PREMIÈRE SOIRÉE
Tout est rouage, poulie, corde, ressort dans cette vaste et immense machine du monde.
Il en est de même dans l’ordre physique.
Un vent qui souffle du fond de l'Afrique et des mers australes amène une partie de l'atmosphère africaine qui retombe en pluie dans les vallées des Alpes; — ces pluies fécondent nos terres; — notre vent du Nord, à son tour, envoie nos vapeurs chez messieurs les nègres ; — nous faisons du bien à la Guinée, et la Guinée nous en fait. La chaîne s'étend d’un bout du monde à l’autre.
Le Présent accouche, dit-on, de l’ Avenir.
Les événements sont enchaînés les uns aux autres par une fatalité invincible. |
De profonds politiques assurent que, si on avait assassiné Cromwel, Ludlow, Ireton et une douzaine d’autres parlementaires, huit jours avant qu'on eut coupé la tête à Charles Ier, ce roi aurait pu vivre encore et mourir dans son lit; — ils ont raison. Ils peuvent ajouter encore que, si toute l'Angleterre avait été engloutie dans la mer, comme l’infortunée ville de Messine vient de l'être en terre par un horrible tremblement, le monarque anglais n'aurait pas péri sur un échafaud auprès de White hall, la salle blanche ; — mais les choses étaient arrangées de façon que Charles devait avoir le cou coupé, comme le
Czar Pierre III devait être étranglé, et Louis XV devait mourir de la petite vérole, et comme le roi, mon maître. le Salomon du Nord, mourra, peut-être, de la goutte, CE QU'A DIEU NE PIAISE ! pendant tout le temps que je serai dans sa Cuisine.
On peut dire par la même raison que si trois Pit avaient occupé, dans ces derniers temps, la place des trois lords North, Sandwich et Germaine, l'Amérique ne serait peutêtre pas ce qu’elle est de nos jours.
Que faire ? On l’a dit : {out est heur et malheur en ce monde; — mais, pourtant, tout est arrangé comme il doit l'être.
C’est le destin qui, dans Homère, est supérieur à J te ler, au maître des dieux même.
Ce maître des dieux et des No tout ensemble, déclare net qu'il ne peut empêcher Sarpédon, son fils, de mourir dans le temps marqué. |
Ce monsieur Sarpédon était, comme on sait, roi de Lycie, fils de Jupiter et de Laodamie, fille de Bellérophon.
Il se distingua au siège de Troie, où il porta des secours. à Priam, et fut tué par Patrocle. ;
Les Troyens, après avoir brûlé le corps de ce monsieur Sarpédon, par ordre de son père, Jupiter, en ÉRGEEUE précieusement la cendre.
Sarpédon, mon cher lecteur, était né précisément dans le moment qu’il fallait qu’il naquît, et ne pouvait
pas naître dans un autre; — il ne pouvait mourir ailleurs que devant Troie; — il ne pouvait être enterré ailleurs qu'en Lycie ; — sa cendre devait être précieuse ment conservée ; — cette cendre devait, dans le temps
marqué, produire des légumes, des choux, des raves, des navets, lesquels devaient se changer dans la substance de quelques Lyciens.
Les héritiers de monsieur Sarpédon devaient établir un nouvel ordre dans ses États ; — ce nouvel ordre devait.
influer sur les royaumes voisins.
Il en résultait un nouvel arrangement de guerre ou de paix avec les voisins des voisins de la Lycie.
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Ainsi, de proche en proche, la destinée de toute la terre a dépendu de la mort de Sarpédon, comme la face a changé à l'Amérique par un maudit navire chargé de thé, appartenant aux frères Adams, de Boston.
La différence, c’est que ces messieurs Adams qui, avec leur fatal navire, ont bouleversé le nouveau monde, n’ont pas l'honneur, comme monsieur Sarpédon, d'être fils de Jupiler et de mademoiselle Laodamie, tuée par Diane à coups de flèches, pour son orgueil.
La mort du seigneur Sarpédon dépendait de l’enlèvement d'Hélène — et cet enlèvement était nécessairement lié au mariage d'Hécube, qui, en remontant à d’autres événements, était lié à l’origine des choses.
Si un seul de ces faits avait été arrangé différemment, le monde aurait différemment tourné ; il en aurait résulté un autre univers : (ce serait grand dommage!) — Or, il n'était pas possible à Jupiter de sauver la vie à son fils, tout Jupiter qu'il était.
Ce système, mes amis, de la nécessité et de la fatalité, a été inventé, de nos jours, par Guillaume-Godefroi Leibnitz, baron de ce nom (à ce qu'on dit, sous la dénomination de raison suffisante).
Ce système est pourtant fort ancien, n’en déplaise à monsieur le Baron. Ce n’est pas d'aujourd'hui qu’on dit qu'il n'y à point d'effet sans cause, et que, souvent, la plus petite cause produit les plus grands effets. — Témoin en preuve la révolution de l’Amérique (bien entendu), en attendant celle des autres Amériques.
My Lord Bolingbroke avoue que les petites querelles dela duchesse de Marlborough (aussi petite que son mari (1)
(1) Tout le monde connaît les hauts faits d’armes du célèbre Jean Churchill, duc de Marlborough. Ses talents militaires éclatèrent dans Ja guerre de 1701. Il avait commencé à porter le mousquet en France, sous Turenne. On ne l’appelait dans l’armée que le bel Anglais, mais Turenne jugea que le bel Anglais serait, un jour, un grand homme.
Marlborough n’était pas comme ces généraux de nos cabinets modernes auxquels un ministre imbécile donne par écrit le plan d’une campagne. Il était alors maître de la Cour, du Parlement,
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était grand) avec lady Masham, lui firent naître l’occasion de faire le traité particulier de la reine Anne avec Louis XIV : — ce traité amena la paix d’'Utrecht; — cette paix d'Utrecht affermit Philippe V sur le trône d'Espagne.
Philippe V prit Naples et la Sicile sur la maison d'Autriche ; — don Carlos III, son fils, qui règne aujourd'hui si glorieusement en Espagne, après avoir non moins glorieusement régné à Naples, doit évidemment les royaumes de toutes ses Castilles, comme il a dû ceux des deux Siciles, à lady Masham ; — et il ne les aurait pas eus (c’est très certain), il ne serait peut-être pas même né simadame de Marlborough n'avait pas donné un coup de pied au cul à une marchande de galanterie, favorite de la reine d'Angleterre, à qui cette marchande fournissait journellement de la fine pommade. — Lisez l'histoire.
L'existence de don Carlos III, tant à Naples qu’à Madrid, dépendait donc d’une sottise de plus ou de moins à la Cour de Londres ?
Examinez, lecteur, les situations de tous les peuples de l’univers, elles sont ainsi établies sur une suite de faits qui paraissent ne tenir à rien et qui tiennent à tout.
Mais il me semble qu’on abuse étrangement de ce principe. On en conclut qu’il n'y a si petit atome dont le mouvement n’ait influé dans l’arrangement actuel du monde entier ; qu'il n’y a si petit accident, soit parmi les hommes, soit parmi les animaux, qui ne soit un chaînon essentiel de la grande chaîne du destin.
de la guerre et des finances, plus roi que n’avait été Guillaume III, aussi politique que lui et beaucoup plus grand capitaine.
Guerrier infatigable pendant la campagne, Marlborough devenait un négociateur aussi agissant pendant l’hiver. Il allaït dans toutes les Cours susciter des ennemis à la France. On sait la tablature qu’il donna à Louis XIV et à son petit-fils, le duc de Bourgogne.
Hochstet, Ramillies, Malplaquet, déposent en faveur du héros; mais il était écrit dans l’ordre du destin que ce héros mourrait dans l’enfance, à l’âge précis de 73 ans, et, qu'avant de mourir, il jouerait au petit palet avec ses pages.
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Entendons-nous, confrères : tout effet a évidemment sa Cause, à remonter de cause en cause dans l’abîme de l'éternité ; mais toute cause n’a pas son effet, à descendre jusqu’à la fin des siècles.
Tous les événements sont produits les uns par les autres ; — je l’avoue.
Si Le passé est accouché du présent, le présent accouche du futur, tout a des pères, mais tout n’a pas toujours des enfants, l’homme comme le cheval, le pourceau comme le coq.
Il en est ainsi précisément comme d’un arbre généalogique ; chaque maison remonte, comme on fait, à notre premier père Adam, mais, dans la grande famille, il y a bien des gens qui sont morts sans laisser de postérité.
Il y a de même un arbre EC RPENe des événements de ce monde.
Il est incontestable, en dépit de messieurs de l’Académie des Sciences, Inscriptions et Belles-Lettres, que les habitants des Gaules et des Espagnes descendent de Gomer, et les Russes de Magog, son frère cadet.
On trouve cette généalogie dans tant de gros livres! — Sur ce pied-là, lecteur, vous ne pouvez nier que le Grand Turc, qui descend aussi de Magog, ne lui ait l’obligation d’avoir été bien battu en 1769 par l’impératrice de Russie, Catherine IT; et qu'il ne lui ait encore celle d’être joliment frotté dans deux ou trois mois, si la guerre se déclare, par la même Catherine et par Joseph, empereur, son confratre, lesquels ne se proposent rien moins, dit la Gazette, que d’expulser Sa Hautesse de l’Europe, et de l’envoyer faire paître ses vaches dans une autre partie du globe.
Ces petites aventures tiennent évidemment à d’autres grandes aventures ; mais que Magog ait craché à droite ou à gauche; qu’il ait pissé à terre ou dans un pot de chambre, auprès du mont Caucase, et qu'il ait fait deux ronds dans un puits, ou trois ; qu’il ait dormi sur le côté gauche ou sur le côté droit ; qu’il ait couché avec une vierge
ou avec une fille qui avait perdu son pucelage ; je ne vois pas que cela ait influé beaucoup sur la guerre de l’Amérique, sur le siège de Gibraltar, ni sur aucune des affaires présentes.
Il faut songer, messieurs, que tout n’est pas plein dans la nature, comme Newton l’Anglais l’a démontré, et que tout mouvement ne se communique pas de proche en proche jusqu’à faire le tour du monde, comme il l’a démontré encore.
Jetez dans l’eau un corps de pareille densité, vous calculez aisément qu’au bout de quelque temps le mouvement de ce corps et celui qu’il a communiqué à l’eau sont anéantis ; le mouvement se perd et se répare; donc le mouvement que put produire Magog en crachant dans un puits; en pissant à terre ou dans un pot de chambre; en dormant sur Le côté droit ou sur le côté gauche ; en couchant avec une pucelle ou non pucelle; ne peut avoir influé sur ce qui se passe aujourd'hui en Moldavie et en Valachie, tout comme moi, cuisinier, en tournant une omelette au lard dans la poële, ne puis pas empêcher que l’empereur et la czarine ne déclarent la guerre au Grand-Turc si c’est leur bon plaisir. |
Donc, les événements présents ne sont pas les enfants de tous les événements passés ; ils ont leurs lignes directes ; mais mille petites lignes collatérales ne leur servent à rien.
Encore un coup, tout être a son père, mais tout être n’a pas d'enfants.