‹ L'œuvre de Voltaire 1923Chapitre 15 sur 57 · TT TR · texte numérisé non relu

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avait manqué ; qu’il n’en serait que plus constant désormais dans l'amour et dans la vertu ; que le désir d’expier sa faute le mettrait au-dessus de lui-même; qu’elle n'en serait que plus heureuse ; que plusieurs grandes princesses avant elle avaient pardonné de semblables écarts, et s'en étaient bien trouvées. Il lui en rapportait des exemples ; et il possédait tellement l’art de conter, que le cœur de Formosante fut enfin plus calme et plus paisible; elle aurait voulu n'être point si tôt partie, elle trouvait que ses licornes allaient trop vite : mais elle n’osait revenir sur ses pas; combattue entre l’envie de pardonner et celle de montrer sa colère, entre son amour et sa vanité, elle laissait aller ses licornes ; elle courait le monde, selon la prédiction de l’oracle de son père.

Amazan, à son réveil, apprend l’arrivée et le départ de Formosante et du phénix ; il apprend le désespoir et le courroux de la princesse ; on lui dit qu’elle a juré de ne lui pardonner jamais. — I1ne me reste plus, s’écria-t-il, qu à la suivre et à me tuer à ses pieds.

Ses amis de la bonne compagnie des oisifs accoururent au bruit de cette aventure; tous lui remontrèrent qu'il valait infiniment mieux demeurer avec eux; que rien m'était comparable à la douce vie qu’ils menaient dans le sein des arts et d’une volupté tranquille et délicate ; que plusieurs étrangers et des rois mêmes avaient préféré ce repos, si agréablement occupé et si enchanteur, à leur patrie et à leur trône ; que d’ailleurs sa voiture était brisée et qu’un sellier lui en faisait une à la nouvelle mode ; que le meilleur tailleur de la ville lui avait déjà coupé une douzaine d’habits du dernier goût ; que les dames les plus spirituelles et les plus aimables de la ville, chez qui on jouait très bien la comédie, avaient retenu chacune leur jour pour lui donner des fêtes. La fille d'affaire, pendant ce temps-là, prenait son chocolat à sa toilette, riait, chantait et faisait des agaceries au bel Amazan, qui s’aperçut enfin qu’elle n’avait pas le sens d’un oison.

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Comme la sincérité, la cordialité, la franchise, ainsi que la magnanimité et le courage composaient le caractère de ce grand prince, il avait conté ses malheurs et ses voyages à ses amis : ils savaient qu'il était cousin issu de germain de la princesse ; ils étaient informés du baiser funeste donné par elle au roi d'Égypte. On se pardonne, lui dirent-ils, ces petites frasques entre parents, sans quoi il faudrait passer sa vie dans d’éternelles querelles. Rien n’ébranla son dessein de courir après Formosante ; maïs sa voiture n'étant pas prête, il fut obligé de passer trois jours parmi les oisifs dans les fêtes et dans les plaisirs ; enfin il prit congé d'eux en les embrassant, en leur faisant accepter les diamants de son pays les mieux montés, en leur recommandant d'être toujours légers et frivoles, puisqu'ils n’en étaient que plus aimables et plus heureux. Les Germains, disait-il, sont les vieillards de l'Europe ; les peuples d’Albion sont les hommes faits, les habitants de la Gaule sont les enfants, et j'aime à jouer avec eux.

Ses guides n’eurent pas de peine à suivre la route de la princesse ; on ne parlait que d’elle et de son gros oiseau. Tous les habitants étaient encore dans l'enthousiasme de l'admiration. Les peuples de la Dalmatie et de la Marche d’'Ancône éprouvèrent depuis une surprise moins délicieuse, quand ils virent une maison voler dans les airs ; les bords de la Loire, de la Dordogne, de la Garonne, de la Gironde, retentissaient d’acclamations. |

Quand Amazan fut au pied des Pyrénées, les magistrats et les druides du pays lui firent danser malgré lui un tambourin ; mais sitôt qu’il eut franchi les Pyrénées, il ne vit plus de gaieté ni de joie. S’il entendit quelques chansons

de loin à loin, elles étaient toutes sur un ton triste : les habitants marchaient gravement avec des grains enfilés et un poignard à leur ceinture. La nation, vêtue de noir, semblait être en deuil. Si les domestiques d’Amazan interrogeaient les passants, ceux-ci répondaient par signes; si on entrait dans une hôtellerie, le maître de la maison enseignait aux gens en trois paroles qu’il n'y avait rien dans la maison, et qu’on pouvait envoyer chercher à quelques milles les choses dont on avait un besoin pressant.

Quand on demandait à ces silenciaires s’ils avaient vu passer la belle princesse de Babylone, ils répondaient avec moins de brièveté : Nous l’avons vue, elle n’est pas si belle, il n’y a de beau que les teints basanés ; elle étale une gorge d’albâtre qui est la chose du monde la plus dégoûtante, et qu’on ne connaît presque point dans nos climats.

Amazan avançait vers la province arrosée du Bétis. II ne s'était pas écoulé plus de douze mille années depuis que ce pays avait été découvert par les Tyriens, vers le même temps qu'ils firent la découverte de la grande île Atlantique, submergée quelques siècles après. Les Tyriens cultivaient la Bétique, que les naturels du pays laissaient en friche, prétendant qu'ils ne devaient se mêler de-rien, et que c'était aux Gaulois leurs voisins à venir cultiver leurs terres. Les Tyriens avaient amené avec eux des Palestins qui, dès ce temps-là, couraient dans tous les climats, pour peu qu’il y eût de l’argent à gagner. Ces Palestins, en prêétant sur gages à cinquante pour cent, avaient attiré à eux presque toutes les richesses du pays. Cela fit croire aux peuples de la Bétique que les Palestins étaient sorciers ; et tous ceux qui étaient accusés de magie étaient brûlés sans miséricorde par une Compagnie de druides qu’on appelait les rechercheurs ou les antropokaïes. Ces prêtres les revêtaient d’abord d’un habit de masque, s’emparaient de leurs biens et récitaient dévotement les propres prières des Palestins, tandis qu’on les cuisait à petit feu por amor de Dios.

La princesse de Babylone avait mis pied à terre dans la ville qu'on appela depuis Sevilla. Son dessein était de s’embarquer sur le Bétis pour retourner par Tyr à Babylone revoir le roi Bélus son père, et oublier, si elle pouvait, son infidèle amant, ou bien le demander en mariage. Elle fit venir chez elle deux Palestins qui faisaient toutes les affaires de la cour. Ils devaient lui fournir trois vaisseaux. Le phénix fit avec eux tous les arrangements nécessaires.

L'hôtesse était fort dévote, et son mari, non moins dévot, était familier, c’est-à-dire espion des druides rechercheurs anthropokaïes; il ne manqua pas de les avertir qu’il avait dans sa maison une sorcière et deux Palestins qui faisaient un pacte avec le diable déguisé en gros oiseau doré. Les rechercheurs, apprenant que la dame avait une prodigieuse quantité de diamants, la jugèrent incontinent sorcière ; ils attendirent la nuit pour renfermer les deux cents cavaliers et les licornes qui dormaient dans de vastes écuries, car les rechercheurs sont poltrons.

Après avoir bien barricadé les portes, ils se saisirent de la princesse et d’Irla ; mais ils ne purent prendre le phénix, qui s’envola à tire d’ailes : il se doutait bien qu’il trouverait Amazan sur le chemin des Gaules à Sevilla.

Il le rencontra sur la frontière de la Bétique, et lui apprit le désastre de la princesse. Amazan ne put parler ; il était trop saisi, trop en fureur. Il s’arme d’une cuirasse d'acier damasquinée d’or, d’une lance de douze pieds, de deux javelots, et d’une épée tranchante, appelée La fulminanie, qui pouvait fendre d’un seul coup des arbres, des rochers et des druides ; il couvre sa belle tête d’un casque d’or ombragé de plumes de héron et d’autruche. C'était l’ancienne armure de Magog, dont sa sœur Aldée lui avait fait présent dans son voyage en Scythie ; le peu de suivants qui l’accompagnaient montent comme lui chacun sur une licorne.

Amazan, en embrassant son cher phénix, ne lui dit que ces tristes paroles : Je suis coupable; si je n’avais pas couché avec une fille d’affaire dans la ville des oisifs, la

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belle princesse de Babylone ne serait pas dans cet état épouvantable ; courons aux anthropokaïes. Il entre bientôt dans Sevilla ; quinze cents alguazils gardaient les portes de l’enclos où les deux cents Gangarides et leurs licornes étaient renfermés sans avoir à manger ; tout était préparé pour le sacrifice qu’on allait faire de la princesse de Babylone, de sa femme de chambre Irla, et des deux riches Palestins.

Le grand anthropokaïe, entouré de ses petits anthropokaïes, était déjà sur son tribunal sacré; une foule de Sévillois, portant des grains enfilés à leurs ceintures, joignaient les deux mains sans dire un mot, et l’on amenait la belle princesse, Irla, et les deux Palestins, les mains liées derrière le dos, et vêtus d’un habit de masque.

Le phénix entre par une lucarne dans la prison où les Gangarides commençaient déjà à enfoncer les portes. L’invincible Amazan les brisait en dehors. Ils sortent tous armés, tous sur leurs licornes ; Amazan se met à leur tête. I1 n’eut pas de peine à renverser les alguazils, les familiers, les prêtres anthropokaïes ; chaque licorne en perçait des douzaines à la fois. La fulminante d’Amazan coupait en deux tous ceux qu’il rencontrait ; le peuple fuyait en manteau noir et en fraise sale, toujours tenant à la main ses grains bénits por amor de Dios. À

Amazan saisit de sa main le grand rechercheur sur son tribunal, et le jette sur le bûcher qui était préparé à quarante pas : il y jeta aussi les autres petits rechercheurs l’un après l’autre. Il se prosterne ensuite aux pieds de Formosante. Ah ! que vous êtes aimable, dit-elle, et que je vous adorerais si vous ne m'’aviez pas fait une infidélité avec une fille d'affaire. \

Tandis qu'Amazan faisait sa paix avec la princesse, tandis que les Gangarides entassaient dans le bûcher les corps de tous les anthropokaïes, et que les flammes s’élevaient jusqu'aux nues, Amazan vit de loin comme une armée qui venait à lui. Un vieux monarque, la couronne en tête, s’avançait sur un Char traîné par huit mules

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attelées avec des cordes, cent autres chars suivaient. Ils étaient accompagnés de graves personnages en manteau noir et en fraise, montés sur de très beaux chevaux ; une multitude de gens à pied suivait en cheveux gras et en silence. |

D'abord Amazan fit ranger autour de lui ses Gangarides, et s’avança la lance en arrêt. Dès que le roi l’aperçut, il Ôta sa couronne, descendit de son char, embrassa l’étrier d’'Amazan, et lui dit : « Homme envoyé de Dieu, vous êtes le vengeur du genre humain, le libérateur de ma patrie, mon protecteur. Ces monstres sacrés dont vous avez purgé la terre étaient mes maîtres au nom du vieux des sept montagnes ; j'étais forcé de souffrir leur puissance criminelle. Mon peuple m'aurait abandonné si j'avais voulu seulement modérer leurs abominables atrocités. D'’aujourd’hui je respire, je règne et je vous le dois. »

Ensuite il baisa respectueusement la main de Formosante, et la supplia de vouloir bien monter avec Amazan, Irla et le phénix, dans son carrosse à huit mules. Les deux Palestins, banquiers de la cour, encore prosternés à terre de frayeur et de reconnaissance, se relevèrent, et la troupe des licornes suivit le roi de la Bétique dans son palais.

Comme la dignité du roi d’un peuple grave exigeait que ses mules allassent au pas, Amazan et Formosante eurent le temps de lui conter leurs aventures. Il entretint aussi le phénix ; il l’admira et le baisa cent fois. Il comprit combien les peuples d'Occident, qui mangeaient les animaux, et qui n’entendaient plus leur langage, étaient ignorants, brutaux et barbares ; que les seuls Gangarides avaient conservé la nature et la dignité primitive de l’homme ; mais il convenait surtout que les plus barbares des mortels étaient ces rechercheurs anthropokaïes dont Amazan venait de purger le monde. Il ne cessait de le bénir et de le remercier. La belle Formosante oubliait déjà l'aventure de la fille d'affaire, et n'avait l’âme remplie que de la valeur du héros qui lui avait sauvé la vie. Amazan, instruit de l'innocence du baiser donné au roi

d'Égypte, et de la résurrection du phénix, goûtait une joie pure, et était enivré du plus violent amour.

On dîna au palais, et on y fit assez mauvaise chère. Les cuisiniers de la Bétique étaient les plus mauvais de l’Europe : Amazan conseilla d’en faire venir des Gaules. Les musiciens du roi exécutèrent pendant le repas cet air célèbre qu’on appela dans la suite des siècles Les Folies d'Espagne. Après le repas on parla d’affaires.

Le roi demanda au bel Amazan, à la belle Formosante, et au beau phénix, ce qu'ils prétendaient devenir. — Pour moi, dit Amazan, mon intention est de retourner à Babylone, dont je suis l’héritier présomptif, et de demander à mon oncle Bélus ma cousine issue de germaine, l’incomparable Formosante, à moins qu’elle n’aime mieux vivre avec moi chez les Gangarides.

— Mon dessein, dit la princesse, est assurément de ne jamais me séparer de mon cousin issu de germain ; mais je crois qu'il convient que je me rende auprès du roi mon père, d'autant plus qu’il ne m'a donné permission que d’aller en pèlerinage à Bassora, et que j'ai couru le monde. — Pour moi, dit le phénix, je suivrai partout ces deux tendres et généreux amants.

— Vous avez raison, dit le roi de la Bétique; mais le retour à Babylone n’est pas si aisé que vous le pensez. Je sais tous les jours des nouvelles de ce pays-là par les vaisseaux tyriens et par mes banquiers palestins, qui sont en correspondance avec tous les peuples de la terre. Tout est en armes vers l’Euphrate et le Nil. Le roi de Scythie redemande l'héritage de sa femme, à la tête de trois cent mille guerriers tous à cheval. Le roi d'Égypte et le roi des Indes désolent aussi les bords du Tigre et de l’Euphrate, chacun à la tête de trois cent mille hommes, pour se venger de ce qu’on s'est moqué d’eux. Pendant que le roi d'Égypte est hors de son pays, son ennemi le roi d’'Éthiopie ravage l'Égypte avec trois cent mille hommes, et le roi de Babylone n’a encore que six cent mille hommes sur pied pour se défendre.

Je vous avoue, continua le roi, que lorsque j'entends parler de ces prodigieuses armées que l'Orient vomit de son sein, et de leur étonnante magnificence ; quand je les compare à nos petits corps de vingt à trente mille soldats qu'il est si difficile de vêtir et de nourrir, je suis tenté de croire que l'Orient a été fait bien longtemps avant l’Occident. Il semble que nous soyons sortis avant-hier du chaos, et hier de la barbarie.

— Sire, dit Amazan, les derniers venus l’emportent quelquefois sur ceux qui sont entrés les premiers dans la carrière. On pense, dans mon pays, que l’homme est originaire de l'Inde ; mais je n’en ai aucune certitude.

— Et vous, dit le roi de laBétique au phénix, qu’en pensezvous ? — Sire, répondit le phénix, je suis encore trop jeune pour être instruit de l’antiquité. Je n’ai vécu qu'environ vingt-sept mille ans ; mais mon père, qui avait vécu cinq fois cet âge, me disait qu’il avait appris de son père que les contrées de l'Orient avaient toujours été plus peuplées et plus riches que les autres. II tenait de ses ancêtres que les générations de tous les animaux avaient commencé sur les bords du Gange. Pour moi, je n’ai pas la vanité d’étre de cette opinion ; je ne puis croire que les renards d’Albion, les marmottes des Alpes et les loups de la Gaule viennent de mon pays ; de même que je ne crois pas que les sapins et les chênes de vos contrées descendent des palmiers et des cocotiers des Indes.

— Mais d’où venons-nous donc ? dit le roi. Je n’en sais rien, dit le phénix; je voudrais seulement savoir où la belle princesse de Babylone et mon cher ami Amazan pourront aller. — Je doute fort, répartit le roi, qu'avec ses deux cents licornes il soit en état de percer à travers tant d’armées de trois cent mille hommes chacune. — Pourquoi non ? dit Amazan. |

Le roi de la Bétique sentit le sublime du pourquoi non ; mais il crut que le sublime seul ne suffisait pas contre des armées innombrables. — Je vous conseille, dit-il, d’aller trouver le roi d’Éthiopie ; je suis en relation avec ce prince

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noir par le moyen de mes Palestins ; je vous donnerai des lettres pour lui : puisqu'il est l'ennemi du roi d' Égypte, il sera trop heureux d’être fortifié par votre alliance. Je puis vous aider de deux mille hommes très sobres et très braves ; il ne tiendra qu’à vous d’en engager autant chez les peuples qui demeurent, ou plutôt qui sautent au pied des Pyrénées, et qu’on appelle Vasques ou Vascons. Envoyez un de vos guerriers sur une licorne avec quelques diamants ; il n’y a point de Vascon qui ne quitte le castel, c'est-à-dire la chaumière de son père, pour vous servir. Ils sont infatigables, courageux et plaisants ; vous en serez très satisfait. En attendant qu'ils soient arrivés, nous vous donnerons des fêtes et nous vous préparerons des vaisseaux. .Je ne puis trop reconnaître le service que vous m avez rendu.

Amazan jouissait du bonheur d’avoir retrouvé Formosante, et de goûter en paix dans sa conversation tous les charmes de l’amour réconcilié, qui valent presque ceux de l'amour naissant.

Bientôt une troupe fière et joyeuse de Vascons arriva en dansant au tambourin ; l’autre troupe fière et sérieuse de Bétiquois était prête. Le vieux roi tanné embrassa tendrement les deux amants ; il fit charger leurs vaisseaux d'armes, de lits, de jeux d’échecs, d’habits noirs, de solilles*, d'oignons, de moutons, de poules, de farine et de beaucoup d'ail, en leur souhaitant une heureuse traversée, un amour constant et des victoires.

La flotte aborda le rivage où l’on dit que tant de siècles après la Phénicienne Didon, sœur d’un Pygmalion, épouse d’un Sichée, ayant quitté cette ville de Tyr, vint fonder la superbe ville de Carthage, en coupant un cuir de bœuf en lanières, selon le témoignage des plus graves auteurs de l'antiquité, lesquels n’ont jamais conté de fables, et selon les professeurs qui ont écrit pour les petits garçons ; quoique après tout il n’y eut jamais eu personne à Tyr qui se soit appelé Pygmalion, ou Didon, ou Sichée, qui sont

* Golilla, collet, ou fraise à l’espagnole.

des noms entièrement grecs, et quoique enfin il n'y eût point de roi à Tyr en ces temps-là.

La superbe Carthage n’était point encore un port de mer ; 1l n’y avait là que quelques Numides qui faisaient Sécher des poissons au soleil. On côtoya la Byzacène et les Syrtes, les bords fertiles où furent depuis Cyrène et la grande Chersonèse.

Enfin on arriva vers la première embouchure du fleuve sacré du Nil. C’est à l’extrémité de cette terre fertile que le port de Canope recevait déjà les vaisseaux de toutes les nations commerçantes, sans qu'on sût si lé dieu Canope avait fondé le port, ou si les habitants avaient fabriqué le dieu, ni si l'étoile Canope avait donné son nom à la ville, ou si la ville avait donné le sien à l'étoile. Tout ce qu’on en savait c’est que la ville et l'étoile étaient fort anciennes, et c'est tout ce qu’on peut savoir de l’origine des choses, de quelque nature qu’elles puissent être.

Ce fut là que le roi d’'Éthiopie, ayant ravagé toute l'Égypte, vit débarquer l’invincible Amazan et l’adorable Formosante. Il prit l’un pour le Dieu des combats, et l’autre pour la déesse de la beauté. Amazan lui présenta la lettre de recommandation du roi de la Bétique. Le roi d'Éthiopie donna d’abord des fêtes admirables, suivant la coutume indispensable des temps héroïques : ensuite on parla d’aller exterminer les trois cent mille hommes du roi d'Égypte, les trois cent mille de l’empereur des Indes, et les trois cent mille du grand khan des Scythes qui assiégeaient l'immense, l’orgueilleuse, la voluptueuse ville de Babylone.

Les deux mille Bétiquois qu'Amazan avait amenés avec lui dirent qu'ils n'avaient que faire du roi d’Éthiopie pour secourir Babylone ; que c'était assez que leur roi leur eût ordonné d'aller la délivrer ; qu’il suffisait d’eux pour cette expédition.

Les Vascons dirent qu’ils en avaient fait d’autres ; qu'ils battraient tous seuls les Égyptiens, les Indiens et les Scythes, et qu'ils ne voulaient marcher avec les

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Bétiquois qu'à condition que ceux-ci seraient à l’arrièregarde.

Les deux cents Gangarides se mirent à rire des prétentions de leurs alliés, et ils soutinrent qu'avec cent licornes seulement ils feraient fuir tous les rois de la terre. La belle Formosante les apaisa par sa prudence et par ses discours enchanteurs. Amazan présenta au monarque noir ses Gangarides, ses licornes, les Bétiquois, les Vascons, et son bel oiseau.

Tout fut prêt bientôt pour marcher par Memphis, par Héliopolis, par Arsinoé, par Pétra, par Artémite, par Sora, par Apamée, pour aller attaquer les trois rois, et pour faire cette guerre mémorable devant laquelle toutes Les guerres que les hommes ont faites depuis n’ont été que des combats de coqs et de cailles.

Chacun sait comment le roi d'Éthiopie devint amoureux de la belle Formosante, et comment 1l la surprit au lit lorsqu'un doux sommeil fermait ses longues paupières. On se souvient qu'Amazan, témoin de ce spectacle, crut voir le jour et la nuit couchant ensemble. On n’ignore pas qu'Amazan, indigné de l’affront, tira soudain sa fulminante, qu’il coupa la tête perverse du nègre insolent, et qu’il chassa tous les Éthiopiens d'Égypte. Ces prodiges ne sont-ils pas écrits dans le livre des chroniques d'Égypte ? La renommée a publié de ses cent bouches les victoires qu’il remporta sur les trois rois avec ses guerriers de la Bétique, ses Vascons et ses licornes. Il rendit la belle Formosante à son père, il délivra toute la suite de sa maîtresse, que le roi d'Égypte avait réduite en esclavage. Le grand khan des Scythes se déclara son vassal, et son mariage avec la princesse Aldée fut confirmé. L’invincible et généreux Amazan, reconnu pour héritier du royaume de Babylone, entra dans la ville en triomphe avec le phénix, en présence de cent rois tributaires. La fête de son mariage surpassa en tout celle que le roi Bélus avait donnée. On servit à table le bœuf Apis rôti. Le roi d'Égypte et celui des Indes donnèrent à boire aux deux époux, et ces noces

furent célébrées par cinq cents grands poètes de Babylone.

O muses ! qu’on invoque toujours au commencement de son ouvrage, je ne vous implore qu'à la fin. C’est en vain qu'on me reproche de dire grâces sans avoir dit benedicite. Muses ! vous n’en serez pas moins mes protectrices. Empêchez que des continuateurs téméraires ne gàtent par leurs fables les vérités que j’ai enseignées aux mortels dans ce fidèle récit, ainsi qu'ils ont osé falsifier Candide, l’Ingénu, et les chastes aventures de la chaste Jeanne, qu’un ex-capucin a défigurées par des vers dignes des capucins, dans les éditions bataves. Qu'ils ne fassent pas ce tort à mon typographe, chargé d’une nombreuse famille, et qui possède à peine de quoi avoir des caractères, du papier et de l’encre.

O muses ! imposez silence au détestable Cogé, professeur de bavarderie au collège Mazarin, qui n’a pas été content des discours moraux de Bélisaire et de l’empereur Justinien, et qui a écrit de vilains libelles diffamatoires contre ces deux grands hommes.

Mettez un bâillon au pédant Larcher, qui, sans savoir un mot de l’ancien babylonien, sans avoir voyagé comme moi sur les bords de l’Euphrate et du Tigre, a eu l’impudence de soutenir que la belle Formosante, fille du plus grand roi du monde, et la princesse Aldée, et toutes les femmes de cette respectable cour, allaient coucher avec tous les palefreniers de l’Asie pour de l'argent, dans le grand temple de Babylone, par principe de religion. Ce libertin de collège, votre ennemi et celui de la pudeur, accuse les belles Égyptiennes de Mendès de n’avoir aimé que des boucs, se proposant en secret, par cet exemple, de faire un tour en Égypte pour avoir enfin de bonnes aventures.

Comme il ne connaît pas plus le moderne que l'antique, il insinue, dans l'espérance de s’introduire auprès de quelque vieille, que notre incomparable Ninon, à l’âge de quatre-vingts ans, coucha avec l’abbé Gédoin, de l’Académie française et de celle des inscriptions et belles-lettres.

Il n’a jamais entendu parler de l'abbé de Châteauneuf, qu’il prend pour l’abbé Gédoin. Il ne connaît pas plus Ninon que les filles de Babylone.

Muses, filles du ciel, votre enmemi Larcher fait plus, il se répand en éloges sur la pédérastie ; il ose dire que tous les bambins de mon pays sont sujets à cette infamie. Il croit se sauver en augmentant le nombre des coupables.

Nobles et chastes muses, qui détestez également le pédantisme et la pédérastie, protégez-moi contre maître Larcher ! |

Et vous, maître Aliboron, dit Fréron, ci-devant sotdisant jésuite, vous dont le Parnasse est tantôt à Bicêtre et tantôt au cabaret du coin ; vous à qui l’on a rendu tant de justice sur tous les théâtres de l'Europe dans l’honnête comédie de l'Ecossaise ; vous, digne fils du prêtre Desfontaines, qui naquîtes de ses amours avec un de ces beaux enfants qui portent un fer et un bandeau comme le fils de Vénus, et qui s’élancent comme lui dans les airs, quoiqu’ils n’aillent jamais qu’au haut des cheminées ; mon cher Aliboron, pour qui j'ai toujours eu tant de tendresse, et qui m'avez fait rire un mois de suite du temps de cette Ecossaise, je vous recommande ma princesse de Babylone ; dites-en bien du mal afin qu’on la lise.

Je ne vous oublierai point ici, gazetier ecclésiastique, illustre orateur des convulsionnaires, père de l'Église fondée par l'abbé Bécherand et par Abraham Chaumeix ; ne manquez pas de dire dans vos feuilles, aussi pieuses qu’éloquentes et sensées, que la princesse de Babylone est hérétique, déiste et athée. Tâchez surtout d'engager le sieur Riballier à faire condamner la princesse de Babylone par la Sorbonne ; vous ferez grand plaisir à mon libraire, à qui jai donné cette petite histoire pour ses étrennes:

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