
Le magicien les transfigurait.
II faisait couler un sang de déesse sous ces épidermes plébéiens. Ce n'était plus Mariette, Clémence ou Emma.
C'était la Naïade, la Bacchante ou la Muse ; c'était la nymphe Eurydice {Fig. 206) et la prêtresse Velléda(F/;^. 799). Dans cette famille sans pays et sans âge, les hommes paraient leur personnalité indécise de l'armure des paladins {Fig.igô) ou de la hure du moine (^Fig. igf). Mais, sous cette friperie, sous la défroque bigarrée des Italiennes, des Grecques et des Bohémiennes
(Fig. Î07). — L'atelii
■ers iSbj-bS.
d'occasion, palpitait la plus vivante des humanités. Ces créatures étaient faites par l'artiste à son image : douces, tendres et rêveuses, occupées de fleurs et de musique. Corot laissait à d'autres les vaines poupées tirées à quatre épingles, dont la prunelle est sans feux. Son modèle pouvait bouger; il ne le gourmandait point. Les habituées de l'atelier en prenaient à leur aise ; telle la petite Dobigny, devenue familière à la longue, qui babillait, chantait, riait, ne tenait pas en place. Un jour que quelqu'un critiquait devant lui ce sans gêne: '( Mais, c'est justement cette mobilité que j'aime en elle, fit le maître. Moi, je ne suis pas de ces spécialistes qui font le morceau. Mon but, c'est d'exprimer la vie. II me faut un modèle qui remue ». Le public, qui n'était pas accoutumé à cette manière de faire et qui n'aime pas être contrarié dans ses habitudes, narguait toujours les figures de Corot. De rares marchands, tels que Martin, Beugniet,
Brame ou Tt-mpclacre, en comprenaient la beauté, les lui achetaient et s'efforçaient de les répandre parmi les amateurs. 11 leur savait gré de cette clairvoyance et les leur cédait à vil prix, trop heureux de se sentir compris. N'avait-il pas entendu, à son propre foyer, une péronelle en rire et s'écrier: " Ah ! mon Dieu, où allezvous chercher de pareils singes?/» Des singes, ces créatures sorties du fond de son âme? Son cœur blessé protestait. Vainement un troupeau de moutons de Panurge bêlait des acclamations devant ses paysages. Vainement on couvrait d'or ses traditionnelles matitinées et ses crépuscules classiques. A quoi bon gagner cent mille francs par an pour s'entendre bafouer dans les enfants de ses entrailles ?
(Fig. î<i; 1''/.*). — Italienne, vers i8()5-7o.
(Fig. ooS). — Un rêve : Paris incendié par les Prussiens. Septembre 1870.