L’HOMME
Certaines familles sont élues, collectivement appelées à l’accomplissement de grands actes.
C’est un haut mystère que celui d’une charge artistique ou morale transmise par un père à un fils et empruntant à ces successions des significations de plus en plus précises.
Il semble qu’il y ait eu dans la famille des de Groux un résumé des deux conduites de l’humanité en face du mal et de la douleur : la foi en l’au-delà et la résignation, ou
l’individualisme et la révolte.
Charles de Groux fut le peintre des résignés, des humbles, des croyants. D’origine bretonne, d’alliances flamandes, il vécut en Belgique. Ce fils de races graves et religieuses passa sà vie dans le calme, sans désirer l’éclat, et accomplit noblement la tâche qu’il s’assigna : faire vivre sur la toile les lourds terriens qu’il observait journellement. Il faut voir dans une salle du musée de Bruxelles ses tableaux sobres, sincères, religieux,
“ MO RIT U RI ”, Frontispice des Loups (Saint-Just). (Reprod. d’après la lithog. originale.)
EN ROUTE. Fragment des “ Vendanges (Reprod. d’après la lith. oiiginale.)
d’un art admirablement honnête, aux sens antique et moderne du mot.
Puis au milieu de figures banales, distinguez dans cette même salle le portrait de l’artiste; un autre portrait — par lui-même — me l’a fait connaître plus jeune, m’a dévoilé un penseur un peu mélancolique, mais d’une résignation noble, souffrant du mal des hommes, mais doux et bon, et portant sur son front le signe d’une volonté calme et indulgente.
Il est bien le père spirituel et compatissant de ses rudes héros, des rustauds dévots qui pèlerinent vers les sanctuaires populaires du Brabant, qui, gravement, sans bien comprendre, mais sentant que l’acte est grand parce qu’accompli depuis des siècles, récitent à table le Bénédicité. Chez ces durs ouvriers, la vigueur du sang se trahit en soûleries; mais, parfois ivres, batailleurs, ils ont le respect des traditions, et malgré des siècles d’asservissement, le sentiment de leur indépendance. A ces fils de la glèbe, où sommeille le sang
chaud des révoltés d’antan, en retraçant leur dignité austère, presque farouche, Charles de Groux rappelait les préceptes de la religion traditionnelle; la foi préservait chez eux le sentiment de la grandeur humaine, et la résignation à la vie s’obtenait par la certitude de jours meilleurs.
Mais les temps ont marché. On a dit au peuple que la résignation était vertu de lâches : et le peuple ne veut plus saigner dans les batailles, geindre dans les usines, dormir dans la boue en escomptant d’hypothétiques promesses. Ils ont compris qu’ils étaient dupes, et voici sortir de cette famille des de Groux, quijadis leur prêcha le renoncement, le témoin de la Vengeance. D’un côté il leur montre le calvaire humain que des millions de martyrs jonchent de leurs cadavres, la marche sur les morts du Maître plus impossible que l’idole de Jaggernath, le supplice infligé à tous les évadés de l’art ou du rêve, et, d’un autre côté, les inévitables résultats : les torrents de peuple roulant vers la vengeance en charriant
ET SON ŒUVRE