SOIRÉE XIII
Autant de têtes, autant de bonnets, {of sensus, tot capila. Avec ça, comment s'entendre dans le monde ?
N'en voilà-t-1l pas un autre qui vient vous dire et vous
écrire que le vice est plus utile à la société que La vertu ; que
le mal est nécessaire au bonheur des humains ? N’a-t-il pas l’impertinence d'avancer que cette proposition n’est point un paradoxe; qu’elle ne peut épouvanter que les oreilles des docteurs, des casuites et des moines ; et n’ajoutet-il pas, en se moquant d’eux, qu'il n’écrit point pour les sots ?
Voici comme ce nouvel original soutient sa thèse, en dépit des gens
Le Créateur qui avait donné une petite étincelle de sa liberté à l’homme, savait que l’homme était défectueux ou devait le devenir ; le Créateur savait tout.
Les défauts de la figure de boue devaient entrer dans l'harmonie de la boue de l’univers.
La nature qui ne fait rien en vain, en mettant le mal dans le monde, avait ses vues, et ses vues sont toujours admirables. :
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Un peuple vertueux aurait été inutile ; il n’eût formé qu'un peuple lâche, une race propre à figurer les bras croisés sur les arbres comme saint Simon Stylite (l}r a nourrir un cochon comme saint Antoine (2); à catéchiser un loup comme saint François (3); ou à se donner des coups de pierres dans l’estomac comme un ancien docteur de l’Église (que, nous ne nommerons pas pour son honneur et gloire), à cause que la nature l’excitait à conserver son espèce.
Les vices, dans leur origine, étaient aussi brutes que les hommes. Ils marchaient, pour ainsi dire, à quatre pattes avec le roi des animaux.
Les arts, les sciences, les sots et les philosophes Les ont éclairés de leurs flambeaux ; les charmes de la poésie leur ont donné ce {on de la bonne compagnie qui commence à les rendre respectables parmi nous.
Nos pères se saoulaient du gros vin de leur cru. Nous
(1) Il resta quarante ans droit sur une colonne, ainsi qu’une statue; il eut seulement, pour se délasser, le même privilège que les oies qui se tiennent tantôt sur un pied, tantôt sur l’autre. Avant que le dénicheur des saints, Baillet, eut déplacé Simon, on l’invoquait pour les maux de jarrets.
(2) On sait l’histoire du cochon ; on sait aussi les folies que fit le diable pour tenter Antoine dans la personne de son cochon. On sait de même que cet Anfoine fonda des auges pour les cochons et des abreuvoirs pour les moines.
(3) Un loup avait fait le diable à quatre ; il était enragé : il entra un jour dans une ville et mordit beaucoup de personnes. François ayant été instruit de cette aventure, vint trouver l’animal, et lui dit : « Mon frère le loup, si tu veux me promettre de ne plus faire le diable à quatre, comme tu as fait jusqu'ici, les bourgeois de cette ville te nourriront. » — Le frère le loup fit signe qu’il ne demandait pas mieux. Le frère le loup leva la patte droite et la mit poliment dans la main du frère François. Frère François se rendit caution pour le loup. — Le loup, se mettant à genoux, promit qu’il n’était point loup à violer sa promesse, il fit entendre cela par gestes. En effet, lPanimal tint parole : il vécut encore deux ans dans une profonde paix, non seulement avec les hommes, mais encore avec tous les chiens de la ville et des environs.
C’est le même saint qui maudit une truie pour avoir tué un agneau par bêtise. Nous parlerons une autre fois des autres beaux miracles de ce François, qui sont en grand nombre.
autres nous ne buvons plus; et si nous nous avisions d’enterrer notre raison dans le vin, nous la perdrions non dans du gros vin de Bordeaux, mais dans le meilleur vin de Champagne ou des meilleures côtes de Bourgogne ; car (dans ce siècle Aumnanisé) un homme obligé de manger des pierres choisirait assurément les. plus blanches.
La vertu qu'on oppose aux vices est une chimère qui amuse les hommes depuis la création du monde. Eve a été tentée par le serpent : elle a mangé de la PO : elle en a fait tâter à Adam, son mari. |
Les profondes têtes de l'aréopage ont RCE longtemps ce qu'était la vertu. | Désespérés de la connaître, ces docteurs: ont placé : sur leurs autels ces deux monts : ignoto Deo !
Le mot de vertu a passé par mille siècles et mille générations sans rendre nos devanciers ni plus vertueux, ni plus sages, ni plus savants.
Brutus, dont nous avons parlé tantôt, illustre dans l’ancienne Rome pour avoir prononcé ce mot plus souvent dans le Sénat, avoua qu'elle n'était rien (comme nous l’avons dit) et se repentit de n'avoir embrassé que la nue d’Ixion.
Savez-vous, mes amis, Ce que c'eswque cette nue d’Ixion ? Si vous ne le savez pas, je vais vous l’apprendre.
Ixion, roi des Lapithes, avait refusé à Déïonée les présents qu'il lui avait promis pour épouser sa fille Dia; ce qui obligea ce dernier à lui enlever ses chevaux, ses bœufs, ses vaches, ses cochons, ses dindons.
Ixion, dissimulant son ressentiment, attira chez lui Déïonée, et le fit tomber par une trappe dans un fourneau ardent; il eut de si grands remords de cette trahison que Jupiter le fit mettre à sa table pour le consoler.
Ses premières fautes ne le corrigèrent pas. Il osa aimer “Junon, la femme du maître des dieux, tâcha de la cerrompre et de faire Jupiler cocu. Mais la déesse en avertit son époux qui, pour éprouver ‘Ixion, forma une nue qui ressemblait à Junon, et la fit paraître dans un lieu secret, où Îrion la trouva.
Ivion ne manqua pas alors de suivre les mouvements de sa passion, et de contenter tous ses désirs charnels avec la nue. ee
Alors Jupiter, trop convaincu de son dessein, foudroya le téméraire et le précipita dans les enfers, où il est encore, et où les Euménides l’attachèrent avec des serpents à une Toue-qui tourne sans cesse.
Cet IKion était un fou qui ne connaissait pas la vertu. Mais Salomon, le plus sage des rois, selon les vieux livres, et le moins sage selon les nouveaux, prononça qu'elle n était que vanité. Salomon voulut la suivre : il la demanda au ciel : il ne la trouva ni dans le temple magnifique qu'il avait fait bâtir, ni dans les bras de ses maîtresses.
La bouc qui forma l'univers et le premier homme n’eut d'autre perfection que celle d’altérer sa forme.
Le désordre qui devait naître de cette altération était le seul bien qui pouvait former l’ordre général.
L'optimisme du monde était dans la décadence des choses essentiellement changeantes. La boue ne pouvait produire d’autre effet. |
Les vertus qu’on pouvait imprimer sur cette boue ne pouvaient être que des caractères imprimés sur le sable : l'argile grossière que la nature avait animée était changeante : pouvait-elle être capable d’un état permanent comme la vertu ?
Les vices, leur variété, leur changement, convenaient à l’oplimisme du monde ; c'était de cette multitude de défauts que devait naître le bien général. (Voyez la fable des abetlles.)
L'ordre imprimé sur toute la nature n’est que l’heureux effet des changements qui lui arrivent.
Les vices sont pour l’homme ce que les défectuosités que nous apercevons dans la nature sont pour l’univers.
La nature ne pouvait agir qu'avec la chimère du bien et l’essence du mal. Elle n’avait point d’autre fond sur lequel elle pouvait travailler pour le faire. —— Elle a réussi par lès vices ; l'ouvrage était manqué par les vertus.
La vanité est un remède sage de la nature (dit Helvétius) qu’elle augmente en nous avec l’âge, à cause que les maux qu’il doit guérir acquièrent plus de force et de consistance. |
Ce vice dérobé aux dieux est le premier bien, et, peutêtre, l’unique bien de la société.
« Un homme rempli de lui-même travaille à son bien particulier : il ne peut travailler à ce bien particulier qu'il. ne travaille au bien général. »
Un particulier sur les bords de l’Amstel a de la vanité : il met sur l’eau le lait, Le fromage et le beurre que ses vaches produisent, 1l va porter ses denrées sur la mer ou sur d’autres rivières : ses voisins, plus puissants, étonnés de son audace, le condamnent : il revient quelques mois après, chargé des richesses de l’autre monde; on l’admire, on l’imite : Amsterdam naît subitement comme Thèbes, et le commerce des nations se trouve l'ouvrage des vices, de l’avarice et de la vanité.
La première félicité de ce monde est d’être heureux, ou de croire de l'être.
Si le premier bonheur ne peut être notre ouvrage, le second peut le devenir en concevant une grande idée de nous-mêmes.
Celui-là est heureux, dit Sénèque, qui ne voit autour de lui aucun homme avec qui il voulut être changé.
La vanité, l’orgueil, l’amour-propre, peuvent donc faire le bonheur des hommes ? — La vertu ferait-elle autre chose ?
La base des grandes choses de ce monde, c’est l’amourpropre, l’orgueil, la vanité.
Sans ces cris puissants, plus utiles et plus nécessaires que tous les cris, toutes les trompettes, tous les fifres et tous les tambours de la conscience, l’homme, en voyant ses vices, s’épouvanterait, et deviendrait insupportable à lui-même.
Si les hommes étaient sans v'ces, l’univers rentrerait
dans le néant, in obscuro vacuo. Et, ma foi ! ce serait grand dommage !
Les Dieux même, sans la gloire d’être honorés, auraient laissé le sceptre au vieux chaos et se fussent gardés de Construire ces machines, ces diables de machines à deux pieds, sans plumes, qui les offensent chaque jour; mais ils tirent quelquefois des révérences, quelques tournoiements de pieds et tous les petits profits qu'on peut tirer d'un fripon ou d’un mauvais payeur, et Ça fait toujours plaisir.
Les hommes sans vanité, dit Voltaire, seraient des ânes qui se borneraient à manger leurs chardons.
Les. moines, les dévots qui ne font rien, et qui sont sans orgueil (à ce qu'ils disent), n’ont pour partage, dans les instants où ils raisonnent, que l'ennui, le dégoût et la langueur.
Les soupirs qu’on entend dans les cloîtres, Les contorsions de la Trappe, les grimaces des Capucins, les élans des chartreux annoncent-ils ce bonheur et ce contentement, l'apanage del’amour-propre ?
Les douleurs de ces bienheureux reclus nous font prendre la vertu pour une indisposition de leur âme.
Si leurs cris, leurs inquiétudes, leurs tourments et leurs tambours, leurs fifres et leurs trompettes de la conscience sont les marques de la vertu, la vertu est donc bien haïssable.
L'humilité qu’on oppose à l’amour-propre n’a fait aucun bien à l’univers.
Elle a produit, il est vrai, le révérend père Pancrace, capucCin indigne ; elle a couronné la vie de dom Gilles à la Trappe. — Quel fruit a-t-elle produit à la société ?
Elle lui a fait perdre deux hommes et des talents que la vanité eût rendu utiles à la patrie.
La chasteté, cette vertu stérile, enterre sœur Conceplion à l’âge de seize ans dans un tombeau sacré.
Sœur Conceplion croit que, si elle concevait légitime-
ment un enfant entre les bras d’un chaste époux, elle ne serait point parfaite comme le père céleste est parfait.
Sœur Conception a lu des livres stupides; elle a entendu quelques plats sermons d'un capucin indigne ; elle s'imagine en conséquence qu’il y a du mérite et des grâces à ne point obéir au premier commandement que Dieu fit à l’homme : croissez et mullipliez.
Sœur Conception se croit dans le ciel à cause que la nature se caresse et se multiplie autour d'elle, tandis qu’elle sémit et qu’elle avoue à l'oreille de son directeur que son cœur désire très souvent de faire ce que la nature fait sous ses veux avec tant de plaisir.
La nature sage développe le germe de nos vices. Ceux qu’elle développe le plus tôt, ce sont ceux qu’elle destine aux plaisirs de l’amour ; elle n’épargne rien alors, à cause que l’amour est le vice le plus nécessaire à la société.
La volupté est l'enfant gâié de la nature. Une fille voluptueuse fait plus de bien à la société qu'une fille vertueuse.
Nous savons que le plaisir seul nous fait aimer les femmes ; plus une femme sera voluptueuse, plus elle nous donnera de plaisir. ,
Un homme qui caresse une fille vertueuse (s’il en est), n'éprouve pas avec elle ce qu’il sent avec une fille de joie.
Ces filles de joie, nous les appelons de misérables créaturés, noms fort nobles que nous croyons méprisables, et que l'instinct et la vérité, plus forts que nos préjugés, nous ont arrachés pour venger la nature.
Tous les hommes s’apercoivent d’un petit air frais, d'un petit air de rafraîchissement près d'une fille vertueuse, qui laisse à l’âme la liberté de penser, avantage peu précieux pour l’âme, puisque, dans le moment de l'ivresse de l’amour, l'âme qui cède aux transports du corps ne pense plus, et démontre assez, par son silence, le peu de cas qu’elle fait de la vertu.
Les lois de la chasteté ont fixé une femme à chaque homme.
Les lois de la chasteté auraient raison, si la somme des
filles égalait la somme des hommes: mais la somme des filles est de vingt-quatre à un.
Les hommes fixés à une seule femme ont des temps où ils ne peuvent en approcher. |
La fin d’une grossesse, les suites des couches et les jours périodiques où le beau sexe sacrifie à la lune, sont les dimanches qui ne sont point compris dans les jours ouvrables.
Dans. ces vacances, un homme pourrait, sans se fatiguer, faire un enfant à une fille, si nos lois de chasteté. ne nous ordonnaient pas de laisser ces plantes stériles.
Ce profit que nous ôtons à la population, dont nous avons, fait une vertu, a été méprisé des anciens.
Ces bonnes gens, ces vieux bons grands-pères estimaient leurs plaisirs et leurs enfants : la multitude des uns et des autres faisait leur gloire ; ils furent toujours le triomphe d'Israël où la stérilité était un châtiment.
Jacob faisait à la fois des enfants aux deux sœurs et à leurs servantes. Et cela allait bien pour la population du peuple d'Israël.
Le bonhomme Jacob aimait l'amour domestique, c'était:
un gosier à {out grain.
- Dans son sérail, le sage Salomon faisait, tous les jours, des enfants, et trouvait encore le temps de renvoyer, pleine de bienfaits, la reine de Saba, qui était venue er: Judée exprès admirer sa vertu et son poil roux.
Son père David avait autant de femmes que le calendrier juif avait de lunes et de jours. Malgré cette provision, le: seigneur roi en prenait encore Chez ses voisins.
La conduite amoureuse de ces saints personnages ne paraît point avoir offensé le Dieu d'Abraham, car Jacob: était de ses amis, et l’on passe à ses amis ces bagatelles qui ne sont, dans le vrai, que des douceurs et des sottises tres. naturelles que la nature a très sagement jetées sur la sur-
face des misères humaines pour égayer le fond de la vie. :
S1 la vertu, l’ouvrage de l'intelligence et de la réflexion, entrait de bonne heure dans le cœur: ou dans la tête des
| hommes, la société perdrait infiniment.
174 L'ŒUVRE DE VOLTAIRE RS NE RE ee
La Tulipe, la Fleur, n’iraient point exposer leurs précieux corps aux coups de mousquet ou aux raisons bru- tales du canon; mais heureusement pour le bien général, ces messieurs avaient des vices ; ils aimaient le vin et la grisette.
Un bouchon achalandé leur occasionne la connaissance de Fanchon, de Manon. Ces demoiselles de la rue Maubué avaient enchaîné parleurs faveurs les futurs Alexandres.
Un jour qu'ils avaient envie de régaler leurs luronnes, le roi leur fit offrir une dizaine d’écus pour signer deux mots d’écriture.
L'opération étant facile, la Tulipe signe; les dix écus sont comptés ; il les mange en deux jours avec sa maîtresse ; Le troisième, le cœur, la tête, remplis de vin et des appas de sa belle, il lui fait ses adieux et part pour l’armée.
Si le soldat était vertueux, trouverait-on dans le service autant de gaieté, autant de bravoure que l’amourpropre et la vanité entretiennent dans les corps militaires ?
Le soldat vertueux serait triste, abattu : l'air froid de la vertu le suivrait dans le combat.
De tous temps, le soldat a toujours été vicieux, ou au moins plus dissipé que le citoyen. Cependant Dreu a pris le titre de Dreu des armées ; les moines qui sont si saints (à ce qu'ils disent) qui existaient dans l’ancienne loi sous le nom de Nazaréens et peuplaient le bas et la cime du Carmel, n’ont point été aussi agréables aux yeux de Dreu que le militaire : car Dieu ne prit jamais le titre du Dre des moines, dit le savant Erasme.
Un soldat avec de la vertu ne pourrait jamais faire le métier de racoleur.
Si la vertu et la vérité se donnaient la main, un soldat vertueux et vrai n’oserait exagérer la tendresse de son capitaine, l'amour paternel du sergent et les entrailles compatissantes du caporal.
Le cri de la vertu et de la vérité lui dirait au fond du cœur qu’il manque à la probité. Oserait-il se saouler avec
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ceux qu'il enrôle, les faire tomber exprès dans l'ivresse, profiter de cet. instant pour les enchaîner, et mentirait-il comme un racoleur? |
Étant logé à Nantes, au Cheval-Blanc, un soldat recru-
tait à côté de ma chambre : «Mes amis, disait-il à quelques
niais de Bretons qu'il racolait, en campagne nous mangeons avec nos officiers ; en garnison, nous avons la soupe, le bouilli, le rôti, et toujours le dessert. »
Un Breton, qui aimait l’Angélique de Chateaubriand,
demandait au racoleur s’il mangerait de la confiture.
« Oui, diable m'emporte! je te chargeraïi, en arrivant au régiment, des confitures de la chambrée; tu pourras t’en crever ; tu seras près du baquet. »
La paresse, ce vice tranquille que les théologiens, les prêtres, les moines, les capucins ont mis dans le ciel, en purgatoire et aux enfers, a fait longtemps l’apanage des dieux.
Ce crime, dont on fait un péché mortel, est un vice de l'imagination. |
Un homme né tranquille, à cause que le sang coule lentement dans ses veines, semble sans ressorts et sans vie.
Les femmes blondes sont plus lâches que les brunes ; les climats chauds plus sujets à la paresse que les climats froids. es
Un Siamois croit que la perfection est la paresse. L’oisiveté est le mérite des moines; ils s’imaginent, comme les
Siamois, que vivre sans rien faire est l’état parfait du
Père Eternel.
La paresse fait un bien à la société, en ce qu’elle laisse tomber des mains de ses adorateurs des richesses qui
passent dans les mains des hommes occupés et agissants,
qui retournent après quelques générations dans l’état d’où elles sont parties.
Les richesses seraient permanentes dans les familles si la paresse ne les balançait point. C’est ce flux et reflux
- qui fait tourner la roue de la fortune.
La colère est la mère de la bravoure. C’est elle qui nour-
rit dans les corps militaires cette valeur qui les distingue aux champs de Mars. L'Église l’a placée quelquefois dans le sanctuaire.
On a vu Dominique, rempli de cette sainte colère, faire égorger les Albigeois pour ses rosaires.
Bernard l'avait dans le cœur et dans la bouche, quand
il prêchait les croisades aux potentats. Ce dernier a fait plus de mal à la France que le diable, dit M. de Voltaire. Nos terres sont restées incultes, le peuple dans l’ignorance
et le clergé dans le libertinage. Le crime, le sang et l’hor-
reur ont été les beaux fruits du fondateur de Clairvaux. C'est deux curieux personnages que ce Bernard et ce Dominique | Bernard était fripon comme le chien de saint Roch. Ses vols, ses larcins se trouvent sur toutes les chartes et les fondations de ses monastères. La plupart sont construites en ces termes :
Mot, Bernard, misérable pécheur et serviteur de Dieu, je donne au Seigneur de *** frois mille journaux de terrain en paradis pour lui et ses héritiers, à perpétuité, en considération de trois mille journaux labourables qu il a donnés à notre monastère de...
Signé : BERNARD, et plus bas \ L’INDUSTRIE.
Nos pères étaient bien sofs de croire que le paradis s’achetait comme une terre à clocher, et Bernard un grand voleur de profiter de leur sottise.
Ce rusé moine, qui connaissait sa bête, prêcha la fin du monde. Les seigneurs Welches ou Gaulois, qui avaient
peur de la fin du monde, en faisant tous les jours des enfants :
à leurs maîtresses, portèrent leur argent aux moines assez fripons pour le recevoir.
Bernard, fàché de voir la France si peuplée, fit des almanachs qui firent égorger en Syrie les trois quarts de la nation.
Ce Nostradamus fut surnommé le Divin pour avoir dit de grosses injures aux papes et aux rois, et fait des dissertations sur les œufs durs et les omelettes au lard.
Il a composé des méditations dévotes où il dit : « Que suis-je? Un homme fait d'une matière liquide ; dans le moment que j'ai commencé d'exister, j'ai élé formé par la semence humaine. Ensuite, cette écume venant à se congeler et à croître, elle s’est changée en chair. »
Je ne crois pas que les mères laissent de pareilles méditations entre les mains de leurs filles.
Dominique, fondateur des mendiants jacobins, des indignes précheurs, lui, fut célèbre et cruel dans l'Église.
Sa mère rêva, dans le temps de sa grossesse, qu'elle accoucherait d’un chien.
Les dévots ont assuré que ce rêve de chien annonçait un grand homme, et que l’enfant serait une des plus belles lumières de l’Église, à cause qu'il y avait beaucoup de relation entre un chien et une lumière. L'événement a vérifié le songe.
Dominique a beaucoup aboyé : son éloquence fanatique a fait égorger quarante mille Albigeois.
La création du rosaire l’a comblé d'honneur. Il fallait, en effet, une grande étendue de génie pour saisir cette longue suite de Pater et d’Ave Maria, et les enfiler si spirituellement dans la ficelle.
Cette belle invention l’a rendu immortel chez les dévots et les dévotes, dont le royaume n’est point de ce monde ; car, dans ce monde, on raisonne, et les dévots et Les dévotes ne raisonnent point.
Le fondateur du rosaire fut doué de plusieurs visions diaboliques.
Il jouait avec le diable comme avec son camarade. Ce mauvais sujet, si rebelle aux ordres de Dreu, était soumis et rampant aux pieds du bourreau des Albigeoïs.
Lorsque Dominique appelait le diable, il venait aussitôt. Un jour, il vint, habillé en oiseau, voltiger sur l'épaule du saint.
Dominique prit le diable, le pluma devant ses confrères, et quand il fut plumé, il s’envola de ses mains, tant Satan était puissant en œuvres. a
Un soir, le prêcheur, ne trouvant point son chandelier, il appela Satan, lui ordonna de tenir la chandelle pendant qu'il ferait sa prière. Comme il restait longtemps à prier, la chandelle qui était à l’extrémité brûlait le chandelier. Satan, qui n’était pas fait à la chaleur de nos chandelles, jurait comme un diable contre le saint : force fut à lui, dit l'histoire, de souffrir jusqu’à la dernière goutte de suif. La brûlure terrestre lui sembla plus insupportable que les feux de l’enfer.
Le diable, continue la même légende, vint se confesser à saint Dominique. Il fit une déclaration si sincère de ses péchés, il parut si contrit que le directeur lui promit l’absolution s’il voulait s’amender.
Satan qui était, comme bien des chrétiens, contrit, sans jamais penser à mieux faire, ne reçut pas l’absolution. C'était un grand coup que la conversion d’un sujet véreux comme Satan. Les dévots eussent tiré de là de grands sujets d’éditication. Mais la grâce, pour des raisons à elle connues, ne permit point la consommation du grand œuvre qui nous assurait la vie éternelle à jamais.
Saint Dominique fut ravi au ciel et conduit devant le trône de Dreu. Ne voyant aucun jacobin dans ce séjour glorieux, il se mit à braire.
Un ange, sensible à ses larmes, le consola et lui dit :
Ne pleure plus, mon camarade, suis-moi, je vais te montrer de belles choses. »
Ils avancèrent près de la sainte Vierge, l’ange leva le jupon de Marie, et lui montra une multitude de jacobins qui y étaient cachés.
La sainte Vierge aimait tellement les jacobins qu’elle les aurait mis dans sa chemise.
De pareils contes déshonorent la vérité et la raison. Mais revenons à la colère.
La colère des gens d’Église a été la plus funeste aux
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États; celle des particuliers a troublé quelquefois des familles. Celle des rois seule a eu plus souvent d’heureux succès. ;
Sans la juste et raisonnable colère de Philippe le Bel, nous devenions l’objet éternel de la colère divine de Rome, et celle de l’Inquisition aurait tôt ou tard troublé la tranquillité de nos foyers.
La grande inaction et l’usage des nourritures âcres et chaudes forment les tempéraments colériques.
« L'inaction (disent les médecins) prive le sang d’une certaine humidité qui sert à le tempérer. Un sang trop peu tempéré par l’humide fait un tempérament emporté, bouillant. Les poules qui demeurent longtemps sans manger, lorsqu'elles couvent, paraissent dans ce temps-là dans une espèce de fureur. Les climats chauds produisent une grande abondance de bile facile à s’enflammer. »
Le remède le plus simple qu'on puisse donner à une personne en colère, est de s'asseoir, parce qu'étant assise, le mouvement des esprits animaux qui se portent au cerveau se ralentit ; un air humide est bon contre la colère. On se fâche moins dans l’hiver que dans l’été. Les animaux sont plus sujets à la rage dans les saisons chaudes
que dans les froides.
Le jeûne augmente la colère. Les dévots qui jeûnent s’enflamment plus aisément. Le lion, quand il est affamé, souvent est en colère. Lorsqu'il est rassassié, il est doux et traitable. Les vices, en général, sont utiles à la société, il n'y a que les vices et les vertus des dévots qui n’aient jamais servi au bien de l'humanité. J’étendrai ces idées dans un autre livre.
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