‹ L'uvre de CorotChapitre 40 sur 59 · ENTRETIENS SUR LART ET LA VIE · texte numérisé non relu

ENTRETIENS SUR LART ET LA VIE

(Fig. ;2o).

Le bouleau. Fusain, vers

Corot vivait dorénavant sous l'œil d'un homme qui couvait du regara son activité dévorante. M. Robaut épiait toutes ses productions, suivait ses allées et venues et ne laissait rien tomber dans l'oubli. Grâce au soin qu'il prenait de tout noter, nous possédons les éphémérides exactes de cette laborieuse fin de carrière. Nous savons qu'en 1S72, il quitte Paris à la mi-avril; que, du 15 au 27, il est à Beauvais et qu'il passe ensuite le mois de mai, du i" au 20, à. Ville-d'Avray. Du 20 au 28, il va dans les Ardennes, à Fumay. En juin, il séjourne à Cou-

bron (Fig. 222). M. Alfred Robaut le reçoit à Douai du i" au 8 juillet ; son beau-frère Desavarv^, à Arras, du 8 au 12 (F/g. 225). Le II, dans la demeure amie de M. Bellon, au faubourg Saint-Nicolas, on fête sa verte vieillesse et son talent toujours jeune ; la musique et la poésie célèbrent le cinquantenaire de son labeur artistique ;

Gustave Colin, qui se trouve là, fait appel à la muse pour chanter à la fois son art et sa bonté.

Corot suit M. Bellon à Rouen pendant une semaine, du 13 au 20 juillet. M. Robaut l'y accompagne. 11 est témoin de sa joie à la vue des lieux où s'est passée une partie de son enfance; il visite avec lui le Ivcée, sur les bancs duquel il a fait '(. ses humanités » ; la mémoire du vieillard retrouve dans la cour, pour la lui montrer, la place où on le mettait au piquet : c'est derrière un contre-fort d'une vieille muraille ; en passant, il essaie de s'y cacher ; mais, comme son embonpoint ne lui permet pas de s'y dissimuler tout à fait : « Ah ! fait-il en riant, dans ce temp.s-là, on ne voyait pas le bedon!* En traversant une classe, il avise un tableau noir et, avec un bout de craie qui traîne, y trace une fleurette. Son compagnon l'ayant invité à signer son croquis, de deu.x C dos à dos il forme un X et dit : '( Voici comment je signe sur un tableau de mathématiques ». — Rouen a beaucoup changé depuis les temps lointains auxquels le septuagénaire se trouve reporté par cette visite. A parcourir la campagne, son plaisir est mélangé de fâcheuses déceptions. 11 cherche vainement certaines contrées sauvages, certaines allées mystérieuses où, enfant, il cueillait des noisettes et ramassait des champignons. La ville gourmande a dévoré la campagne. Le promeneur doit aller chercher dorénavant bien loin la poésie de la nature agreste. Corot la retrouve sur les hauteurs de Canteleu et il s'arrête en vue de la riante vallée qui se déroule dans la brume {Fig.224). Tandis qu'en attendant l'heure propice à l'étude, il s'est étendu sur l'herbe et s'est endormi, M. Robaut a sorti son crayon et surpris le cher dormeur dans son abandon. Cet amusant croquis, parvenu jusqu'à nous {Fig. 221), évoque, avec la vision d'une sieste de paysan, la rustique simplicité des habitudes du vieil artiste. — Un autre jour, les visiteurs ont porté leurs pas au cœur même de la ville et se sont arrêtés dans la grand'salle du Palais de Justice. Corot, assis sur un banc, regarde le majestueux édifice sans mot dire ; tout d'un coup, une exclamation s'échappe de ses lèvres : « Quel homme ! quel homme ! » Ce spectacle lui a remis en mémoire V Amende honorable d'Eugène Delacroix, où l'artiste a donné pour cadre à une

scène de Melnwth cet admirable vaisseau gothique ; et il oublie le monument lui-même pour ne songer qu'à la peinture qu'il a inspirée ; vue récemment à Paris dans les galeries Durand-Ruel.

elle le hante en cet instant et lui arrache ce cri du cœur, d'autant plus intéressant à recueillir qu'il dénote une évolution complète dans les sentiments de Corot à l'égard d'un confrère longtemps incompris et méconnu par lui.

Corot quitte Rouen pour aller retrou\'er au bord de la mer ses confrères et amis Badin et Diéterle, qui l'accueillent tour à tour à Yport et à Criquebœuf, du 20 au 28 juillet {Fig. 22^). Il consacre, après cela, la première semaine d'août à Marcoussis et, le 8, il est rentré à Paris. Ce jourlà, il va faire une visite à Nanterre. M. Robaut est encore avec lui. Chemin faisant, il lui demande la permission d'expédier à Arras, pour les faire photographier, toutes les études de son atelier. L'entreprise n'est pas sans hasards. Celui qui ose la proposer ne le fait qu'en tremblant. Mais la magnanimité de Corot le rassure dès le premier mot. Certes, ils lui sont chers, ces petits carrés de toile qui lui rappellent toute une vie de labeur et de joie. Toutefois, il prend son parti en brave. Bien plus, il a le courage de dire : « Après tout, quand tout cela serait détruit, est-ce que cinq ou six cents Corot de moins dans le monde en changeraient la face?».

Durant que M. Robaut déménage son atelier, il poursuit le cours de ses villégiatures. Le g août, il arrive à Port-Marly, au Parc des Lions (^Fig. 2jo). C'est ainsi que se nomme la maison de campagne de l'ancien agent de change Georges Rodrigues-Henriquez,

(Fig.

11). — Corot à Canteleu, près Rouen.

Dessin p.ir M. Alfred Rubaut.

18 juillet 1872.

qui s'adonne depuis quelques années h la peinture et qui a choisi Corot pour professeur. Lorsque M. Rodrigues est venu le trouver pour lui demander quelques conseils : * Volontiers, lui a-t-il répondu ; mais les théories ne valent pas la pratique.

J'irai peindre devant vous à la campagne ». Le maître est devenu l'ami de son élève et de sa charmante famille, où petits et grands adorent * papa Corot » et témoignent à son égard d'une respectueuse familiarité.

C'est une de ces bonnes familles bourgeoises où l'opulence se dissimule sous la simplicité des goûts et des habitudes. Le bonhomme trouve son compte à ce bien être sans morgue.

< )n sait que sa fourchette est bonne, mais que les complications d'une cuisine raffinée ne sont pas de son goût.

On flatte son faible pour le traditionnel pot-au-feu garni de carottes.

Des carottes ? La prévenance ingénieuse de Mme Rodrigues ne lui en a-t-elle pas procuré le régal en plein siège de Paris ? Malgré le confort qui l'entoure, il ne change rien à ses usages d'anachorète et part d'un éclat de rire quand on lui offre un nécessaire de voyage, à lui qui se rase sans glace et n'a jamais pu se servir d'un blaireau pour se savonner le menton. Les enfants du logis ont en lui un camarade toujours prêt à gaminer avec eux. 11

fait des cocottes en papier avec les fillettes et donne un prix à celle qui réussit la plus petite : un prix qui vaut la gageure, un tableautin peint exprès pour la gagnante, avec la gentille allusion d'une poulette picorant dans l'herbe {Fig. 2î2). Cette candeur enjouée du doux vieillard encourage un mouvement touchant de la part d'une sœur de charité apparue, un jour de distribution de prix, dans la salle à manger de Port- Marly, avec des couronnes en papier qu'elle apportait aux demoiselles de la maison. Après en avoir ceint les têtes enfantines, la bonne religieuse dépose le symbolique laurier sur les cheveux blancs de l'artiste. Manifestement touché de ce délicathommage, Corot garda précieusement la petite couronne ; lorsqu'il prit congé de ses hôtes, elle entra dans sa valise et le suivit à Paris.

Parti de Port-Marly le iq aoilt, il est le 21 à Luzancy. Son vieux camarade Remy est mort en i8bq ; mais la demeure de sa veuve le réclame quand même ; il séjourne auprès d'elle une huitaine de jours, butinant à droite et à gauche dans la vallée (Fig. 22c), en compagnie d'un jeune disciple dont Invocation estéclose sous ses pas. Alexandre Bouché, qui s'essaie au paysage sur sa terre natale, fait ses débuts auprès de ce maître qui donne à la jeunesse l'exemple d'une application acharnée et d'une ardeur inlassable, I/âge n'a point de prise sur

ce tempérament de 1er. Corot en jouit avec une certaine coquetterie. En passant par Paris, le ag, il donne de ses nouvelles à La Rochenoire en ces termes : " Je vais bien ; je travaille comme si j'avais 70 ans ù.

Après une très courte halte à Paris, pendant laquelle, d'ailleurs, il a encore été voir un ami à Argenteuil (2q et 30 août), le i" septembre, le voilà encore reparti. Il passe huit jours, du i" au 7, à Fontainebleau, à l'hôtel de la Sirène, occupé tout le temps à travailler en forêt avec Comairas(F/^. 228); puis, du 8 au 21, il est, à Etretat, l'hôte de la famille Stumpf (Fig. 22j). Il rencontre sur la plage M. Henri Dumesnil, son commensal depuis nombre d'années aux dîners du café de Fleurus, qui rassemblent, le vendredi de chaque semaine, Barye, Aimé Millet, Français, Carolus Duran, Ilanoteau, Matout et quelques littérateurs tels que Paul de Musset, Alphonse Leroy et Cantaloube. M. Dumesnil vient de bâtir sur la falaise une coquette villa : il l'invite à y * manger la soupe ». Le lendemain, Corot envoie à son amphitryon, en guise de carte de visite, le portrait de sa maison. Telles sont les prévenances de son affection ; et aux remerciements qu'on lui adresse, il répond : « Oh ! c'est un simple mouvement du cœur ». Ces mouvements-là lui sont coutumiers. Il a rapporté de même autrefois d'Alise-Sainte-Reine, pour l'offrir à Aimé Millet, une vue de la colline que domine son Vercingétorix, peinte à son intention, dans un élan d'amicale tendresse. M. Dumesnil, qui n'est pas un ingrat, note ces traits, qui prennent place au nombre des souvenirs que sa plume enregistre au jour le jour pour la gloire de son illustre ami et qu'au lendemain de sa mort, il jettera sur sa tombe, comme un bouquet de fleurs parfumées.

Corot rentre à Paris de nouveau pour le 22 septembre. Un de ses clients, l'ancien acteur Surville, lui a demandé d'être, ce jourlà, le parrain de son enfant ; la marraine est Rosa Bonheur. Sa commère n'a pas trouvé le chemin de son cœur. Quand il en parle, il fait la grimace. « Non, dit-il (i), je n'aime pas cette femme qui s'habille en homme. Est-ce qu'on ne peut pas faire de la peinture et rester femme tout de même? Voyez Mme Henriette Browne

(I) Conversation .ivec M. .\llVed Robaut, jy novembre 1S72.

et Mlle Jacquemart. A la bonne heure ! — J'ai embrassé la demoiselle le jour de ce fameux baptême !... Eh bien, non,... ce n'était pas ça... » Il goiite médiocrement, d'ailleurs, ce talent froidement masculin. Nulle sympathie artistique ne corrige son antipathie à l'égard de la personne elle-même. Ses relations avec elle datent de l'époque de son Marché aux chevaux : la première entrevue a jeté entre eux un froid irrémédiable. Car il n'a pas su dissimuler son sentiment et il a laissé entendre qu'il préférait l'esquisse au tableau. Cet aveu a plongé la jeune femme dans un tel désarroi qu'il s'est sauvé, après avoir tant bien que mal réparé sa bévue en se récusant comme juge d'un tableau de figures. Mais le mal était fait. On ne lui rendit pas sa visite.

Après le baptême en question, le frère court embrasser sa sœur à Ville-d'Avray (24 septembre), puis il repart, le 26, pour Mantes, où on le retient jusqu'au 7 octobre. Ce n'est pas tout. Un méridional, avec lequel il entretient des relations déjà anciennes et qu'il a fréquenté assez intimement pendant le siège, M. Stanislas Baron, le guette pour l'entraîner dans son pays, à Mont-de-Marsan. Api'ès un court arrêt à Bordeaux, les voyageurs arrivent sur les bords de la Midouze et la mère de M. Baron offre à l'illustre compagnon de son fils une place à son foyer. Corot y demeure plusieurs jours et y fait quelques études. De Mont-de-Marsan, son guide le conduit, dans les environs, au château de Passiance, chez M. de Rivière (Fig. 236). Le châtelain se montre fort honoré de cette visite et toute la famille rivalise d'empressement auprès de son hôte. La saison étant devenue un peu rigoureuse, il travaille les pieds sur une chaufferette et si, d'aventure, la pluie contrarie sa séance, une gentille demoiselle le garantit gracieusement de son parapluie. Puis, le voyage se poursuit jusqu'à Biarritz, Saint -Jean -de- Luz, Irun, Fontarabie, Pasages et Saint-Sébastien. Gustave Colin, fixé désormais à Ciboure, près de Saint-Jean-de-Luz, lui fait les honneurs de sa nouvelle patrie d'élection et Corot se laisse conduire, couvrant son album de rapides croquis.

Mais le temps presse. Paris le réclame. Il y débarque le 27 octobre au soir. Dès le lendemain matin, M. Robaut le trouve

(Fig. 150).

Le Parc des Lions à Port-Marly, 187 = .

à son atelier, en train d'interpréter, sur une petite toile, un des motifs aperçus à Saint -Jean-de-Luz, dans sa promenade avec Colin. Il est frais et dispos; sa mine ne trahit aucune fatigue des douze heures de chemin de fer qu'il a subies la veille. Il est ravi de son voyage, qui l'a délassé de l'incessante production à laquelle le condamnent, à cette heure, les exigences des marchands et des amateurs. Et puis, le pays nouveau avec lequel il vient de faire connaissance lui a suggéré, à l'entendre, une façon nouvelle de traduire la nature. « Nous verrons, dit-il, si on reprochera encore

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