L'ANTI-GITON
L'Amour galant choisissait sa demeure.
Que dis-je ? hélas ! l'Amour n’habite plus Dans ce réduit : désespéré, confus
Des fiers succès du dieu qu’on lui préfère, L’Amour honnête est allé chez sa mère, D'où rarement il descend ici-bas.
Belle Chloé, ce n’est que sur vos pas
Qu'il vient encor. Chloé, pour vous entendre, Du haut des cieux j'ai vu ce dieu descendre Sur le théâtre ; il vole parmi nous
Quand, sous lé nom de Phèdre ou de Monime, Vous partagez entre Racine et vous
De notre encens le tribut légitime.
Si vous voulez que cet enfant jaloux
De ces beaux lieux désormais ne s'envole, Convertissez ceux qui devant l’idole
De son rival ont fléchi les genoux.
Il vous créa la prêtresse du temple :
A l’hérétique il faut prêcher d'exemple.
Prêchez donc vite, et venez dès ce jour Sacrifier au véritable Amour.
LE CADENAS
ENVOYÉ EN 1716 À Mme DE E*** (1)
Je triomphais ; l'Amour était le maître,
Et je touchais à ces moments trop courts
De mon bonheur et du vôtre peut-être :
Mais un tyran veut troubler nos beaux jours.
C'est votre époux : geôlier sexagénaire,
Il a fermé le libre sanctuaire
(1) Voltaire avait environ vingt ans quand il fit cette pièce, adressée à une dame contre laquelle son mari avait pris cette étrange précaution ; elle fut imprimée en 1724 pour la première fois.
La pièce, dans cette édition, commençait par les vers suivants :
Jeune beauté, qui ne savez que plaire,
A vcs genoux, comme bien vous savez,
En qualité de prêtre de Cythère,
J’ai débité, sans morale sévère,
Mais bien sermons par Vénus approuvés, Gentils propos, et toutes les sornettes Dont Rochebrune orne ses chansonnettes.
De ces sermons votre cœur fut touché ; Jurâtes lors de quitter le péché
Que parmi nous on nomme indifférence :
Même un baiser m’en donna l’assurance ; Mais votre époux, Iris, a tout gâté. |
Il craint l’Amour : époux sexagénaire Contre ce dieu fut toujours en colère ;
C’est bien raison : Amour de son.côté Assez souvent ne les épargne guère.
Celui-ci donc tient de court vos appas.
Plus ne venez sur les bords de la Seine, Dans ces jardins où Sylvains à centaine Et le dieu Pan vont prendre leurs ébats ;
js