BALZAC
(Reprod. d’après la lithog. originalè.)
devraient en prendre leur parti !... C’est incroyable, mais c’est comme ça !
Les Machines auxquelles vous faites allusion, seraient-elles indépendamment, de toutes comparaisons étrangères, des chefs-d’œuvre, que rien ne prévaudrait contre l’obsession des magiques accords du thème wagnérien : ils ne pourraient être jugés impartialement. Je m’empresse d’ailleurs de reconnaître que je n’ai personnellement rien fait de mieux — depuis que je peins — que ces deux toiles; et à tous égards, ce n’est pas peu dire!...
Y ous semblez également ne pas vous représenter exactement, mon cher Gérard, le rôle essentiel de la question d’argent dans l’exécution des travaux plastiques !... Puvis de Chavannes l’a très spécialement déclaré, allant même jusqu’à prétendre qu’aucune œuvre, aucun tempérament ne pouvaient résister à la nécessité de vivre à la lois par son art et pour son art, et c’est vraiment ici que
cette dénomination de « nerf de la guerre » trouve son application et son éloquence. Les artistes, de même que les rois, devraient jouir d’une hste civile ! — C ’est mon avis !...
L’œuvre de l’écrivain, sous ce rapport, est réellement moins menacée : une rame de papier, une plume, de l’encre, des dictionnaires, les Bibliothèques publiques, son cerveau, un écrivain est à peu près outillé et peut partir en guerre. Nous, pas : toiles, couleurs, modèles, atelier, cadres, tout cela est vite hors de prix en même temps que de première nécessité. Il y a encore le temps normal indispensable à la rigoureuse évolution du travail; certaines conditions dans la lumière, l’emplacement, le choix des matières elles-mêmes que rien ne peut suppléer et que l’on ne peut réduire sans sacrifier l’essentielle qualité technique de l’ouvrage, etc. La mise de fonds préalable est donc une condition absolument péremptoire que l’on ne peut dédaigner sans risquer d’être irrémédiablement interrompu dans le milieu de son effort et finalement broyé par le découragement et les innombrables avanies. Or, mon cher, et c’est là que je veux en venir, j’ai été, vous le savez, le Latude inexpugnable de la plus noire Bastille de, l’Avarice contemporaine!
N’appar tenait-il pas au Peuple Français d’accomplir mon définitif élargissement?
Mais il y a bien plus grave dans votre article que cette omission-là : vous niez, vous osez nier mon originalité picturale ! ! !... Ceci, j’ose aussi vous le dire, m’étonne un peu ! Je pense, d’ailleurs, avec Edgard Poe lui-même, que l’originalité est chose d’apprentissage ! La part factice dont elle se constitue n’est que le prolongement et la conscience de l’originalité naturelle, native, latente, sur laquelle elle est greffée !
Je vous ai déjà parlé de l’opinion variable que j’eus relativement à mes dons de peintre proprement dits, et je devrai encore m’expliquer làdessus. — Vous m’accusez donc d’avoir, à l’instar de u la plupart des jeunes artistes » , une fausse conception de l’originalité. Vous déclarez même que j’ai succombé (?) à « cette épidémie dangereuse qui a décimé nos artistes » et que « c’est à cela que je dois le peu de notoriété de mon nom )>? Vous dites encore, — car vraiment vous ne vous embêtez pas un quart de seconde! —
ET SON ŒUVRE
u que vous ne prenez pas pour de l’originalité mes habituelles maladresses, mes gaucheries accoutumées qui, de loin” et du premier coup d’œil, vous désignent mes œuvres ». — (Excusez du peu et merci !) — Vous ajoutez encore : « qu’enfin l’on ne sent rien de librement exprimé dans la plus grande partie de mon œuvre et qu’à aucun moment je n’ai dominé^mon sujet, de toute la force d une conscience agissante » . — Vous me voyez, au contraire, emporté au hasard de mon imagination, etc. Je vous réponds : Je ne crois pas, d’abord et parce que je suis chrétien, qu’il y ait de hasard d’imagination, pour cette excellente raison qu’il n’y a pas de hasard et que ce mot vide de sens est indigne de figurer dans le vocabulaire d’un écrivain français qui se respecte! Ensuite, si j’admets que l’imagination puisse être considérée comme la souveraine loi de mon art, la nécessité d’imaginer jusqu’aux moyens d’expression les plus adéquats à mes vues initiales et finales n’en découle-t-elle pas logiquement .
Maintenant, si vous ne sentez dans tout ce que j’ai fait, même dans mes choses les moins réussies, — la volonté manifeste de traduire cet idéal, de constituer cet art et d’exprimer dès lors, avec toute la simplicité désirable, c’est, je pense, plus de votre faute que de la mienne ; car, vraiment, j’ai fait dans ce sens une très considérable partie de la besogne que j’ambitionnais et que je continue de poursuivre. . .
a C’est elle, — l’imagination, — qui conduit sa main, — dites-vous, cependant, cher ami, — - et qui, après de multiples tâtonnements (soit!), — arrive à l’effet ».
Vous le constatez donc vous-même, que c’est l’imagination qui me guide la main?... Et qu’importe le nombre de mes « tâtonnements » si, sachant ce que je veux, et l’effet que je veux, j’arrive quand même à produire, avec l’intensité et la force voulue. Cette volonté patente, et enfin victorieuse, vous me l’accorderez pleinement, est le seul intérêt explicable que la plupart découvrent dans mes actuelles tentatives, ou je n’y comprends rien !...
Il y a toujours eu, chez moi, une très tenace volonté de réaliser quand même l’œuvre préconçue et rêvée, dussé-je y arriver par l’excès et l’arbitraire, quand j’échouais par le tact et la
méthode. De là, l’aspect tourmenté des choses de la première et de la seconde manière qui semblent principalement froisser vos dilections de puriste et de latin. De là, le côté un peu barbare et fruste qui, à de certains jours, a pu me paraître, à moi aussi, un peu trop prédominer et me lasser parfois, — mais rarement!...
Heureusement, d’ailleurs, l’originalité d’un artiste est aussi problématique que le charme d’un visage qui résulte de la coïncidence des défauts et des qualités et lui donnent précisément sa valeur d’exception et son prestige. C’est là, pour chacun, un secret à découvrir, à surprendre, selon qu’on est plus ou moins captivé d’un attrait plus ou moins puissant. Or je crois qu’il y a aussi dans l’outrance de certains éléments d’un art véritable un côté énigmatique tout particulièrement attachant. — C’est évidemment mon cas ! — Chacun le constatera suivant ses impressions intimes!... Je tiens compte de celles que vous me signalez comme émanant d’un critérium significatif assurément. Quant à moi, qui ai dû mesurer le mérite de mes œuvres de début aux proportions de mon amour absolu des formes grandioses et des harmonies puissantes, je m’empresse de dire qu’elles auraient eu à peine, à mes yeux, le droit d’exister !... Car, vraiment, j ’ai cet enthousiasmelà; je le déclare, au gré des plus exigeants!...
Il n’est pas douteux cependant qu’en de prochaines œuvres, j’affirme plus haut que jamais cet enthousiasme et donne à mon orgueil de praticien des gages de plus en plus dignes de lui.
Toute carrière d’artiste n’est-elle pas d’ailleurs une gageure?
Vous déplorez mon cas, et les agapes auxquelles je vous convie ne vous semblent jamais assez copieuses !...
Mais qu’est-ce qui vous a rendu si impatient, jeune homme ? laissez-moi donc le temps ! Pourquoi êtes-vous surtout plus impatient que moimême?... Vous mériteriez qu’on vous condamnât à peindre !... fût-ce même à copier des tableaux de feu Chenavard !... Toutefois, je comprends, et je dirai moi-même que cela m’enchante, car, réellement, mes personnelles convoitises sont plus glorieuses que celles qu’on pourrait m'attribuer d’après mes premières œuvres. Je suis en effet aussi pressé qu’on le pourrait souhaiter de me donner pleinement carrière dans quelque œuvre
2me frontispice pour le Fantôme. (R. DE GOURMONT) (Reprod. d’après la lithog. originale.)
d’envergure où je puisse enfin me déployer tout à loisir.
Les dix dernières années de ma vie d’artiste ont été une suile d’efforts pénibles, interrompus sans cesse ; d’étapes difficiles, laborieuses, compliquées, mais non pas vaines, j’en suis sûr — vers ce but-là. Je tiens enfin le vaste atelier de mes rêves où m’attend tout un peuple de dieux et de héros ; la fortune elle-même semble impatiente de coucher avec moi dans n’importe quel lit !.. . Je vais donc pouvoir continuer mon art et l’enrichir de toutes les superfétations les plus prestigieuses !...
Vraiment, ami, j’ai foi dans l’avenir; j’ai même de la sorte la plus exemplaire foi en Dieu, — qui, je le dis du fond de mon âme, n’existerait pas ! — si je pouvais me croire destiné, après avoir si longtemps souffert, à souffrir plus longtemps
encore, et à n’être pas, finalement le peintre que vous avez pressenti et qui se croit appeler à produire certaines œuvres dans la plénitude de leur splendeur et de leur majesté!... Puissé-je, en disant cela, ne point trop blasphémer ! et souvenez-vous que je vous l’ai dit...
Vous pouvez donc sans arrière-pensée (et en me renouvelant votre confiance comme disent ces canailles de commerçants!) me pardonner mes diverses lacunes d’antan en raison des possibilités que vous sentîtes en moi et aussi blasé que vous ayez pu l’être sur ce chapitre-là. Je connais l’importance, la gravité de cette belle promesse, et j’aurai à cœur de la tenir dans toute la mesure de mes forces, de mon zèle et de ma foi.
Si cette lettre n’avait déjà des proportions anormales et vraiment un caractère de châtiment pour celui qui se croira obligé de la lire jusqu’au bout, je discuterais vos remarques au sujet du modernisme et de l’attrait romantique que vous croyez devoir me reprocher, ne le jugeant plus digne de notre temps, etc.
Mais épris comme je le suis des contrastes et du côté a grand spectacle » de la nature en ce qu’ils offrent précisément de surhumain et de suraccusé, il est impossible que la gloire du romantisme ne m’éblouisse encore et ne cesse peut-être jamais de m’éblouir !.. .
Aussi nuancée que puisse être la variété infinie des entités, c’est toujours leur conflit ou leur jeu qui constituent pour moi le principal intérêt du tableau, de la scène ou du discours. De cela je m’avoue humblement incorrigible! J’y reviendrai une autre fois.
Pour finir, — il est plus que temps! — mon cher Gérard, et pour me résumer, quelles que soient les erreurs que je crois devoir vous signaler, je tiens à vous remercier très particulièrement de votre franchise, de votre sincérité parfaite. Croyez que cette preuve d’estime véritable m’est à cœur et m’honore beaucoup.
Par exemple, je donnerais bien un jambon et l’assurance de ma considération la plus distinguée à celui qui pourrait me dire ce que vous entendez par ma roublardise!...
Avouez que c’est humiliant d’avoir tiré si peu d’avantages d’un tel défaut, ce qui reviendrait à être le pire des imbéciles !
Mais vous allez jusqu’à me trouver pour cela
ET SON ŒUVRE
une ressemblance physique avec Ernest Renan lui -même! ce philosophe qui nous a appris a douter de tout et finalement de lui-même;
Ce qui m’afflige, c’est la vanité qu’il aurait pu tirer de ce rapprochement!... D’ailleurs, ne m’a-t-on pas dit un jour que je ressemblais à François Coppée, et dès lors ne puis-je pas
tout entendre au préjudice de ma modestie?...
Si l’abus avec lequel j’exerce le droit de réponse ne vous a pas découragé, n’hésitez jamais à recommencer et croyez à ma meilleure amitié.
Votre,
HJENR Y DE G ROUX.
SAINT JÉRÔME (Reproduit d’après la lithog. originale.)