SOIRÉE XI
Autre énorme incongruité dans les termes. On appelle verge l'instrument naturel qui sert à la propagation de l'espèce humaine ; et on donne ce même nom à la verge de Moïse, à celle d’Aaron, à celle d’Hercule, à celle de Bacchus, et à toutes les verges de tous les devins et de tous les sorciers du monde.
Les Théurgistes, les anciens sages, avaient tous une verge avec laquelle ils opéraient.
Mercure passe pour le premier dont la verge avait fait des prodiges. |
On tient que Zoroastre avait sa verge.
La verge de l’antique Bacchus était son thyrse, avec lequel il sépara les eaux de l’Oronte, de l'Hydaspe et la mer Rouge.
La verge d’'Hercule était son bâton, sa massue.
Pythagore fut toujours représenté avec sa verge. On dit qu’elle était d’or ; il n’est pas étonnant qu'ayant une cuisse d’or, il eût une verge de même métal (1).
Abaris, prêtre d’Apollon hyperboréen, qu'on prétend
(1) L'histoire rapporte que ce Pythagore écrivait avec du sang sur un miroir ce que bon lui semblait, et qu’opposant les lettres à la face de la lune, quand elle était pleine, il voyait dans le rond de cet astre tout ce qu’il avait écrit dans la glace de son miroir; qu’il immola à Dieu une hécatombe de 100 bœufs (apparemment que c'était des bœufs de cire ou de pâte, car ce philosophe ne voulait
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avoir été contemporain de Pythagore, fut bien plus fameux par Sa verge ; elle n’était que de bois: mais il traversait
les airs à califourchon sur elle, ce qui lui servait à faire de | belles courses ; la plus fameuse est celle qu'il fit à Athènes,
Où il fut député à l’occasion d’un oracle d’Apollon.
Porphyre et Jamblique affirment que ces deux grands Théurgistes A baris et Pythagore se montrèrent . amicalement leur verge.
La verge fut en tout temps l'instrument des sages
et le signe de leur supériorité.
Les conseillers sorciers de Pharaon firent d’abord autant de prestiges avec leur verge que Moïse fit de prodiges avec la sienne.
Tout le monde sait, d’après l'Écriture, que Moïse et son frère Aaron se présentèrent tout seuls devant le palais de Pharaon.
La porte du palais était gardée par deux lions d’une gran-
deur énorme.
Balaam, l’un des magiciens du roi, Voyant venir les deux frères, lâcha sur eux les deux lions ; mais Moïse les toucha de sa verge, et les deux lions humblement prosternés léchèrent les pieds d’Aaron et de Moïse.
Le roi, tout étonné, fit venir les deux frères devant tous ses sorciers. Ce fut à qui ferait le plus de miracles.
On raconte que Moïse couvrit toute l'Égypte de poux jusqu’à la hauteur d’une coudée, et qu’il envoya chez tous les Égyptiens des lions, des loups, des ours, des tigres, qu entraient dans toutes les maisons, quoique les portes fussent fermées aux verrous, et qui mangeaient tous les petits enfants.
Le judicieux Calmet nous apprend, dans sa dissertation sur l'Exode : que les opérations des sorciers de Pharaon
point qu’on tuât des animaux, et il défendait à ses disciples l’usag> de la viande); qu’il parut avec une cuisse d’or aux jeux olympiques ;
. qu'il se fit saluer du fleuve Nessus : qu’il arrêta le vol d’un aigle,
apprivoisa un ours, fit mourir un serpent et Chassa un bœuf qui gâtait un champ de fèves, par la vertu de sa verge.
n'élaient pas des miracles proprement dits, mais une mélamorphose fort singulière et fort difficile, qui néanmoins n’est ni contre, ni au-dessus des lois de la nature.
La verge de Moïse eut la supériorité qu’elle devait avoir sur celles de ces sorciers conseillers d'Égypte.
C’est dommage que le célèbre Milord Bolingbroke ne croie point du tout que Moïse ait existé; et qu'il croie encore moins à ses miracles.
N'importe ! Non seulement la verge d'Aaron partagea l'honneur des prodiges de son frère Moïse ; mais elle en fit, en son particulier, de très adm rables.
Personne n’ignore comment, de treize verges, celle d’'Aaron fut la seule qui fleurit, qui poussa des boutons, des fleurs, des prunes, des amandes.
Ces boutons, ces feuilles, ces fleurs, ces fruits, avec la verge, se conservent précieusement à Aïix-la-Chapelle, avec la manne qui tomba dans le désert pour la nourriture des Israélites. Parmi ces reliques précieuses se trouvent une quantité étonnante de petits morceaux d'os, de cheveux et d’étoffes, enchâssés dans des étuis d'or et d'argent, qui
sont regardés avec tant de vénération qu'on en envoie
une partie pour honorer le sacre des empereurs. Dans la cathédrale de Milan, on conserve la verge de Moïse. Ÿ Il est vrai qu’il n’est pas prouvé démonstrativement que ce soit La même dont Moïse se servit ; car on en montre
une autre à Rome, dans Saint-Jean de Latran ; mais on
pourrait, pour ne point se tromper, les acheter toutes les deux, ou supposer pieusement que Moïse eut deux verges, la chose étant très possible.
Lorsqu'on veut des reliques de cette ancienneté, il ne faut pas s'amuser à des bagatelles et à chicaner sur des vétilles : on doit prendre le tout en gros.
Si nous voulions approfondir ce qu’on a dit et écrit sur
la verge de Moïse, nous serions bien embarrassés. Le rabbin A barbanel a fait une longue dissertation sur cette verge : il a débité un grand nombre de rêveries, eta
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assuré magistralement que Moïse l'avait emportée sur la montagne Où il était mort, et qu'il l'avait mise dans son tombeau. |
Je voudrais bien que le rabbin A barbanel me fit la grâce de me dire qui lui a révélé ce fait.
Jusqu’alors, nous pouvons en sûreté nous accommoder des deux vérges de Moïse et d'Aaron, quitte à en acheter une troisième, si elle vient à paraître.
Il ÿ à encore dans une autre église (dans la sacristie de l’église de Saint-Ambroise) une relique bien plus considérable de Moïse. |
C'est le serpent qu’il éleva dans le désert.
Quant à celle-là, elle n’est point double, aïnsi que la verge ; mais quoi qu'on en dise, je doute qu’elle soit de Moïse. |
Je croirais volontiers que c’est un mémorial de quelque événement extraordinaire, comme l’oie du Capitole.
Ce fameux serpent est de bronze : on l’a placé sur une colonne de marbre.
Jusqu'où ne va point l’aveuglement des hommes! Plaignons-les, plutôt que de les mépriser. La faiblesse est le
partage de l’humanité. Heureux ceux à dui le ciel a accordé =)
un peu plus d'intelligence qu'aux autres! Revenons à la verge.
Le diable qui, comme on sait, est üun mauvais singe des œuvres des saints, voulut avoir aussi sa verge, sa baguette, dont il gratifia tous les sorciers.
Médée et Circé furent toujours armées de cet instrument mystérieux. De là vient que jamais magicienne ne paraît à l'Opéra sans cette verge, et qu'on appelle ces rôles des rôles à baguette.
Aucun joueur de gobelets ne fait ses tours de passepasse sans sa verge, sans sa baguette.
On trouve les sources d’eau, les trésors, au moyen d'une verge, d'une baguette de coudrier, qui ne manque pas de forcer un peu la main à un imbécile qui la serre trop, et qui tourne aisément dans celle d’un fripon.
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Le docteur Formey, secrétaire de l’Académie de Berlin, explique ce phénomène par celui de l’aimant, dans le grand dictionnaire encyclopédique.
Tous les sorciers du siècle passé croyaient aller au Sabbat sur une verge magique, ou sur un manche à balai qui en tenait lieu, et les juges, qui n'étaient pas sorciers, les brûlaient. ;
Les prêtres, qui publiaient avoir le droit de chasser les démons, et à qui ce pouvait donner un grand crédit et produisait beaucoup d’argent, favorisaient cette opinion.
On ne voyait que sorciers, que démoniaques, que possédés. On eût dit qu’on était dans le temps des Amadis.
Peu à peu le mensonge a été connu : le nuage qui éclipsait la vérité s’est dissipé; et l’on n’a plus de foi à ces fourberies.
Plusieurs parlements ont décidé qu'ils ne croyaient plus qu’il y eut des sorciers ; lorsqu'ils jugent quelquesuns de ces imposteurs, ils les punissent comme des fourbes et non pas comme sorciers.
Jadis, ils firent brûler, à la vérité, le curé Gaufrédi, et ils crurent fermement que le diable lui avait donné le talent de se faire aimer de toutes les femmes en soufflant sur elles (en effet, il souffla sur beaucoup), ils crurent que le diable l’avait fait jouir de toutes ses pénitentes, l’une après l’autre. Pour ce, il fut condamné au feu; mais c'était en 1611 : c'était dans le temps où la plupart des parlements welches n'étaient pas fort au-dessus des caraïbes et des nègres ; dans le temps où nos bons pères croyaient de bonne foi qu'il y avait des loups-garous ; qu'ils croyaient de même que des moines du mont Cassin avaient vu l'âme de saint Bénédict, ou.Benoît; que des moines de Tours avaient vu celle de saint Martin, et des moines de Saint-Martin, et des moines de Saint-Denis celle de Charles-Martel ; du temps enfin où ils croyaient que les bêtes parlaient.
La conduite des gens d’esprit a fait ouvrir les yeux à bien du monde. Actuellement, le crédit des sorciers, des
astrologues, magiciens et diseurs de bonne aventure ne s'étend pas au delà des femmes et de la canaille.
Mais les verges subsistent toujours. On se sert encore des verges de bouleau ou d’une poignée de scions pour frapper les malfaiteurs sur le dos. Il est honteux et abominable: qu'on inflige un pareil châtiment sur les fesses à de jeunes garçons et à de jeunes filles. C’ était autrefois le supplice des. esclaves.
J'ai vu, dans des collèges, des barbares qui faisaient dépouiller des enfants presque entièrement; une espèce de bourreau, souvent ivre, les déchirait avec de longues verges, qui mettaient en sang leurs aînes et les faisaient enfler démesurément.
D'autres les faisaient fouetter ou frapper avec douleur, et il en naissait un autre inconvénient.
Les deux nerfs qui vont du sphincter au pubis étant irrités, causaient des pollutions (et ces pollutions sont charmantes), c'est ce qui est arrivé souvent à des jeunes filles.
Par une police incompréhensible les Jésuites du Paraguay fouettaient sur le cul tout nu les pères et les mères. Quand il n’y aurait eu que cette raison pour chasser les Jésuites, elle aurait suffi. (Voyez le voyage de Bougainville el les lettres sur le Paraguay.)