PROCESSION DE SAINT-PATRICE (IRLANDE
(D'après la peinture originale.)
LA
néfaste, si un réel artiste était capable de subir longtemps une influence. Du moins elle fortifia en de Groux le sentiment de révolte, le dédain des préjugés et des contingences en fit de plus en plus le passionné de l’absolu. La conscience de son indépendance s’affirme en de Groux, dans sa vie comme dans son art. Sa vie est pleine de faits qui prouvent que nos cadres sont trop étroits pour maintenir sa tumultueuse individualité. Qu’importent les conséquences? Je fais allusion à une lettre dont on s’émut trop à Bruxelles et par
tiré un article : voilà tout. Il est d’ailleurs évident que tous les pays sont inhospitaliers à ceux assez malavisés pour marcher la tête haute. Les lois et les patries sont inutiles à qui a une raison et une conscience. Les patries, les gouvernements, choses essentiellement limitées, haïssent, dans le génie, l’illimité. Dans cet ordre d’idées, la France s’est particulièrement distinguée : elle a toujours offert à ses héros l’exil, la misère ou la prison, et je m’imagine volontiers la supériorité d’un qui vivrait sur les cimes, hors des frontières,
PLOUTOCRATIE (Étude).
(Reprod. d’après la lithographie originale.)
des conventions politiques et des fictions légales. De Groux trahissait par son intempestive manifestation ce sentiment de tout artiste qui se sent étranger chez un peuple ennemi. L’artiste est nécessairement farouche et solitaire ; il est fatalement privé de communications avec ses contemporains. Dès que vous reconnaissez l’élu, renoncez à lui parler ; sa seule expression est son œuvre. Vos dévouements lui sont dus; vous aurez, en l’aidant, la gloire de coopérera un grand acte; mais vos affections, peut-être, ne l’émouvront guère. Il a le devoir de la solitude et de l’orgueil.
Or la foule n’aime pas les solitaires, elle hait les orgueilleux, elle veut violer cette intimité des héros pour la salir. La médiocrité jalouse les sommets et s’attaque, comme Tarquin, aux plus hautes fleurs, mais en leur jetant de la boue. Aussi son étonnement est-il grand quand, dans ses rues banales, elle rencontre un artiste. Indulgente pour le soldat plus bariolé qu’un peaurouge, pour la fille grimée et le cabotin pédant, elle est sans pitié pour le penseur.
De Groux est dans les villes un étranger, un exilé qu’un cortège de rêves riants ou sombres gare du coudoiement vulgaire, et cependant nul plus que lui ne se passionne pour les événements quotidiens. Comme les forts, il aime le tumulte des villes, le bruit de la vie affairée, et le halètement d’une cité géante. Il a dans le souvenir des soleils, des couleurs, des paysages merveilleux dont il fait le cadre des souffrances ou des gloires environnantes. C’est, dans ses yeux clairs
de voyant, une lueur de colère, une expression d’horreur, devant les quotidiens dénis de justice qui n’émeuvent plus une foule blasée. Spectateur avide du drame humain, il possède le détail des faits qui nous divisent; l’art, préoccupation suprême, le tient à l’écart des luttes mesquines, mais, des combats journaliers, il nous donnera le sens définitif, et c’est bien la fonction de l’artiste, supérieur à l’habitant d’une étrange tour d’ivoire, souffrant du mal des hommes, mais souffrant en roi, donnant à ce mal la beauté.
Cette fonction, je la vois se préciser maintenant en de Groux. Dans le Paris étrangement fiévreux de cet été, je le retrouvai en un vaste atelier, d’un quartier lointain, où ne parvenaient pas les rumeurs de la foule, mais qu’emplissaient un peuple de héros et un surhumain tumulte d’idées. Là se déroulaient des scènes de la vie quotidienne, des luttes, des émeutes, des morts, où le décor insignifiant de nos temps devenait lui-même éloquent. Interprété par un grand artiste, les agissements de la foule, dont la réalité nous répugne, prenaient un sens mystérieux et élevé. Les anciens confondaient facilement le prophète et le poète; de Virgile, le moyen âge fit un sorcier. Ce nom de de Groux éveille une idée de gouffre. Sombre prédestination. C’est bien celle du peintre des Vendanges : une figure penchée sur ce gouffre où dorment la souffrance et le crime. C’est celle d’un dont le regard s’est noyé dans les ténèbres de la vie et qui plongea plus avant dans l’horreur des rêves’; qui sait de quel monceau de cadavres sont faits nos petits bonheurs, quelles catastrophes nous attendent, et un incommensurable effroi oppresse ce prévoyant des proches saturnales. Derrière le rideau de ridicule qui cache la turpitude actuelle, il entend marcher l’effroyable destin des insouciants : demain, brutalement, les séparera de leurs dernières chimères, leur arrachera les consolations versées par les maternelles croyances. A l’horizon montent, grandissent, dévorent le ciel, la clameur et la vapeur de l’abîme inéluctable et vertigineux. Celui qui, se retournant, contemple ce sanglant passé, qui voit cet avenir de flammes et, derrière les flonflons de la valse bourgeoise, entend les appels d’agonie, effrayera, dans les rues, les enfants, comme, dans Ravenne, Dante revenant de l’enfer.
ET SON ŒUVRE
Cette mission de révélateur terrible reçoit-elle au moins un équitable salaire? Balzac affirmait les droits régaliens du génie. Mais le peuple ne reconnaît pas ces droits. Faut-il s’en étonner? Non ! Il est faux que la foule soit la sainte foule, que, comme le veulent de plats flatteurs, le peuple soit la noblesse, le goût, le juge infaillible de la beauté ; les marchands d’orviétan qui disent cela
sement écarté d’elle tout ce qui pouvait l’éclairer ; elle oscille entre la cochonnerie et le calembour. Que préfère-t-elle ? les cuisses d’une chanteuse à maillot ou les pitreries spirituelles des commis- voyageurs qui pérorent à Montmartre? Au logis la foule parcourt les journaux ignobles et menteurs, les petits journaux, elle s’exalte aux poèmes de M. Déroulède, ou devant les tableaux
PÉGASE CHEZ l’équarrisseur (Une séance à l’Académie). (Reprod. d’après la lithographie originale.)
mentent. Le peuple est l’ignominie, l’ignorance, l’injustice ; il est la matière ; mais l’artiste, — son âme, — est lié à lui comme à un cadavre ; il faut qu’il emporte d’un coup d’aile en plein azur ce cadavre, qu’il l’emmène sur les sommets virgiliens où le pur soleil le revivifiera.
Certes, en échange de cet effrayant devoir, l’artiste a des droits. Mais il ne peut les faire valoir, étant donné l’universelle indifférence pour l’art, le schisme entre l’art et son seul digne interlocuteur, le monde. Joignez à cela que la foule, voufût-elle admirer le beau, ne saurait tout d’abord le reconnaître. Depuis des années, on a soigneu-
deM. Détaillé. Sur cette cuvée de bêtise, la tour Eiffel tourne le soir, Montmartre poussif s’essouffle à construire une pyramide de bonnets de coton, — les deux monuments suprêmes, symboles d’hier et de demain, qui indiquent Paris, ne sont que des échafaudages. Que peut devenir dans ce milieu un artiste? un être drôle,. je vous dis : un véritable artiste est un sujet de rires ; quel hurluberlu descendu de la lune ose promener de vrais rêves dans ce charivari d’écus et de trombones, dans ces odeurs de graillon et de friture? Voilà donc un homme fort de sa mission, dont la mission est bafouée; fort de ses droits, dont les droits
PORTRAIT D’ÉMILE ZOLA (Reprod. d’après la lithographie originale.)
sont niés et qui doit âprement lutter pour la vie. Voici un fils du Soleil, un aigle tenu par la patte ; il paraît gauche aux tourlourous et bête aux bonnes d’enfants, parce qu’il laisse sans réponse cette question : a As- tu déjeuné, Jacquot? » Après quoi la foule réserve sa brioche pour les singes et les perroquets. Que l’artiste s’en moque? Non et non. Il sent les frissons d’agonie secouer, de la nuque aux talons, ce corps dont il est l’âme, et l’âme s’angoisse dans l’épouvante de la mort ; la vie matérielle lui est dure, les lois lui sont contraires; chaque homme est son ennemi, et l’escorte de ses rêves ne le garde qu’imparfaitement des insultes. Enfermé dans son œuvre, il ne peut s’exprimer au dehors que par son œuvre, — encore une fois, ne demandez au peintre ni des théories sociales ni des projets d’économie politique — ; enmuré contre la joie, le mot de réconfort, il est découvert en face de la haine ; puis cette douleur : le temps fuit, l’œuvre attend ; les idées se bousculent, s’échappent, giroient, fuient, éblouissent l’homme; reviendront-elles? Et la vie semble inutilement passée. C’est alors, au
moment où le découragement opprimerait tout autre, que l’artiste se révèle, la douleur lui donne la science :
Mult ad aprist qui bien conùoist ahan
Il dédaigne les joies banales, et les grenouilles critiqueront en lui, que sais-je, le citoyen? le père? le contribuable? Oh! quel vent du large a balayé les papiers administratifs? L’homme est devenu le père des Héros, le chef des Révoltés, l’annonciateur de l’avenir ; un sanglot d’orgueil gonfle sa poitrine; il sent qu’IL EST, il oublie devant la magnificence de son rêve le monde, et c’est inconscient qu’il condamne ou crée, d’un geste auguste comme celui qui tira du chaos le monde.
J’ai plus parlé de l’artiste, même de l’artiste en général, que de l’œuvre de celui qui nous préoccupe particulièrement. Il importe peut-être moins de parler d’un geste que de sa portée ou de son héros. Les procédés perdent leur importance s’il s’agit d’élever aux yeux du monde une œuvre illustre et un lumineux ouvrier. Les gens doctes qui font métier de critiques d’art excellent à dire ces choses. Si pourtant il faut parler des moyens de de Groux : il est sans prédécesseurs, il n’est d’aucune école; on a parlé de Rubens, de Goya, de Turner, de Delacroix, de Gustave Doré, de primitifs : soit ! on trouve dans ses tableaux les couleurs violentes, les clartés de Delacroix, — du peintre qui excita lui aussi à son lever l’ébahissement du vulgaire. Les ciels de de Groux sont dévastés, tumultueux comme son âme ; des couleurs vaporeuses, fondantes ; des palais escaladant parfois le ciel à travers la brume, et la ligne persistant dans le paysage, rappellent Turner. On peut aussi dire que le procédé se rattache à celui de Goya. Quoi qu’il en soit, nous sommes en face d’un art intransigeant et jaloux, s’adressant à l’âme autant qu’à la vue et que dépayse la détention dans un musée. — Oh! le musée, où les chefs-d’œuvre sont numérotés comme des prisonniers et se doivent accommoder de la case, de l’espace, de la lumière départie par l’administration des Beaux-Arts.
ET SON ŒUVRE
Il me semble que tout ici consiste dans la tâche (comme disent les Belges), car, admirateur pasde lumière mise à sa place et se fondant avec sionné de Rubens, de Groux est souvent un une étonnante précision dans l’harmonie voulue. peintre flamand. A la vie extérieure, joignez cet
portrait d’émile zola
(Reprod. d’après la lithographie originale, tirée à 4 épreuves et hors-commerce.)
A la richesse d une palette miraculeuse, joignez ce don, — les critiques en ignorent sans doute le secret, — la vie, le mouvement, la fougue qui entraîne en torrents les armées, les foules. C’est un débordement de vitalité des plus rubéniens
autre don : la pensée. Pour la rendre, les ressources sont variées, mais, — pastels, tableaux, lithographies, — chacune des œuvres vit d’une vie intellectuelle, qui lui est propre, même les plus inattendues; chez ce terrible, je connais
iô
telle figure de femme étonnamment douce sous la feuillée, un profil pensif de camée sur qui se joue la lumière tamisée du soleil; tel autre portrait féminin est d’une élégance exquise de lignes, de tons ; la courbe du cou, des épaules, la figure douce, sur un fond de velours sombre, donnent à ce portrait un inestimable cachet de grâce. D’ailleurs, partout nous retrouvons ce goût sur et sur-
Malgré une œuvre nombreuse dans sa diversité, l’artiste ne se sent pas satisfait; il n’a rien fait encore, dit-il, tant de projets ébauchés le hantent; mais la vie, absurde, est telle qu’il faut morceler l’œuvre, se prodiguer pour vivre. Ceci est une des paroles les plus terribles qu’on ait dite sur nos temps; non seulement l’artiste en général n’est plus compris, mais on lui dénie la
LE SEPT-FÉVRIER (Zola et la foule à la sortie du Palais de Justice). (Reprod. d'après la ire esquisse du tableau en cours d’exécution.)
tout cette divination qui fait d’un naïf artiste le plus pénétrant des hommes. Chez un modèle, il découvrira les derniers vestiges d’une noblesse originelle, un pli de pensée, une noblesse de regard cachés atout autre par les flétrissures de la vie. Il y a là de nombreuses faces inconnues d’un talent multiforme. Jadis on signala en de Groux le réaliste ; il y a un réaliste en effet, mais il n’emploie du réel que ce bloc nécessaire pour que, d’un coup de talon, l’idée y prenne son essor vers les pures régions.
vie elle-même. Il a renoncé à ses droits; il lui faudrait renoncer à faire son œuvre, s’il ne déployait une surhumaine énergie. A ce labeur de Titan les forces s’épuisent, et combien encore mourront en désespérés qui étaient venus, enfants chanteurs et confiants, enfants désarmés, parmi les hordes lâches et cruelles auxquelles ils voulaient montrer le trésor miraculeusement conservé de la beauté.
Comment fuiront-ils ces rires qui les accueillent, et la douleur de sentir leur vie qui s’échappe
ET SON ŒUVRE