‹ L'œuvre de Voltaire 1923Chapitre 14 sur 57 · EU A RE · texte numérisé non relu

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aurait puni un empoisonnement ou un parricide. Les oisifs en poussaient des cris perçants, et le lendemain ils n’y pensaient plus, et ne parlaient que de modes nouvelles.

Ce peuple avait vu s’écouler un siècle entier pendant lequel les beaux-arts s’élevèrent à un degré de perfection qu’on n'aurait jamais osé espérer ; les étrangers venaient alors, comme à Babylone, admirer les grands monuments d'architecture, les prodiges des jardins, les sublimes efforts de la sculpture et de la peinture. Ils étaient enchantés d’une musique qui allait à l’âme sans étonner Îles oreilles.

La vraie poésie, c’est-à-dire celle qui est naturelle, et harmonieuse, celle qui parle au cœur autant qu’à l'esprit, ne fut connue de la nation que dans cet heureux siècle. De nouveaux genres d’éloquence déployèrent des beautés sublimes. Les théâtres surtout retentirent de cheîsd'œuvre dont aucun peuple n’approcha jamais. Enfin le bon goût se répandit dans toutes les professions, au point qu’il y eut de bons écrivains même chez les druides.

Tant de lauriers, qui avaient levé leurs têtes jusqu'aux nues, se séchèrent bientôt dans une terre épuisée. Il n’en resta qu’un très petit nombre dont les feuilles étaient d'un vert pâle et mourant. La décadence fut produite par la facilité de faire et par la paresse de bien faire, par la satiété du beau et par le goût du bizarre. La vanité protégea des artistes qui ramenaient les temps de la barbarie ; et cette même vanité, en persécutant les talents véritables, les forca de quitter leur patrie; les frelons firent disparaître les abeilles. |

Presque plus de véritables arts, presque plus de génie ; le mérite consistait à raisonner à tort et à travers sur le mérite du siècle passé : le barbouilleur des murs d'un cabaret critiquait savamment les tableaux des grands peintres; les barbouilleurs de papier défiguraient les ouvrages des grands écrivains. L’ignorance et le mauvais goût avaient d’autres barbouilleurs à leurs gages. On répétait les mêmes choses dans cent volumes sous des

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LA PRINCESSE DE BABYLONE Ôx

titres différents. Tout était ou dictionnaire ou brochure. Un gazetier druide écrivait deux fois par semaine les annales obscures de quelques énergumènes ignorés de la nation, et de prodiges célestes opérés dans des galetas par de petits gueux et de petites gueuses ; d’autres exdruides, vêtus de noir, près de mourir de colère et de faim, se plaignaient dans cént écrits qu’on ne leur permît plus de tromper les hommes, et qu'on laissât ce droit à des boucs vêtus de gris. Quelques archi-druides imprimaient des libelles diffamatoires.

Amazan ne savait rien de tout cela ; et, quand il l’aurait su, il ne s’en serait guère embarrassé, n’ayant la tête remplie que de la princesse de Babylone, du roi d'Égypte, et de son serment inviolable de mépriser toutes les coquetteries des dames, dans quelque pays que le chagrin conduisît ses pas.

Toute la populace légère, ignorante, et toujours poussant à l’excès cette curiosité naturelle au genre humain, s’empressa longtemps auprès de ses licornes : les femmes,

-plus sensées, forcèrent les portes de son hôtel pour contempler sa personne.

Il témoigna d’abord à son hôte quelque désir d’aller à la cour ; mais des oïsifs de bonne compagnie, qui se trouvèrent là par hasard, lui dirent que ce n’était plus la mode, que les temps étaient bien changés, et qu’il n’y avait plus de plaisirs qu’à la ville. Il fut invité le soir même à souper par une dame dont l’esprit et les talents étaient connus hors de sa patrie, et qui avait voyagé dans quelques pays où Amazan avait passé. Il goûta fort cette dame et la société rassemblée chez elle. La liberté y était décente, la gaieté n’y était point bruyante, la science n’y avait rien de rebutant, et l’esprit rien d’apprêté. Il vit que le nom de bonne compagnie n’est pas un vain nom, quoiqu'il soit Souvent usurpé. Le lendemain il dîna dans une société non moins aimable, mais beaucoup plus voluptueuse. Plus il fut satisfait des convives, plus on fut content de lui. Il sentit son cœur s’amollir et se dissoudre comme les aro-

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mates de son pays se fondent doucement à un feu modéré, et s’exhalent en parfums délicieux.

Après le dîner, on le mena à un spectacle enchanteur, condamné par les druides, parce qu'il leur enlevait les auditeurs dont ils étaient le plus jaloux. Ce spectacle était un composé de vers agréables, de chants délicieux, de danses qui exprimaient les mouvements de l'âme, et de perspectives qui charmaient les yeux en les trompant. Ce genre de plaisir, qui rassemblait tant de genres, n’était connu que sous un nom étranger ; il s’appelait opéra, ce qui signifiait autrefois, dans la langue des sept montagnes, travail, soin, occupation, industrie, entreprise, besogne, ‘affaire. Cette affaire l’enchanta. Une fille surtout le charma par sa voix mélodieuse et par les grâces qui l'accompagnaient : cette fille d'affaire, après le spectacle, lui fut présentée par ses nouveaux amis. Il lui fit présent d’une poignée de diamants. Elle en fut si reconnaissante, qu'elle ne put le quitter du reste du jour. Il soupa avec elle, et, pendant le repas, il oublia sa sobriété ; et, après le repas, il oublia son serment d’être toujours insensible à la beauté, et inexorable aux tendres coquetteries. Quel exemple de la faiblesse humaine !

La belle princesse de Babylone arrivait alors avec le phénix, sa femme de chambre Irla, et ses deux cents cavaliers gangarides montés sur leurs licornes. Il fallut attendre assez longtemps pour qu’on ouvrit les portes. Elle demanda d’abord si le plus beau des hommes, le plus courageux, le plus spirituel et le plus fidèle était encore dans cette ville. Les magistrats virent bien qu’elle voulait parler d’Amazan. Elle se fit conduire à son hôtel ; elle entra, le cœur palpitant d'amour; toute son âme était pénétrée de l’inexprimable joie de revoir enfin dans son amant le modèle de la constance. Rien ne put l'empêcher d’entrer dans sa chambre ; les rideaux étaient ouverts : elle vit le bel Amazan dormant entre les bras d’une jolie brune. Ils avaient tous deux un très grand besoin de repos.

Formosante jeta un cri de douleur qui retentit dans

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toute la maison, mais qui ne put éveiller ni son cousin, ni la fille d'affaire. Elle tomba pâmée entre les bras d’Irla. Dès qu’elle eut repris ses sens, elle sortit de cette chambre fatale avec une douleur mêlée de rage. Irla s’informa quelle était cette jeune personne qui passait des heures si douces avec le bel Amazan. On lui dit que c’était une fille d’affaire fort complaisante, qui joignait à ses talents celui de chanter avec assez de grâce. — O juste ciel! ô puissant Orosmade! s’écriait la belle princesse de Babylone tout en pleurs, par qui suis-je trahie, et pour qui ! Ainsi donc celui qui a refusé pour moi tant de princesses m'abandonne pour une farceuse des Gaules ! Non, je ne pourrai survivre à cet affront.

— Madame, lui dit Irla, voilà comme sont faits tous les jeunes gens d’un bout du monde à l’autre; fussent-ils amoureux d'une beauté descendue du ciel, ils lui feraient, dans de certains moments, des infidélités pour une servante de cabaret.

— C'en est fait, dit la princesse, je ne le reverrai de ma vie: partons dans l'instant même, et qu’on attelle mes licornes. Le phénix la conjura d’attendre au moins qu’Amazan fût éveillé, et qu'il pût lui parler. — Il ne le mérite pas, dit la princesse ; vous m'’offenseriez cruellement ; il croirait que je vous ai prié de lui faire des reproches, et que je veux me raccommoder avec lui : si vous m’aimez, n’ajout:z pas cette injure à l’injure qu’il m'a faite. Le phénix, qui après tout devait la vie à la fille du roi de Babylone, ne put lui désobéir. Elle repartit avec tout son monde. —— Où allonsnous, madame ? lui demanda Irla. — Je n’en sais rien, répondit la princesse; nous prendrons le premier chemin que nous trouverons ; pourvu que je fuie Amazan pour jamais, je suis contente. Le phénix, qui était plus sage que Formosante, parce qu'il était sans passion, la consolait en chemin ; il lui remontrait avec douceur qu'’ilétait triste de se punir pour les fautes d’un autre: qu’'Amazan lui avait donné des preuves assez éclatantes et assez nombreuses de fidélité pour qu’elle pût lui pardonner de s’être oublié un instant ; que c'était un juste à qui la grâce d'Orosmade

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