LE CORTÈGE DE LA FIANCÉE
(Reprod. d’après la lithog. originale.)
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les débris d’un monde mauvais, l’écroulement des cités maudites, le chambardement final et vengeur.
Henry de Groux n’avait pas vingt-cinq ans quand il s’achemina vers Paris; il allait vers la Ville comme un musulman va vers la Mecque, et la cité souveraine eut une fois de plus ce spectacle d’un enfant venant à elle comme à la justicière, l’équitable dispensatrice de gloire. Il accourait avec toutes les juvéniles illusions d’une âme confiante malgré de nombreuses blessures. Il venait avec fierlé d’artiste, prêt à souffrir, incapable de ravaler son art. Et Paris fit justice, xlu moins éleva au-dessus de la foule le nom de celui qui lui avait demandé justice.
L’œuvre qu’avait réalisée cet adolescent était déjà considérable. Son ambition était grande. Son imagination n’était pas déçue par ce Paris que Balzac lui avait révélé; elle apportait des rêves peuplés des héros de la Bible, de l’Alighieri, d’Eschyle, des grandes légendes, des profonds mythes humains. L’âme inquiète, ouverte à toutes les compréhensions, d’une sensibilité extrême, d’ailleurs défendue par la faculté de se réfugier dans le rêve, devait se développer, s’agrandir pour devenir un champ de plus en plus fécond d’idées.
Dès lors Paris eut un hôte étrange, un passant solitaire, errant vite le long des palais, des quais enserrant le fleuve tragique, des voies triomphales par où revinrent les armées glorieuses, par où pénétrèrent les barbares. Un badaud mystérieux, attentif à tout et voyant tout, se trouvant parfois au premier rang de la curiosité publique et discernant à travers je ne sais quel accident banal les perspectives changeantes d’un rêve somptueux et tragique.
Tout Paris eut pendant un temps les yeux sur le débutant. L’apparition de son tableau le Christ aux outrages a été copieusement racontée. Un jury de vieux eunuques s’effare devant cette page débordante de virilité. Un d’eux promulgue que c’est a de l’anarchie dans l’art ». Un marchand de Bruxelles et un poète, humoristique d’ailleurs, m’ont confié à ce propos que de
Groux n’avait aucun talent. Pourtant « les princes de la critique » se sont émus. Ils se dérangent pour ce jeune barbare, s’en vont en un lointain Yaugirard, dans une grange ouverte à tous les vents et où picorent les poules. C’est là qu’éclate dans sa poignante et sauvage magnificence le chef-d’œuvre. On le discute en de longs articles, il reçoit le salaire sacré de l’envie; les snobs bêlent leur admiration ; des poètes symbolistes entassent pour le louer des vocables abstrus ou absconds. Mais des simples et des grands sont revenus émus, étreints jusqu’à la souffrance par ce rêve douloureux et fougueux, éternellement vengeur de la Justice et de la Beauté honnies par la plèbe infâme. Puvis de Chavannes encourage. Camille Lemonnier augure : celui-là est une des forces de demain.
Sur cette aventure d’un nouveau génie paru à l’horizon, la presse se précipite; les anecdotes abondent. On interviewe le héros ; certains faits feront le tour des journaux d’Italie, d’Angleterre, d’Ecosse, d’Irlande, de Hollande, et le Times décrira gravement un pardessus bleu de ciel et une canne d’ébène à pomme d’or.
L’attitude du héros étonne : on parle de distractions invraisemblables. Un journaliste a soupçonné que u ce n’était pas sincère » ; comment croire en effet qu’un homme ose, de nos jours, paraître sans déguisement? On parle, non sans envie, de la sollicitude de Léopold II, qui envoya lui-même à Paris l’œuvre du peintre : de l’encombrante histoire des rois, il ne survit souvent que des faits de ce genre.
Puis cette rumeur de gloire s’assoupit. De Groux perd toute ambition ; sa santé décline, il se croit à la veille de la mort. La malveillance a beau jeu pour le déchirer ; la vie a provisoirement raison de ce vaillant ; et cet artiste, que d’aucuns crurent un malin, s’enfuit, au lieu de, comme tant d’autres, après cette fanfare, escalader des tréteaux pour prononcer un boniment aux badauds.
Et la vie s’appesantit sur l’artiste qui la dédaigne; c’est, entre eux, dirait-on, une affaire personnelle. Des œuvres de de Groux portent alors la trace des amicales relations qui l’unissent à Léon Bloy. Léon Bloy, ce corsaire abandonné qui, par tous les sabords du vaisseau catholique sombrant, tire de vigoureuses salves de canon, dut faire ressortir aux yeux du peintre l ’hor-
ET SON ŒUVRE
reur de ce temps neutre. Il n’est d’ailleurs plus permis de discuter la valeur de Bloy : tant de malheurs l’ont mis à part et au-dessus des hommes. La haine des valets l’a plus désigné qu’un doigt lumineux. Je veux, pour reconnaître quelqu’un de grand, trouver sur son front le crachat d’un goujat. Mais cette influence eût pu devenir
laquelle de Groux s’attaquait à toute la Belgique. Certains ont vu là une bravade, d’autres une chose drôle, hélas ! et nul n’a vu que ces mots violents cachaient un sanglot de vaincu qui ne veut pas avouer sa défaite et se redresse en fanfaron pour lutter. D’une conversation particulière, puis d’une lettre, un journaliste facétieux avait