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LE SIÈCLE

Ces pages sont d’un passant. Les yeux lassés du spectacle des banalités coutumières, il s’arrêta, soudain ébloui et subjugué par une œuvre, où la magie de la couleur et des lignes lui suscitait à l’infini des horizons de plus en plus lointains de rêves et de pensées. A ce frisson qu’on n’éprouve que dans les lieux consacrés par une haute et mystérieuse puissance, il reconnut la valeur de l’art en face duquel il se trouvait. Il accomplit aujourd’hui ce primordial devoir de tout explorateur de nos déserts : signaler l’oasis découverte.

C’est là toute la raison de ces pages, — d autres ailleurs furent écrites sur le même sujet par de nombreux et précieux écrivains : Lemonnier, Mirbeau, Dayot, Picard,

PORTRAIT DE (D’après la lith.

BI°y, — Verhaeren, Eeckoud, Fontainas, Aurier. — Pourtant elles prétendent encore protester contre les erreurs des foules, séduites par

les grimaces des baladins, ignorant le respect mérité par l’homme digne de ce nom profané : un artiste, en signalant chez l’un des plus dignes porteurs de ce titre la splendeur de la mission, la glorieuse souffrance imposée par la tâche entreprise, et la hautaine et mystérieuse présence, guide marchant aux côtés d’un peintre ouvrier de la lumière ou de la nuit.

A Bruxelles, vers la tombée du soir, je pénétrai pour la première fois dans l’atelier d’Henry de Groux. Jusque-là j’ignorai presque Henry de Groux. Le tumulte causé jadis à Paris par l’apparition d’une de ses premières œuvres n’avait point élargi ses ondes jusqu’à ma province.

HENRY DE GROUX orig. de A. Toupey.)

Ce fut une des heures capitales de ma vie, celle où j’entrai dans cette vaste salle; l’ombre y rampait déjà, l’or des cadres retenait quelques lambeaux lumineux. L’hôte, — figure étrange qu’il faut scruter pour la comprendre, — captiva tout d’abord mon attention. Mais, de suite, près de la haute verrière, par où se glissaient les lueurs d’un mourant crépuscule, il me mit en face d’une toile sur laquelle il avait fait revivre les traits de Baudelaire.

C’était, cette seule figure du poète, une admirable évocation de son œuvre ; ces yeux brillaient d’une vie intense de rêve; la pensée haletait derrière ce front puissant et sombre ; autour de ce visage se mouvaient les fantômes des Fleurs du Mal. Et j’emportai de cette vision, de ce commentaire d’un grand poète par un grand peintre, des révélations sur l’œuvre de Baudelaire et un harcelant souvenir (i). ;

Je revis souvent l’artiste; de son œuvre, nettement, se dégagèrent pour moi de hautes leçons ; j’y vis une puissante interprétation de notre siècle. Je reconnus dans le peintre un penseur, mieux, un de ces prédestinés qui, par leur seul développement, la naturelle production de leur art, sont des révélateurs. 11 jetait de singulières et redoutables clartés sur les ténèbres de l’humanité; logiquement, il instruisait, développant ses propositions avec des rigueurs de syllogismes.

(i) Je sais le dédain exprimé par certains peintres « de matière » pour les peintres « intellectuels » ; ces objectionsne valent guère qu’on y réponde. Je me suis efforcé (Paradis deVanEyck — Revue générale. Septembre 1897) de montrer quelle portée sociale avait, d l’insu de son auteur peut-être, telle œuvre de maître primitif. Qui croira que Rembrandt, le Vinci, Rubens, même, ordonnateur de fêtes charnelles, aient peint ce qu’ils voyaient « sans penser plus loin ». 11 y a d’ailleurs quelque naïveté à soulever ces discussions de marchands de tableaux.

A ce signe je me compris en face d’une haute personnalité. «Le signe d’un esprit supérieur, dit Taine, ce sont les vues d’ensemble. » Le signe, ici, brillait lumineusement; l’intelligence créatrice, manifestement douée de vues d’ensemble, avait, à l’insu peut-être de l’homme, guidé la main dans la splendide édification du palais conçu par elle.

A penser avec lui, de Groux vous oblige impérieusement. Sa peinture n’est pas seulement la représentation d’un fait. Elle est toujours un drame humain dont le sens se rattache aux grands problèmes et exposé par un homme qui sait, qui pense et qui voit (i). Certes, admirons dans cet art la couleur, le dessin, la ligne, d’ailleurs subordonnés à l’expression et vengés jadis par de hauts esprits de criticaillons myopes; mais cet enseignement profond qui s’impose avec une brusquerie d’éclair, qu’on emporte avec soi, malgré soi, comme un germe fécond, je ne pense pas que nul maître l’ait jusqu’ici mieux donné que de Groux. Et le principal moyen n’est pas un symbolisme toujours facile. Cet art est fruste, sincère dans une vie tumultueuse, il s’adresse, et rudement, aux simples, non au public des salons, aux pharisaïques pontifes des critiques; il est un soufflet vigoureux aux snobs et aux poètes déliquescents qui feignent d’admirer. En lui se manifeste cette force de suggestion qu’eurent

(i) En présence de ces affirmations, de Groux déclara qu’il ((n’y met pas taDt de malice», qu’il hait dogmatiser. L’opinion qui le séduisit davantage est celle d’un journaliste anglais qui lui attribua l’inconscience d’un enfant jouant avec une boîte de couleurs. Quelle part d’inconscience d’ailleurs présida à la genèse des œuvres dont s’enorgueillit l’humanité. . .

On peut tirer aussi d’une œuvre des interprétatidns différentes. Qu’importe, elle est d’un maître si elle est une source incomparable de rêves et de pensées.

HENRY DE GROUX (Croquis de A. Toupey.)

ET SON ŒUVRE

seuls les grands artistes ; ici, par je ne sais quel art magique, le ciel, la terre, les corps entrelacés, les foules hurlantes, les lignes, l’air, parlent ce supra-terrestre langage de Pentecôte que tous comprennent sans l’avoir appris.

Il importe d’ailleurs avant de plus étudier l’œuvre et l’homme de considérer le temps où ils

aussi la moquerie, et nul événement n’est plus plaisant que la montagne accouchant d’une souris, En vain tel infortuné aurait entassé Pélion sur Ossa, hurlé, tué, pleuré, saigné et fait retentir le monde de sanglots ou de cris de colère ; s’il échoue, il devient drôle, et combien plus drôle si sa stature de géant s’égale soudain à celle d’un

HENRY DE GROUX DANS SON ATELIER (Phot. Carpin, 55, rue Réaumur, Paris.)

paraissent; le miraculeux à propos de leurs naissances ne peut que rendre plus évident la noblesse de leur mission.

Le temps le plus effrayant doit être celui dont la face tragique est en même temps ridicule; rien n’est plus navrant qu’une crise de larmes qui prête à rire. Un effort gigantesque et vain excite

nain. Que lui reste-t-il sinon qu’à devenir odieux ?

C’est, ce semble-t-il, la transition du sublime à l’odieux en passant par le ridicule caractéristique de notre siècle.

Ce siècle s’ouvre de façon retentissante au bruit des trompettes. C’est, dans un ciel éblouissant, l’apothéose de la liberté et de la gloire sur les débris des faux dieux. Les vieilles terreurs

comme des lambeaux de brume se sont effacées. Ce peuple qui croulait sous l’oppression des menaces sacerdotales s’est dressé ; pour atteindre le mensonge il a saccagé les souvenirs. Au loin les terreurs de l’an mil : plus d’enfer ! ce peuple a renversé les rois ; plus de dieux, plus de maîtres, plus de bastilles : liberté! Briser des chaînes matérielles n’est rien; voici l’effort : tuer les préjugés séculaires qui vivent dans le sang et les moelles; il faut poursuivre la besogne, promener le flambeau, plus de patries : fraternité! Et l’Iliade française commença.

Ses résultats furent singuliers. Elle eut d’abord pour excuse la légitime défense ; puis le désir de répandre par le monde les principes lumineux. Le moyen employé pour semer l’amour et la paix fut la guerre. Et comme si quelque formidable moqueur avait agi dans l’ombre pour montrer l’inanité des efforts les plus virils, un homme parut, de stature supra-humaine, ignorant luimême d’où il venait, quoique conscient parfois de la fatalité de sa mission, qui utilisa à son profit toute l’énergie dépensée. Il fut l’incarnation de la guerre. Et l’exode des peuples vers le bonheur et l’amour eut pour conclusion la création de la patrie et de l’armée. Désormais on se haïra de peuple à peuple, d’individus à individus; — jadis dans les conflits les rois seuls se détestaient; les [peuples allaient sans haine. — Ces hommes libres et fiers qui avaient suivi la colonne de feu de l’idée, ces hommes qui n’abdiquaient que pour un instant leur volonté, devinrent des soldats. L’appel aux armes de la Révolution couvrit l'Europe de casernes ; c’était le nouvel étranglement de la liberté avec cette aggravation : le ridicule d’un grand effort vain, l’odieux d’un consentement, à l’avilissement, à la dégradation.

Que devenait la liberté des citoyens? Si les donjons féodaux, les tours, les bastilles ne dentellent plus les horizons des villes, s’il y a moins de gibets sur les collines, si, à certaines heures, un bourreau écarlate ne gravit plus les degrés de l’échafaud, qu’un homme essaye de marcher la tête haute! Une infrangible toile d’araignée l’enserre, les prisons se sont multipliées, les casernes empestent les cités, l’aigle révolutionnaire est tenu à la patte dans quelque basse-cour par une ridicule ficelle. La Bastille n’est plus ; il y a l’Administration. Le plus colossal monument de ce

siècle, le palais de justice de Bruxelles, est bâti sur le plan d’un rond de cuir.

Mais si la liberté est morte en naissant, au moins les vieux préjugés sont-ils détruits; le champ des idées est net sur le soleil; la nouvelle moisson va germer ; puis viendra le temps du fécond labeur pour les hommes de bonne volonté? Hélas ! je ne sais quelle subtile manœuvre a tout brouillé ; la Révolution et le catholicisme se sont mutuellement bénis ; à tous les coins de rues des Mangins casqués pérorent sur des tréteaux; à chacun d’eux, moyennant finance, Jacques Bonhomme fait emplette de l’universelle panacée et revient de plus en plus ahuri; les simples se bouchent les oreilles; les autres sont en même temps sceptiques et sectaires; libres pensées et religions ont leurs Homais; les plus clairvoyants hésitent, se troublent. C’est un tohu-bohu, une .mêlée qui serait comique si parfois le vent n’apportait des éclats de tocsin ; si déjà on n’entendait haleter l’hallali des guerres de religion.

Pour les malheureux, dévoués jusqu’à l’abnégation à leur rêve, la désillusion doit être terrible. Eh quoi ! tant de douces chimères égorgées ; tant de chères et patriarcales croyances foulées aux pieds ; tant de morts entassés en vain ! L’ennemi terrassé se redresse. Avoir fondé des républiques, avoir cru à l’avènement de la bonté, et constater que l’œuvre est un régime d’hypocrisie et d’oppression sournoise; avoir renversé les féodaux et les rois pour les remplacer par des parvenus bâtards et châtrés ayant moins de grandeur et autant d’appétits! — Cette nuit va-t-elle faire place à la sinistre aurore d’un jour décoléré? On se croit à la veille de quelque chambardement qui lavera, dans le sang et le feu, la terre imprégnée de sanies, Pair souillé de mensonges ; à une levée de l’immense et légitime fureur, à un surgissement de l’ombre où croupit la misère anonyme des millions de poings, de lances, de faux, de fusils contre la Grande Prostitution croulant dans le brasier avec les palais et les Cités maudites.

Les temps sont proches, d’étranges paroles ont passé dans l’air. Aux heures nocturnes qui précèdent l’orage, on sent palpiter la terre; des lueurs, sinistres avant-courrières, blanchissent la voûte basse du ciel, comme si, au delà des collines, errait, la torche en main, quelque geôlier séculaire autour des cachots.

ET SON ŒUVRE

L’humanité va-t-elle d’un bond briser ses chaînes et s’élancer vers toi, Vérité?

Vérité! Vérité! c’est une clameur inapaisée comme les sanglots de la mer qui va, vient, recule comme la houle, pleure, monte aux falaises, éveille les échos, retombe, s’éloigne à l’horizon, déchire comme les plaintes d’une chienne hurlant à la mort, ou les cris de Rachel dans Rama. — Et la Vérité viendra. Puisque les siècles à venir seront les siècles de la science et du vrai. On pourrait dire que, depuis l’origine de notre civilisation, l’humanité a tenté de s’élever vers son

les musées. Rientôt ni les oiseaux ni les désirs ne pourront plus s’envoler de nos rues vers l’azur : les fils électriques y sont serrés comme au-dessus d’une volière. La science gravement va formuler aux dieux vieillis l’irrémédiable blasphème : les cloches se taisent; l’encens rare ne s’élève plus vers le ciel penché sur la terre à genoux. Des cheminées comme des poings brandis, des nuages de fumée insultent à la mélancolique grandeur des astres. La ville salit l’azur et son haleine asphyxie les anges.

Dans cette débâcle, l’art proscrit, haï déjà, mais

ÉTUDE TOUR UNE MINERVE (Reproi. d’après la lithographie originale.)

idéal en tentant successivement de perfectionner l’une des trois facultés de l’âme. Le pouvoir dévolu aux prêtres, l’influence des saints semble d’abord l’avoir guidée vers le bien ; puis la floraison des Arts, la Renaissance, concordant avec le relâchement des mœurs, semble indiquer la période de la recherche du Beau. Un cycle paraît épuisé, la morale est sans force et sans critère ; le beau n’attire plus la foule. Nous revoici, enfants lassés, parvenus au soir mélancolique d’une journée de l’humanité. Les chants et les flambeaux se sont éteints sur les monts et dans les vallées ; la science austère glace les rires, interrompt les danses et va relancer l’Inconnu dans sa tanière. Plus de rêves; des faits. Les précautions sont prises; l’art bat des ailes, agonisant, semble-t-il, loin de la vie, loin du soleil ; on l’a dûment cadenassé dans

qui peut-être deviendra plus auguste en son exil, erre tragique sur la scène du monde, et le peuple le quitte pour le maître de demain. L’artiste actuel, prêtre du dieu délaissé et comprenant la grandeur de son rôle suprême et testimonial, prépare la dernière et triomphale fête de l’astre alangui déjà vers l’occident; il peut être en même temps le définitif témoignage de l’Art qui meurt et préparer l’Art de demain, celui-là qui fleurira dans le jardin solitaire de quelques élus.

La Vérité va donc paraître; mais peut-être avec elle marchera un cortège de Terreurs, et le bilan du monde sera dressé, u La Vérité n’est peutêtre pas bonne à savoir, disait Renan, la Vérité est peut-être épouvantable. y> Le monde, éclairé par la Science, fera peut-être cette constatation, que depuis l’origine il est dupe de fantômes, que sa

course est une course à l’abime. En tout cas cette conclusion est dès maintenant à prévoir : souvent l’humanité a pris des feux trompeurs pour des phares ; pendant des siècles elle s’entre-tua pour de railleuses chimères; pendant des siècles elle adora des faux dieux. La tâche du monde accomplie, le bilan du monde dressé, bon uu mauvais, ce sera la fin du monde. Dans une orgie de splendeurs automnales luira le soir des formidables vendanges ; les plants de la vigne seront arrachés ; les grappes s’entasseront dans la gigantesque cuve; le vin, mûri par les siècles, bouillonnera sous l’œil du maître vendangeur, et nous ne savons pas, pour employer des mots que la science bannira demain, si ce vendangeur sera Dieu ou bien Satan.

Un artiste est la suprême expression d’une époque ; il est le témoignage, le seul, laissé par le temps à l’avenir ; et il décerne, à ce temps qui l’a vu naître et mourir , l’immortalité de la gloire ou du châtiment. Il est aussi l’expression de la foule, car il pense pour tous en même temps qu’il exprime clairement la pensée obscure de tous. Concevoir un peuple sans art, c est donc concevoir un malheureux agglomérat d’êtres sans pensée, — en attendant que la science ait remplacé dans l’expression de l’idéal des hommes l’art détrôné.

— On peut donc imaginer la haine d’une nation pour ses artistes, car le corps se cabre sous l’éperon de l’âme parfois et cherche à se dérober à son étreinte ; on ne peut imaginer l’indifférence ; sauf, peut-être, dans ces soirs d’agonie des races,

aux instants qui précèdent la mort, où déjà l’âme a fui et peut-être vivifie d’autres corps. Ici même la haine se conçoit plus facilement que l’amour, car le corps, — le peuple matière, — se plaît furieusement aux bas-fonds et lutte contre l’âme artiste qui le veut transporter aux plus triomphaux sommets de l’idéal ; l’ignorance implique la mort. On pourrait définir l’artiste : la conscience de son temps ; moins la conscience, juge moral, que la conscience, constatation d’existence, inéluctable condition de personnalité et de vie rationnelle.

Or voici un artiste, un peintre, dont l’œuvre entière donne à notre siècle cette vie à la fois héroïque et sinistre que j’ai voulu vous montrer , dont l’œuvre vous force à recevoir une claire explication d’un temps qui déjà disparait.

De Groux,, en effet, a vu et nous dévoile ce siècleàl’origine; ilnous montre d’abord un peuple parti en chantant pour la glorieuse semaille des idées, revenant par la mitraille et la neige en semant la route de cadavres; il a vu la pâle figure du César resurgi de la tombe où dormaient les Césars de Rome pour de nouveau voir mourir Rome, et il a vu en lui le délégué des Forces, antiques maîtresses du monde ; il l’a vu tel que quelques historiens l’avaient entrevu et tel qu’il restera définitivement; et de cette vision qui nous est communiquée jaillissent des révélations qui éclairent pour nous le mystère du monde. Je sais : peut-être l’artiste mû par la flamme, intérieure, ignore quel inestimable enseigne-

HERCULE TERRASSANT l’hydre (d’après Rubens). (Reprod. d’après la lithographie de Henry de Groux.)

ET SON ŒUVRE

ment il donne, mais, on l’a dit, c’est à ces inconsciences d’arbre portant des fruits que se réduit le génie. L’artiste est peut-être aussi un délégué fatal des Forces souveraines. On peut croire cela, puisque parfois il se dérobe à sa tâche ; le rêve de l’évasion le hante: oh! fuir vers les temples sereins où résident les dieux enchanteurs de Wagner. Mais la proie est vite ressaisie. « Le Seigneur, dit quelquepartlaBible, me jeta rudement par terre, mouilla mes lèvres de boue et me dit : Ecpcpr,Ta, parle. » L’allégorie est saisissante; il faut que l’artiste s’asseye à cette table humaine où lesmets ont un goût de fange et les convives des regards de damnés.

De Groux a vu ces damnés ; il en guide vers nous une hautaine théorie, il les venge, il les sacre au nom de la Justice et de la Beauté.

Enfin ce commentateur du passé et d’aujourd’hui plonge un hardi regard dans l’avenir : Vates ; il sent trembler le sol à la veille des imminents cataclysmes ; et déjà pour lui montent les vapeurs rouges des soirs d’automne et de vendanges.

Mais avant d’admirer la réalisation de ce puissant triptyque, il faut s'assurer que l’artiste vit de la vie universelle, comprendre de quels mystérieux lointains vient sa pensée, quelles circonstances l’ont rendu plus apte qu’un autre à

parler au nom de tous; la vie d’un artiste doit être connue pour que son œuvre porte facilement ses fruits. Nous nous attarderons donc devant celle-ci, assurés tout d’abord que l’acte entrepris, l’esprit avili des foules, auront fait peser sur elle plus que sur tout autre la chape pesante du

malheur.

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