LES HÉROS
Les héros ne valent que par l’interprétation qu’en donnent les artistes. Ici apparaît la vanité de la force brutale. Il est généralement entendu, dans nos bizarres conventions de langage, qu’un héros est un guerrier. Le guerrier, être anachronique, animal étrange, passant au galop d'un cheval qui hennit, éblouissant de son panache, de rouge, d’ors, dans les éclairs des lances, la foule enfantine. L’humanité entière est puérilement hère de cet être dont elle devrait rougir, et c’est vers lui que vont les fleurs et l’hosannah des fanfares. Mais dès que l’homme disparait, on constate le néant d’une œuvre qui s’écroule avec lui le plus souvent; quelque profonde que fût l’empreinte de son pouce sur le
monde, au bout de peu de temps il n’en reste rien ; bien plus : son œuvre est toujours mauvaise, qu’il soit César ou Napoléon. Et ceci paraît que la plus minime œuvre d’un artiste agit plus loin dans l’avenir que le cri de victoire d’un forgeur de sceptres ou d’un renverseur de trônes. L’œuvre du héros étant annulée, il est considéré comme non avenu dans l’histoire de l’humanité. Alors paraît l’artiste. S’il lui plaît, il tire du néant ce fantoche. Il donne une signification à tant d’énergies gaspillées et fait sortir une leçon du passage de ce matamore sinistre ou burlesque. Il crée de toutes pièces le héros ou il le refait; et c’est tel qu’il le fait qu’il restera. L’exactitude historique devient secondaire; elle n’apparaît que comme un faible appoint dans la lumineuse exégèse d’un grand acte. A un grand acte matériel : un héros, il faut pour l’exprimer une grande pensée : un artiste.
L’artiste voit de haut, examine à la lumière de son idéal le grand homme, l’explique ou le condamne, sans appel, comme il veut.
En une série de tableaux épiques, de Groux interpréta ou créa, comme on voudra. Napoléon ; non point le Napoléon déroulédique et patriotard des romances et des casernes, non plus le dieu qu’Hugo vit passer flamboyant comme un météore avant qu’il s’éteignît là-bas dans la mer. Napoléon est ici plus singulièrement grand ; il est le César fatal, mieux, la fatalité; inconscient de la force qui le meut, il va son chemin, le front grave dans les réalités éblouissantes ou ténébreuses. Je ne sais si le Napoléon qui vécut fut en réalité tel qu’il est peint ici ; tant d’historiens l’ont défiguré, et un historien qui n’est pas un artiste est incapable de recréer un homme. De Groux l’a vu et le montre tel qu’il devait être de toute nécessité pour accomplir ses actes. Yoyezle à Marengo, voyez-le dominant du haut de la colline le Champ de bataille d’Austerlitz ; la mort, la gloire, le soleil, le bruit, montent vers ce point brillant, l’Empereur, rayonnent de lui. I ne effroyable mêlée entasse les chevaux, les hommes, sous son impassibilité. Yoyez-le dans le Retour de l’île d’Elbe : le ciel, complice de l’homme providentiel, est pavoisé aux couleurs nationales qui vont voler de clocher en clocher ; le peuple traîné par l’Europe sur cinquante champs de bataille se presse sous les pas du dieu : un lien de mystère :
ET SON ŒUVRE
et de forces unit invinciblement ces hommes à cet Homme.
Ici se révèle un caractère de de Groux : tant
arracha les hommes à leur vie déprimante, il surexcita d’un coup de fouet zébrant les énergies et fit violemment sortir de la houe pour entrer
LA VEILLÉE DE WATERLOO (Reproduction d’après la peinture originale.)
que le héros fut triomphant, il ne nous l’a présenté que dans un recul, dans le loin. Je suppose que ce qui l’a séduit dans ce victorieux, en plus du mystère de son rôle et de sa venue, est la part de grandeur incluse dans son œuvre néfaste : il
dans le tumulte et la lumière, au bruit des canons, sous les drapeaux claquants, un peuple entier promu au rang de héros. Pourtant dans les triomphes de César, de Groux se plut jusqu’ici à considérer les humbles; les figures les
sous LA NEIGE ” (Retraite de Russie).
(Reprod. d’après la peinture originale.)
plus étudiées sont celles de ces hallucinés fous devant le Maître ; de ces soldats farouches, pacifiés par la mort, continuant dans l’au-delà le rêve de gloire. Dans les pages funèbres de l’épopée, au contraire, une pitié rapproche le peintre de son héros ; nous voyons de près le dieu foudroyé. Un des plus récents tableaux représente Napoléon fuyant à cheval de Moscou embrasé jaillissant dans le ciel en un bouquet formidable de flammes : il s’en va seul dans la nuit vers son destin ; puis se déroule la Retraite fameuse : sous un firmament lourd de neige, les soldats reviennent, serrés, pressés; ce tableau évoque de puissants bas-reliefs de bronze. Les hommes vont le front dur, les yeux vagues, blessés, désarmés, les survivants marchent sur des moribonds, ceux-ci se redressent pour revoir leur Empereur, l’homme à qui ils ont confié leurs rêves de
gloire, de liberté, d’universel amour. Lui, l’homme fatal qu’un doigt invisible indique à la foudre, avance courbé; sur les corps dont la plaine est jonchée, son cheval se cabre; son impassibilité à lui, dans ce désastre, effraye.
Et c’est la veillée mortuaire de Waterloo, Napoléon est seul. Une pluie torrentielle raye diagonalement la nuit ; le ciel se fond en une eau ou se délaye, quoi? du sang? du feu? là-bas. Le zigzag de l’éclair éclate dans les nues sombres. Dans cette débâcle Napoléon est debout, le vent soulève et plaque sur lui son manteau ; il est livide, de froid? de peur? Il est déjà seul; où est l’armée, où est l’ennemi? Sur cette terre où se déroulera un drame effroyable; voici un drame plus poignant : le frisson de ce désespéré. Le malheur le fait plus grand peut-être qu’il n’en était digne; quelle main l’a ployé ? Dans les hautes herbes
ET SON ŒUVRE
RETRAITE DE RUSSIE (Reprod. d’après la lithographie originale.)
lourdes d’eau, traîne la lumière jaunâtre d’une lanterne; peut-être le fantôme de la défaite at-il passé près de Lui dans l’obscurité, sur ce sol qui tremblera de la fuite des géants. Et c’est la même significative détresse dans cette âme, dans ce vent et dans ce ciel que déchire le froudroiement d’un de ses plus audacieux assaillants.
La même éloquence de la terre, du ciel, des êtres animés, se manifeste dans Napoléon à Sainte- Hélène. — Un homme est assis au bord de la mer ; qui est-il? un planteur, un jardinier : là, près de lui, sont des outils? Non, regardez : celui-là fut l’Empereur et porta le manteau de pourpre semé d’abeilles d’or. Sous ce chapeau à larges bords, dans ce vêtement de toile, reconnaissez le « moderne Prométhée » , reconnaissez le masque tragique, le regard profond du maître. Rêvez, devinez quelles visions de gloire et de deuil passent devant ces yeux; et vous comprendrez pourquoi pas un souffle de vent ne remue les plantes des tropiques
dans ce soir étouffant. L’homme songe; jà quoi? orgueil ou remords? le ciel est rouge et jaune, de cuivre et de sang, un orage dort sous les flots transparents et profonds. Quelles mères réclament leurs fils au guerrier? quelle vue l’étreint? quel pâle soldat lui lance Y Ave Cæsar? Solitude. Le passant ne le reconnaît même plus. Mais les aigles l’ont reconnu, et de toutes parts les oiseaux impériaux accourent. Ubi erunt corpus aquilæ congregabuntur , dit un texte étrange et profond de l’Ecriture. Vertigineux abîme des souvenirs! Cet aigle L’a vu du haut d’un pic des Alpes, pâle sous ses longs cheveux; cet aigle L’a vu du haut d’un clocher du Rhin ; cet aigle, réfugié dans les tours de Notre-Dame, s’enfuit avec la gloire du sacre chantée par les cloches; d’au delà les mers les aigles accourent éperdus. Mais l’œil regarde ces grandes ailes noires ouvertes dans ce ciel sinistre. Sont-ce bien des aigles? ne sont-ce point des vautours? n’ont-ils point suivi à la piste celui
RETRAITE DE RUSSIE (Reprod. d’après la peinture en camaïeu originale.)
qui jonchait de morts son chemin? et de tous les points de l’horizon ne fondent-ils point sur ce rocher parce qu’ils y flairent un cadavre?
Evidemment, la couleur, l’éclat, l’action que suggèrent chacun des triomphes de Napoléon devaient séduire un artiste ; mais le côté le plus merveilleusement reproduit par de Groux de ce génie effrayant et lucide est la fatalité. Homme fatal est le nom qui le mieux caractérisera désormais ce prédestiné, qui marcha dans une voie tracée, et, son acte accompli, fut rejeté de côté par la main mystérieuse qui l’avait suscité. OEuvre fatale, c’est la seule épithète qui désignera l’œuvre de celui qui endigua le torrent des hommes en route vers le progrès, et soudain l’immobilisa. La splendeur de son rôle possible étonne : Jésus avait dit à l’humanité enfantine : résignation ; il devait crier à l’humanité virilisée : révolte ! C’est cela qu’attendaient de lui les hom¬
mes, c’est de ne l’avoir pas fait qu’il se sent coupable ; c’est pour cela qu’une nation lui donna son or, ses enfants, son sang, sa vie. Qu’en a-t-il fait? je vois encore en écrivant un mourant de la Retraite de Russie se redresser vers lui : quelle interrogation dans ces yeux; quel rictus désabusé à l’heure suprême; quelle confiance encore pourtant dans celui à qui il a confié ses rêves, ses désirs d’amour, et pour qui il meurt ! Du génial oiseleur qui captiva et encagea les aigles épars de la Révolution, de Groux traça la figure sur une toile. Cette évocation est une admirable synthèse de l’œuvre de l’artiste et de l’œuvre du héros ; il faut la voir pour comprendre comment ici découlent d’une idée des flots d’idées, comment au moyen de lignes et de couleurs un homme peut projeter sur la vie les plus lumineuses révélations.
Oui, surtout il faut voir cette sombre figure,
ET SON ŒUVRE
RETRAITE DE RUSSIE (Reprod. d'après le pastel original.)
sentir quel poids venu des siècles pèse sur ses épaules, quel effort intense de pensée produit ce front puissant pour reconnaître en cet homme, en ce malheureux, un de ceux à qui de Groux voua sa pitié : un Damné.
Il y a ici une curieuse remarque à faire, et de nombreux points d’interrogation posés devant la fatalité de la tâche, imposée aux artistes comme aux héros. Etreint par sa besogne d’historien du puissant guerrier, de Groux parfois s’évade, et nous pouvons voir alors quel charmeur, quel féerique magicien existe dans ce rude évocateur des combats .
Dans sa fuite, Wagner est un complice; le puissant génie emporte dans son Walhalla l’artiste visionnaire épouvanté des réalités et déroule devant lui la théorie des dieux éblouissants. C’est le côté souriant d’une vie sombre, cette communion du peintre et du musicien en la sereine harmonie; c’est par elle sans doute que l’artiste, chargé d’une mission redoutable, reçoit son salaire de roi. Enfant tragique voué aux terribles pro¬
phéties, n’ouvre-t-il pas ingénument, plus grand que quiconque, son cœur à la joie de la Beauté.
Quel poète, quel rêveur puissant et doux a retracé ces fastueux cortèges orientaux des Mages dans la nuit bleue? amena (c’est un tout récent tableau) dans la lumière dorée, sous un triomphal arc-en-ciel, du palais du Graal, sur l’onde transparente du fleuve, Lohengrin, debout dans sa nacelle au cygne mystérieux? Sous la tente de velours bleu, d’une nuit criblée d’étoiles, quel solitaire amant des heures nocturnes et chastes vit pleurer Alexandre sur Darius, pendant que dans l’ombre scintillait l’or des chars et des armures et rêva ce rêve épique, cette tapisserie de château royal, Siegfried mourant sous les coups du géant, malgré l’appel des filles désolées du Rhin, pendant que dans la vallée tourbillonne, en désarroi, l’armée?
Mais le rideau levé par Wagner sur le rêve splendide, sur le séjour étincelant des immortels, retombe; la nuit est plus sinistre; peu à peu,
RETRAITE DE RUSSIE : Les Traînards. (Reprod. d'après la peinture originale.)
dans un demi-jour glauque, les réalités renaissent, et l’artiste de nouveau se courbe sur sa tâche terrible.
IY