SOUVENIR DE MES BONNES ET INTERESSANTES CAUSERIES AVEC .M. COROT
— Conscience et confiance : devise de Corot.
— Il faut d'abord bien sentir son sujet; puis, quand on l'a bien vu. bien compris, faites ; et alors, confiance.
— le prie tous les jours le bon Dieu qu'il me rende enfant, c'est-à-dire qu"il me fasse voir la nature et la rendre comme un enfant, sans parti-pris.
— La nature avant tout.
— On gagne toujours à copier la nature. Et. quand je ne gagnerais à la copier que long comme un centimètre, je me dérangerais toujours pour aller la chercher.
— Il V a des peintres qui, après avoir produit des chefs-d'œuvre, avoir reçu des récompenses et être arrivés au faite des honneurs, s'arrêtent (2), les uns pour ne pas ternir leur réputation, les autres pour que leurs œuvres conservent une valeur plus grande, un prix plus élevé. Moi, je travaillerai quand même; on se doit à l'art et à ceux qui ont récompensé votre travail, votre mérite. On dira bien: « Le père Corot baisse ! » Eh bien, si je fane, tant pis! Il faut montrer à la jeunesse combien il faut se raidir et se tenir sur ses gardes pour ne pas tomber.
— Je cherche toujours à voir tout de suite l'effet ; je fais comme un enfant qui gonfle une bulle de savon. Elle est toute petite, mais elle est déjà sphérique ; puis il gonfle tout doucement jusqu'à ce qu'il ait la crainte qu'elle
(i) y\me Aviat.
(2) Cabat (Sotc du miDiuscrU).
n'ijclate. De même, je travaille dans toutes les parties de mon tableau à la lois, en perfectionnant tout doucement, jusqu'à ce que je trouve l'efiet complet.
— Je commence toujours par les ombres, et c'est logique; car, comme c'est ce qui vous frappe le plus ; c'est aussi ce que l'on doit rendre d'abord.
— Ce qu'il y a à voir en peinture, ou plutôt ce que je cherche, c'est la forme, l'ensemble, la valeur des tons. La couleur pour moi vient après. C'est comme une personne que l'on accueille. Parce qu'elle sera probe, honnête, sans reproche, on la recevra sans crainte et mémo avec plaisir. Si elle a un mauvais caractère, son honnêteté la fera passer. Si maintenant elle a un bon caractère, ce sera un charme de plus dont en profitera; mais ce n'était pas là le point essentiel. C'est pourquoi la couleur, pour moi, vient après: car j'aime avant tout l'ensemble, l'harmonie dans les tons; tandis que la couleur vous donne quelquefois du heurté que je n'aime pas. C'est peut-être l'excès de ce principe qui fait que l'on dit que je fais souvent des tons plombés.
— Je n'accunmle jamais mes revenus et. de peur d'inondation, je lâche tous les ans les écluses; c'est-à-dire que s'il me reste quelque chose, je fais une petite distribution à tous mes neveux, riches ou pauvres. Ceux qui sont riches achètent des schalls pour leur femme et ceux qui sont pauvres achètent du gigot et des jupons.
11 y ;i toujours dans un tableau un point kiniineux: mais il doit être unique. Nous pouvez le placer oii vous voudrez : dans un nuage, dans la réflexion de l'eau ou dans un bonnet; mais il ne doit v avoir qu'un seul ton de cette valeur.
— Je n'ai point de mérite à donner; cela m'est toujours rendu. Un jour, je donne à un pauvre artiste de Lyon, que je connaissais à peine, looo francs. Le même jour j'avais un amateur pour un tableau, qui m'ofi'rait 5000 francs quand j'en voulais 4000. Il se trouvait dans mon atelier et examinait ce tableau que je finissais. Deux autres amateurs arrivent et se promèment pour faire leur choix. Aussitôt mon amateur me dit tout bas : « Vous savez, le tableau est à moi //. Et les deux autres m'en achètent chacun un de 1000 francs. Voici donc 6000 francs dans ma journée. Vous voyez bien que les 1000 francs m'étaient
largement rendus; et c'est toujours ainsi.
■ — Un jour, mon ami Daubigny m'exprimait le désir d'aller entendre la symphonie en ut mineur que l'on exécutait au Conservatoire. Comme j'avais une carte, je la lui offre, et le voilà parti. Moi, pendant ce temps; j'étais tout seul dans mon atelier et, comme j'avais déjà entendu cette symphonie, je me représentais Daubigny entrant; il me semblait entendre les premiers accords;
(Fig. :i7). — ViUe-dAvray. Salon Je 187 =
(Fig. 218). — Pics Arras. Salon de 1872.
je me disais: "(domine ce doit être joli en ce moment : comme Dauhigny doit être content *, et ainsi de suite. Par là-dessus, voilà Daubigny qui me remercie! J'avais suivi la symphonie et j'avais rendu un homme content : c'était plus que le sacrifice ne valait.
— J'ai toujours dans ma chambre, un livre de \' Imitation de Jcsus-Christ et j'en lis presque tous les soirs. C'est ce livre qui m'a aidé a passer la vie avec autant de calme et qui m'a toujours laissé avec le cœur content. II m'a appris que le-^ hommes ne doivent pas s'enorgueillir, qu'ils soient empereurs et qu'ils ajoutent à leur empire telle ou telle province, ou qu'ils soient peintres et qu'ils acquièrent un nom Si l'homme est plus ou moins doué, je ne lui vois point de mérite. II n'y a de glorieux qu'un Vincent de Paul et une sœur de charité. »
Après une courte fugue à Rouen à l'arrière-saison, Corot fut rentré à Paris, en 1871, pour la Toussaint, suivant son habitude. Les deux tableaux qu'il destinaitau Salon de 1872 avaient été ébauchés, l'un surnature à Ville-d'Avray (/^/]^. 2/7), l'autre à Arras dans l'atelier {Fig.2i8). Il les acheva pendant le cours de l'hiver. C'est à cette époque que M. Alfred Robaut, devenu Parisien, commença à être admis familièrement rue Paradis-Poissonnière. Le maître lui ouvrait ses cartons, lui confiait ses carnets; il se laissait interroger sans relâche parl'homme dont la besogne pieuse trouve ici son application. Il racontait son long apprentissage et son obstination laborieuse, que n'avaienl découragée ni l'indifférence du public, ni le mépris d'une famille sourde à sa vocation. 11 citait, par exemple, des traits de son père à son égard, qui l'avaient si profondément atteint que quarante années n'en avaient pas fait oublier la blessure. En ce temps là, l'aveugle négociant tenait rigueur à son tils de se cramponner à une carrière qui ne nourrissait pas son homme. Un jour, (c'était vers 1845 ; Corot touchait à la cinquantaine), il le lui avait reproché de la façon la plus mortifiante. On traitait des amis à Ville-d'Avray. Le peintre, qui s'était attardé à sa besogne jusqu'à l'heure du dîner, avait gardé, pour paraître à table, ses souliers de travail. Son père le toisa de haut en s'écriant : « Quels gens que ces artistes! » Et il ajouta cet affront : "Encore si leur peinture se vendait! » Corot, rapportant cette parole (1), disait avec une fierté vengeresse :
(1) Conversation .ivec M. Allred Robaut, 2 décembre 1871.
2go
" Cruiiiez-vous que, lorsque je recevais sans broncher ce joli compliment, il y avait vingt ans déjà que j'avais peint mon Co/iset'}- m Kt il continuait : " 11 faut savoir " supporter bien des choses dans «- la vie. Moi, je me suis toujours "■ proposé comme exemple le 'f Christ : subir les épreuves et ne " rien dire... Certes, il m'a fallu " de l'énergie. Mais, après tout, " cela vaut peut-être mieux que " d'être adulé comme quelques-uns " de mes camarades, les Benouville « par exemple, dont la mère était '< en extase devant ses enfants. Ah 1 « ce n'est pas à moi que l'on pro- « diguait des câlineries comme les « siennes. . . Il est vrai que je n'avais point la coquetterie qu'il faut « pour se faire bienvenir. Ma mère, à moi, me disait : « Mon Dieu, « Camille, que tu es commun! Comment ai-je pu faire un enfant « comme celui-là! » Cependant, je ne perdais pas toujours conte- « nance quand on me prenait à parti de la sorte. Par exemple, une « fois que la pauvre femme me faisait je ne sais quelle réprimande, « je redressai fièrement la tête et, le plus sérieusement possible, je « lui dis : '< Mais tu ne sais donc pas que, depuis le commencement « du monde, il n'y a eu que trois sages sur la terre : Socrate, « Jésus-Christ et... moi! >/ Ça l'a déridée et nous nous sommes « jetés dans les bras l'un de l'autie. »
Ainsi Corot contait sa vie. L'homme qui avait le bonheur d'être pris pour confident écoutait de toutes ses oreilles et ne laissait perdre aucune des pai^oles qu'il avait entendues.
(Fig. Î19) — Corot à Arras.
Photographie par Ch. Desavary, 1871.