‹ L'œuvre de Voltaire 1923Chapitre 44 sur 57 · SOIRÉE XIV · texte numérisé non relu

SOIRÉE XIV

L'homme est trop faible, hélas ! pour dompter la nature, dit Voltaire. La chasteté, cette vertu stérile, que DIE n’a point faite ni commandée, comme nous l’avons dit, puisque la première loi donnée à l’homme fut celle de croître et de multiplier, cette vertu, disons-nous, est une idole qui n’a ni pieds ni pattes. Cette vertu, enfin, que l'Église a mise sur ses autels, ne dépend ni de la faiblesse de l’homme ni des forces de son âme, elle est impossible à la plupart des mortels, tant qu’ils resteront attachés à l'argile qui les enveloppe.

Le mariage, cette planche précieuse pour les filles après naufrage, est un sacrement connu avant la naissance de Jésus, puisque Jean-Baptiste accusait Hérode d'adultère.

Le mariage, ce frein salutaire, selon saint Paul et l’expérience, ne peut retenir vos prêtres et vos moines, ô Welches!

Est-ce pour les exposer plus souvent à violer les commandements les plus sacrés, que vous les tenez sous le joug du célibat ? Votre loi humaine est-elle préférable à la loi divine ?

En multipliant vos célibataires, vous avez multiplié les crimes, exposé davantage les filles et les femmes de vos frères : n’existàt-il qu’un cocu dans une province fait par un moine, facon la plus détestable d'être cocu, vous auriez toujours mal fait d'exposer un seul homme aux suites fâcheuses qui peuvent résulter de ‘son crime.

Vous prêchez qu'il vaut mieux se marier que de brûler, et vous brûlez vos prêtres, vos moines et vos nonnes dès ce monde; quelle conduite !

Ces prêtres, ces moines vous déshonorent, vous dis-je : ils couchent avec vos femmes, vos filles, vos tantes, vos nièces, vos cousines.

C'est un moine, un abbé obligé à des ménagements pareils aux siens, qu’une fille, une femme choisit pour greluchon. Leur intérêt pour le silence est commun. Le moindre éclat ferait mettre Ja femme et la fille à la Salpêtrière, conduirait le moine dans un cul de basse fosse, et ferait évaporer l'évêché, le canonicat ou la cure que l'hypocrisie de l’abbé est à la veille de lui procurer.

Toutes les femmes ou toutes les filles ne peuvent pas avoir des prélats, des curés ou des chanoïnes pour greluchons : ce sont là des trésors qui ne sont destinés que pour celles qui sont les plus heureuses ; mais elles en trouvent dans les moines, dont elles se servent au besoin.

Les moines sont, en fait de galanterie auprès des dévotes, ce que les Suisses sont en France, troupes auxilisires et jouissent de tous les privilèges de la nation.

Le secret est leur partage. Ils se glissent dans les familles sous le nom de directeurs spirituels, de conducteurs dans la voie du salut ; et ils promettent de mener par la main, dans le chemin du ciel, jusqu’au petit chien de la petite fille du logis.

Le mari est le premier trompé, et bénira chaque jour l'heureuse connaissance qui le cocufie.

Le célibat est une source de débauches et de crimes. Vous l’avez établi, Ô Welches! dans ces siècles fabuleux, où l’on trouvait des miracles aussi aisément que l’on trouve des rats dans les caves.

Vous avez admiré avec enthousiasme le beau côté du célibat, sans penser que la nature pouvait se moquer de vous ; vous avez mis le fantôme à la place de la réalité.

Vos prêtres, vos moines sont exposés à confesser joue à joue de belles femmes, d'entendre le récit de leurs péchés vertueux, le plan de leurs attitudes, le détail de leurs attouchements, les circonstances les plus galantes de leurs faiblesses, enfin le tableau le plus séduisant.

Les croyez-vous insensibles à ces récits : pensez-vous que le vieil homme ne s’enflammera point ? Pensez-vous que vos ministres pénitentiaux sont de pierre de Namur

ou de Saint-Leu, de marbre de Gênes ou de Paros ? Ils sont, dites-vous, châtrés pour le ciel. Prenez garde à cette castration. Le Grand-Ture ne s’y fierait pas.

Un prêtre a entendu des confessions galantes, il n’a point de femmes pour éteindre légitimement le feu que la déclaration d’une fille aura allumé dans son âme : au retour du tribunal, il parcourt sa servante avec plus d’attention.

Les faiblesses qu'il viint d'entendre ont ému son cœur, et porté dans ses regards la chaleur du plaisir. L’exemple, la multitude des délinquants le rend plus hardi.

L'usage du confessionnal lui démontre que tous les hommes et les femmes ont tâté du péché originel. Sera-t-il seul des enfants d'Adam sans toucher à l’arbre de la connaissance du bien et du mal ? ;

Sa servante Margot, retirée le soir avec lui, tient le péché originel ; si la pomme est encore fraîche, M. l'Abbé y tâtera ; le scapulaire, le rosaire, le cordon de saint François, un crâne tondu ou pelé et les calottes de maroquin n'empêchent pas la nature d'exiger ses droits. C’est une sottise de prétendre récalcitrer contre elle; on n’en vient jamais à bout.

Le poète des philosophes a dit :

Naturam expellas furcä, tamen usque recurret.

Les papes, fondateurs du célibat et des bordels à Rome, se sont bêtement imaginés que le célibat était une vertu, à cause qu’il était un vice par son inaction.

Pour établir cette chimère, et-en faire une loi aux ministres des autels, on a renversé l’Écriture, car la seconde qualité que saint Paul requiert dans un évêque est d’avoir une femme ; condition sans laquelle il ne peut être appelé à l’épiscopat.

Le saint apôtre des nations était si persuadé de cette vérité qu'il était marié; son mariage est bien déclaré dans la première aux Corinthiens, chap. v, v. 5.

N'avons-nous pas, dit-il, le pouvoir de mener partout une femme sœur, c’est-à-dire une femme qui soit notre

sœur en J.-C. comme font les apôtres et les frères de Notre- Seigneur et Céphas.

Dans le grec il y a : une femme sœur faisant profession de la foi de J.-C. N’avons-nous point le pouvoir ? — Cette expression ne marque-t-elle pas un droit qui n’appartient qu’à l’homme marié ?

Les apôtres qui prêchaient contre le scandale n’eussent point édifié les gentils s’ils avaient amené avec eux des femmes qui ne fussent point les leurs.

Saint Ignace, dans sa lettre aux Philadelphiens, met saint Paul au nombre des hommes mariés. :

L'invention du célibat fut condamnée autrefois dans le concile de Constantinople, qui dit expressément au treizième canon :

Comme nous avons entendu dire que l'Eglise romaine ordonne que ceux qui sont prêtres ou diacres abandonnent leurs femmes légitimes, les pères assemblés dans ce Concile décident que, suivant l’ancienne discipline exacte dans l'Eglise et l’ordre des apôtres, les prêtres et les diacres vivront avec leurs femmes légitimes comme les laïques, et nous défendons surtout, lorsqu'on ordonnera des prêtres ou diacres, qu'on les refuse sous le prétexte qu'ils sont mariés et qu'ils veulent habiter avec leurs femmes après l’ordinalion. Nous ne voulons point outrager le mariage, ni séparer ce que DIEU a conjoint.

La vanité a occasionné en partie la suppression du mariage dans l’Église. Les prêtres ont cru par là se rendre plus respectables aux peuples.

Lorsque le concile de Trente agita la question du célibat, les vieux prélats, qui avaient vu les naufrages de la chair, et la sûreté dans le mariage pour fixer près d’un vieillard l’inconstance d’une femme, opinèrent pour continuer aux prêtres la permission de se marier.

Les jeunes évêques, assurés de pouvoir fixer leurs conquêtes, et certains de trouver des femmes partout, ne furent point du même avis. En conséquence, l’idole du célibat

fut remise sur son piédestal ; et pour assurer à jamais sa gloire, le concile décida d’après.

Si quelqu'un, ajoute ce concile, s’avise de dire que le célibat n’est pas plus saint que le mariage, qu’il soit anathème.

Depuis cette ordonnance, combien de fois les désordres qui l’ont suivie n’ont-ils pas fait regretter à tous les gens sensés la privation des anciens usages ? Un pape dit expressément dans ses écrits qu'il serait très nécessaire, pour prévenir et arrêter bien des crimes, de remettre les choses sur l’ancien pied.

C’est le pape Pie II. Parmi ses sentences et ses proverbes on trouve

Sacerdotibus magnä raione, sublatas nuptias, majori restituendas vidert.

« On a défendu le mariage aux prêtres par de grandes raisons; mais, par de bien plus grandes, on devrait le leur permettre. » Voyez Platina in vitis Summ. Pontif. Rom. Edit. Venet. ap. Guill. de Fontaneto. 1518, in-fol., fol. 16, verso. On a voulu constater la vérité de ce passage.

C’est un pape et un pape savant qui parle. C’est le même qui, n'étant encore qu'Æneas Silvius et ne songeant point qu’il parviendrait un jour au pontificat, écrivait dans les termes suivants à son ami Jean Périgal :

« Il n’est rien qu’on n’obtienne de la cour de Rome avec de l'argent : l'imposition des mains, les dons du Saint- Esprit, la rémission des péchés, tout s’y vend chèrement. Conservez donc votre or pour vous en servir au besoin. »

Nihil est, quod absque argento Romana Curia non dedat : nam et ipsæ manus imposiliones et Spiritus Sancti dona, venduntur. Nec peccatorum venia nisi nummatis impenditur. Serva igitur aurum, ut cum opus sit, præslo requiras. — Æneæ Sylvii, seu Pii II. Oper, pag. 149.

L'Église a pensé que la charité serait plus affermie par les vœux de la continence. Les dévots, toujours emportés. par leur zèle, ont cru qu’il était fort aisé de se dépouiller de son sexe.

Le sacrement de mariage, cette source de bénédictions pour les laïques, est une source de sacrilège pour le prêtre, à Cause des plaisantes raisons que voici :

Les prêtres ont fait vœu d’obéir aux commandements de Dieu avant d’avoir fait vœu de chasteté.

Un prêtre incontinent doit se marier, selon l’apôtre ; il ne le peut selon l’Église, parce que, suivant le pape, il est plus obligé à Îa plupart des sots canons des conciles qu'aux commandements de Dreu.

En se mariant, il ne rompt pas son vœu et ne pêche plus contre la loi de Dieu; mais l’Église (qui est sage) préfère les gens qui manquent à la loi de Dieu à ceux qui manquent aux siennes.

« Il vaudrait mieux, disent nos prédicateurs, anéantir le monde que de faire un péché mortel. »

Sans faire rentrer le monde dans le chaos, le pape peut, s’il veut, anéantir dix millions de péchés mortels, en faisant marier les prêtres, les moines et les nonnes. Mais Rome ne le veut pas. Plus tard, elle le voudra, car tout tend vers la vérité, c’est le centre de la raison.

Les docteurs ont appuyé leur doctrine du célibat sur ces paroles de l’Écriture :

Ceux qui ont quilté leurs femmes, leurs enfants et leurs biens auront la vie éternelle.

Dans ce passage, il s’agit de quitter ce qu’on ne pourrait garder qu'en renonçant à la foi; car J.-C. ne pouvait dire aux hommes : « Abandonnez vos femmes et vos enfants » lorsqu'il leur défendait de séparer ce qu’il avait uni.

En conséquence de ce passage mal entendu, on a défendu aux prêtres le mariage. Pourquoi l'Église ne leur a-t-elle point défendu aussi les richesses, que DIEU a condamnées formellement ?

Dieu ne défend pas de s'attacher aux femmes. Son apôtre nous dit de les aimer comme J'Ésus-CHrisT aime son église ; c’est-à-dire d’une tendresse extrême.

Dieu nous défend d’aimer les richesses. L'Église, au con-

traire, défend à ses ministres l’amour des femmes et les comble de richesses et de bénéfices.

Le vœu de continence, dit un auteur célèbre, est d'autant plus parfait que la continence, par sa nature, n’est praticable que par peu de personnes.

Un moine aura vécu chastement vingt années : il voit dans son église, ou il rencontre dans une promenade publique un objet séduisant, le voilà subitement épris et dans l’état de brûlure dont parle l’apôtre.

L’imagination des hommes, toujours emportée vers le merveilleux ou l’incroyable, a voulu faire des vertus que la nature n'avait pas faites.

Le tempérament, guidé par la nature, s’est moqué de la chasteté. La raison, éclairée par sa propre lumière, a ri de l'impossibilité d’être plus parfait, en combattant à chaque instant contre la chair.

On peut trouver, je le crois, quelques continents, surtout dans un âge avancé; mais on ne trouve point un homme chaste : de la continence à la chasteté, la distance est de plus de cent lieues.

Une continence éternelle est, chez les prêtres et les moines, la vertu par excellence ; en quoi je ne les comprends pas, en sachant ce que c’est qu'une vertu dont il ne résulte rien.

Autrefois, les pères condamnaient au célibat les enfants dès le berceau : aujourd’hui, ils s’y vouent eux-mêmes dès l’âge de quatorze ans ; ce qui revient à la même chose.

Ce métier de continence a anéanti plus d'hommes que les pestes et les guerres les plus sanglantes n’ont jamais fait.

Dans tous les pays catholiques, on voit dans chaque maison monacale une famille éternelle où il ne naît personne, et qui s’entretient aux dépens de tous les autres.

Ces maisons sont toujours ouvertes, comme autant de gouffres où s’ensevelissent les races futures.

Cette politique est bien différente de celle des Romains, qui établissaient des lois pénales contre ceux qui se refu-

saient aux lois du mariage et voulaient jouir d’une liberté si contraire à l’utilité publique.

Dans les pays protestants, tout le monde est en droit de faire des enfants ; la religion réformée ne souffre ni prêtres ni moines : en quoi il est certain que la religion donne aux protestants un avantage infini sur les catholiques.

Montesquieu l’a di «Dans l’état présent où est l’Europe, il n’est pas possible que la religion romaine y subsiste cinq cents ans. »

Si les fonctions du sacerdoce semblent interdire au prêtre les soins d’une famille et d’une terre, les fonctions de la société proscrivent encore plus hautement le céli- Date

Si les moines défrichaient autrefois les déserts qu'ils habitaient, ils dépeuplent aujourd’hui les villes où ils fourmillent.

Si le clergé a vécu des aumônes du peuple, il réduit à son tour les peuples à l’aumône.

Parmi les classes les plus oiseuses de la société, la plus nuisible est celle qui, par ses principes, doit porter tous les hommes à l’oisiveté ; qui consume à l’autel et l’ouvrage des abeilles et le salaire des ouvriers; qui allume durant le jour les lumières de la nuit, et fait perdre dans les temples le temps que l’homme doit aux soins de sa maison ; qui fait demander au ciel une subsistance que la terre seule donne ou vend au travail.

Un des moyens de favoriser la population, d’accroître les richesses d’un État, serait de supprimer le célibat du clergé séculier et régulier.

L'opinion a fait les prêtres et les moines, l’opinion doit les détruire. Leurs biens resteront dans la société pour y engendrer des familles. Toutes les heures perdues à des prières sans ferveur, à des actes sans dévotion, seront consacrées à leur destination primitive, qui est le travail.

Que le prêtre, que le moine soit chaste, humble, indigent même, s’il n’aime pas les femmes. Si ce prêtre, si ce moine

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