‹ L'œuvre de Voltaire 1923Chapitre 25 sur 57 · UE. D · texte numérisé non relu

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LA BÉGUEULE III

Sur les gazons, respirer les haleines

Et les parfums des fleurs et des zéphyrs.

Vingt chars brillants de rubis, de saphirs,

Pour la porter se présentent d'eux-mêmes ;

Comme autrefois les trépieds de Vulcain

Allaient au ciel, par un ressort divin,

Offrir leur siège aux majestés suprêmes.

De mille oiseaux les doux gazouiïllements,

L'eau qui s'enfuit sur l’argent des rigoles,

Ont accordé leur murmures charmants :

Les perroquets répétaient ses paroles,

Et les échos les disaient après eux.

Telle Psyché, par le plus beau des dieux

A ses parents avec art enlevée,

Au seul Amour dignement réservée,

Dans un palais des mortels ignoré,

Aux éléments commandait à son gré.

Madame Arsène est encor mieux servie ;

Plus d’agréments environnaient sa vie ;

Plus de beautés décoraient son séjour ;

Elle avait tout ; mais il manquait l’amour.

Pour égayer notre mélancolique

On lui donna le soir une musique

Dont les accords et les accents nouveaux

Feraient pâmer soixante cardinaux.

Ces sons vainqueurs allaient au fond des âmes ;

Mais elle vit, non sans émotion,

Que pour chanter on n’avait que des femmes ;

Dans ce palais point de barbe au menton :

À quoi, dit-elle, a pensé ma marraine ?

Point d'homme ici ! Suis-je dans un couvent ?

Je trouve bon que l’on me serve en reine ;

Mais sans sujets la grandeur est du vent.

J'aime à régner, sur des hommes s'entend ;

Ils sont tous nés pour ramper dans ma chaîne :

C’est leur destin, c’est leur premier devoir ;

Je les méprise, et je veux en avoir.

Ainsi parlait la recluse intraitable ;

Et cependant les nymphes sur le soir Avec respect ayant servi sa table, On l’endormit au son des instruments.

Le lendemain mêmes enchantements, Mêmes festins, pareile sérénade ;

Et le plaisir fut un peu moins piquant.

Le lendemain lui parut un peu fade ; Le lendemain fut triste et fatigant ; Le lendemain lui fut insupportable.

Je me souviens du temps trop peu durable, Où je chantais dans mon heureux printemps Des lendemains plus doux et plus plaisants.

La belle enfin chaque jour fêtoyée Fut tellement de sa gloire ennuyée, Que, détestant cet excès de bonheur,

Le paradis lui faisait mal au cœur.

Se trouvant seule, elle avise une brèche À certain mur ; et, semblable à la flèche Qu'on voit partir de la corde d’un are, Madame saute et vous franchit le parc.

Au même instant palais, jardins, fontaines,

Or, diamants, émeraudes, rubis,

Tout disparaît à ses yeux ébaubis ;

Elle ne voit que les stériles plaines, D'un grand désert, et des rochers affreux.

La dame alors, s’arrachant les cheveux, Demande à Dieu pardon de ses sottises.

La nuit venait, et déjà ses mains grises Sur la nature étendaient ses rideaux ; Les cris perçants des funèbres oiseaux, Les hurlements des ours et des panthères Font retentir les antres solitaires.

Quelle autre fée, hélas! prendra le soin De secourir ma folle aventurière ?

Dans sa détresse elle aperçut de loin,

A la faveur d’un reste de lumière,

LA BÉGUEULE 113

Au coin d’un bois un vilain charbonnier,

Qui s’en allait par un petit sentier,

Tout en sifflant retrouver sa chaumière :

« Qui que tu sois, lui dit la beauté fière,

« Vois en pitié le malheur qui me suit;

« Car je ne sais où coucher cette nuit. »

Quand on a peur tout orgueil s’humanise.

Le noir pataut, la voyant si bien mise,

Lui répondit : « Quel étrange démon

« Vous fait aller dans cet état de crise,

« Pendant la nuit, à pied, sans compagnon ?

« Je suis encor très loin de ma maison.

« Çà, donnez-moi votre bras, ma mignonne ;

« On recevra sa petite personne

« Comme on pourra. J’ai du lard et des œufs.

« Toute Française, à ce que j'imagine,

« Sait, bien ou mal, faire un peu de cuisine.

« Je n'ai qu'un lit; c’est assez pour nous deux. » Disant ces mots, le rustre vigoureux,

D'un gros baiser sur sa bouche ébahie,

Ferme l’accès à toute répartie ;

Et par avance il veut être payé

Du nouveau gîte à la belle octroyé.

« Hélas, hélas ! dit la dame affligée,

« Il faudra donc qu’ici je sois mangée

« D'un charbonnier ou de la dent des loups »

Le désespoir, la honte, le courroux,

L’ont suffoquée ; elle est évanouie.

Notre galant la rendait à la vie :

La fée arrive, et peut-être un peu tard.

Présente à tout, elle était à l'écart :

« Vous voyez bien, dit-elle à sa filleule,

« Que vous étiez une franche bégueule.

« Ma chère enfant, rien n’est plus périlleux

« Que de quitter le bien pour être mieux. »

La leçon faite, on reconduit ma belle

Dans son logis. Tout y changea pour elle

En peu de temps, sitôt qu’elle changea.

Pour son profit elle se corrigea.

Sans avoir lu les beaux moyens de plaire Du sieur Moncrif, et sans livre, elle plut.

Que fallait-il à son cœur ?.. qu'il voulût.

Elle fut douce, attentive, polie, Vive et prudente ; et prit même en secret Pour charbonnier un jeune amant discret, Et fut alors une femme accomplie.

ENVOI À Mme DE FLORIAN

Chloé, quand mon impertinente À la fin connut la façon De devenir femme charmante, C’est de vous qu’elle prit leçon ; Mais elle est loin de son modèle.

Votre sort est plus singulier ; Vous aviez pis qu'un charbonnier, Et vous aviez mieux choisi qu’elle.

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