CAUSERIES ET SOUVENIRS
" J'ai dit à la santé : '< Viens, petite, viens /> et, comme une bonne lille, elle est revenue ». Ainsi plaisantait Corot, heureux de se sentir dispos et vaillant pour le travail. Il préparait ses tableaux pour le Salon de 1870: un nouveau Ville-d! Avray {Fig. 210) et une Danse de Nymphes {Fig. 20g). Cependant, à l'heure même où l'horizon de la patrie s'assombrissait, le gueiTe éclatait dans le camp des artistes. Les élections pour le jury furent l'occasion d'une bataille en règle. Des mécontents avaient présenté au Ministre des Beaux- Arts, le 8 février 1870, un " projet de constitution des Expositions
artistiques », d'après lequel " tous les artistes ayant déjà exposé seraient dorénavant admis de droit ». Les promoteurs de cette réforme avaient à leur tête La Rochenoire, qui obtint l'adhésion de Corot et de Daubigny. L'un et l'autre signèrent, en qualité de membres du Comité que leur ami présidait, le factum en question. En même temps, leur nom figura sur une liste de candidats au jury décidés à en appliquer le programme.
Cette liste de combat, que Manct appelait " notre liste //(ii, était la suivante :
Bonvin. Gautier (.\mnnd).
Corot. Hédouin(Ed.)
(Chaplin. La Rochenoire.
Courbet. Leleux (Adolphe).
ChintreuiL M:inet.
Daubigny (Ch.). .Millet (j .-F.)
Dauinier. Ribot (T.)
Dumaresq (Arniaud). Vollon.
Frère (Ed.) Ziem.
Le nom de Corot, comme ceux de Daubigny et de Millet, figurait en même temps sur les listes adverses. Daubigny fut élu le premier, Corot le deuxième, Millet le sixième et Ziem le dixhuitième ; le reste de la liste des novateurs demeura sur le carreau.
La correspondance de Corot avec La Rochenoire contient un billet qui prouve que le maître n'épousait pas sans réserves le parti dans lequel il s'était laissé enrôler. Manet ne lui plaisait guère. 11 écrit (20 mars 1S70) : '< Je pensais à Isabev au lieu de Manet. » Un heureux hasard a fait tomber entre nos mains le brouillon de son bulletin de vote {Fig. 211). C'est la liste de La Rochenoire, sur laquelle il a rayé cinq noms pour les remplacer par d'autres. Il a biffé d'abord le sien. « Sur ma liste, je ne puis mettre mon nom »{2) disait-il. Puis, il a supprimé Amand Gautier, Ilédouin, Ribot, et... Manet. 11 les a remplacés par Isabey, Cabat, Pils, Bonnat et... Puvis de Chavannes. Ce document, un peu déconcertant, prouve que les
(r) Lettre de Manet à La Rochenoire, du 20 mars 1870. (2) Lettre à La Rochenoire, du 20 mars 1870.
tl'ig. 20cii — Nyinplics et launcf. Salon de iS;o.
(Fig. 210). — VUle-d'Avray. Salon de 1870.
révolutionnaires n'avaient pas en lui un allié sans arrière-pensée. Il entrait sans doute pas mal de complaisance dans son adhésion à leur manifeste et à leur campagne. D'ailleurs, malgré la démonstration sympathique dont il avait été l'objet, Dauhigny et lui donnèrent leur démission de jurés.
La déclaration des hostilités contre l'Allemagne bouleversa profondément l'âme placide de Corot.
L'homme qui venait de voter le plébiscite par amour de la tranquillité et de la paix, maudissait la guerre et ses violences. Tandis que le canon tonnait à la frontière et que l'écho des sinistres grondements attristait les campagnes de France, il se cloîtra auprès de sa sœur à Ville-d'Avray et se boucha les oreilles.
La Rochenoire l'ayant invité à venir travailler auprès de lui à Sainte-Adresse, il lui répondait, le 23 aoiit, la lettre que voici :
Mon cher ami,
Ce serait avec plaisir que je me rendrais à votre bonne invitation. Mais il
est bien pénible, en ce moment, d'abandonner tous les siens. J'attends donc
que des événements favorables me permettent de respirer et recouvrer cette
liberté si chère. C'est bien vrai que ce serait bon d'étudier ensemble cette belle
nature qui, elle, se fiche pas mal des folies des hommes.
Tout ù vous de cœur.