‹ L'œuvre de Voltaire 1923Chapitre 50 sur 57 · SOIRÉE XVIII · texte numérisé non relu

SOIRÉE XVIII

On lit, dans l’Histoire générale des mœurs et de l'esprit des nations, ce passage singulier :

« Herrera nous assure que les Mexicains mangeaient les victimes humaines immolées.

« La plupart des premiers voyageurs et des missionnaires disent tous que les Brésiliens, les Caraïbes, les Iroquois, les Hurons et quelques autres peuplades, mangeaient les captifs faits à la guerre ; et ils ne regardent pas ce fait comme un usage de quelques particuliers, mais comme un usage de nation.

«Tant d'auteurs anciens et modernes ont parlé d’anthropophages, qu’il est difficile de le nier.

«Je vis, en 1725, quatre sauvages amenés du Mississipi à Fontainebleau ; il y avait parmi eux une femme de couleur cendrée comme ses compagnons; je lui demandai, par l'interprète qui les conduisait, si elle avait mangé quelquefois de la chair humaïne. Elle me répondit que oui, très froidement, et comme à une question ordinaire.

« Cette atrocité si révoltante pour notre nature est pourtant bien moins cruelle que le meurtre. La véritable barbarie est de donner la mort, et non de disputer un mort aux corbeaux et aux vers.

« Des peuples chasseurs, tels qu'étaient les Brésiliens et les Canadiens, des Insulaires comme les Caraïbes, n’ayant pas toujours une subsistance assurée, ont pu devenir quelques fois anthropophages. La famine et la vengeance les ont accoutumés à cette nourriture; et quand nous voyons dans les siècles les plus civilisés le peuple de Paris dévorer les restes sanglants du maréchal d’Ancre, et le peuple de La Haye manger le cœur du grand pensionnaire de Witt, nous ne devons pas être surpris qu'une horreur, chez nous passagère, ait duré chez les sauvages. »

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Les plus anciens livres que nous ayons ne nous permettent pas de douter que la faim n’ait poussé les hommes AACOE eXCeS:

Le prophète Ezéchiel, chap. : XXXIK,\ promet Hébreux (de la part de Dieu suivant quelques commentateurs), que s’ils se défendent bien contrele roi de Perse, ils auront à manger de la chair de cheval et de la chair de cavalier.

Voici les raisons de ceux qui ont soutenu qu'Ezéchiel, en cet endroit, s'adresse aux Hébreux de son temps aussi bien qu'aux autres animaux carnassiers (car assurément les juifs d'aujourd'hui ne le sont pas, et c’est plutôt l’Inquisition portugaise, espagnole, etc., qui a été carnassière envers eux). [ls disent qu’une partie de cette apostrophe regarde les bêtes sauvages, et que l’autre est pour les juifs. La première partie est ainsi conçue :

« Dis à tout ce qui court, à tous les oiseaux, à toutes les bêtes des champs : Assemblez-vous, hâtez-vous, courez à la viclime que je vous immole, afin que vous mangiez la chair el que vous buviez le sang. Vous mangerez la chair des forts, vous boirez le sang des princes de la terre et des béliers, et des agneaux, et des boucs, el des taureaux, et des volailles, el de tous les gras. »

Ceci ne peut regarder que les oiseaux de proie et les bêtes féroces. Mais la seconde partie a paru adressée aux Hébreux mêmes.

« Vous vous rassasierez sur ma table du cheval et du fort cavalier, et de tous les guerriers, dit le Seigneur, et je mettrai ma gloire dans les nations, etc. »

Il est très certain que les rois de Babylone avaient des Scythes dans leurs armées. Ces Scythes buvaient du sang dans les crânes de leurs ennemis vaincus et mangeaïent les chevaux.

Ï se peut très bien que le prophète ait fait allusion à cette coutume barbare, et qu’il ait menacé les Scythes d'être traités comme ils traitaient leurs ennemis.

Ce qui rend cette conjecture vraisemblable, c’est le mot de Table. — Vous mangerez à ma tablele chevalet le cavalier.

Il n’y a pas d'apparence qu’on ait adressé ce discours aux animaux ; et qu’on leur ait parlé de se-mettre à table. Ce serait le seul endroit de l’Écriture où l’on aurait employé une figure si étoñnante.

Le sens commun nous apprend qu’on ne doit point donner à un mot une acceptation qui ne lui a jamais été donnée dans aucun livre.

C’est une raison très puissante pour justifier les écrivains qui ont cru les animaux désignés par les versets 17 et 18, et les juifs désignés par les versets 19 et 20.

De plus, ces mots, je mettrai ma gloire dans les nations, ne peuvent s'adresser qu'aux juifs, et non pas aux oiseaux. Cela paraît décisif.

Nous ne portons point notre jugement sur cette dispute (Dieu nous en préserve), mais nous remarquons avec douleur qu’il n’y a jamais eu de plus horribles atrocités sur la terre que dans la Syrie, pendant douze cents années presque consécutives.

Marco Paolo ou Marc Paul dit que, de son temps, dans une partie de la Tartarie, les magiciens et les prêtres (c'était la même chose) avaient le droit de manger la chair des criminels condamnés à mort. Tout cela soulève le cœur, mais le tableau du genre humain doit souvent produire cétrerter.

Comment des peuples, toujours séparés les uns des autres, ont-ils pu se réunir dans une si horrible coutume ? Faut-il croire qu’elle n’est pas aussi opposée à la nature humaine qu’elle le paraît ? Il est sûr qu’elle estrare, mais i] est sûr qu’elle a existé.

On ne voit pas que ni les Tartares, ni les Juifs aient

mangé souvent leurs semblables. La faim et le désespoir

contraignirent, aux sièges de Sancerre et de Paris, pen-

dant les guerres de religion, des mères à se nourrir de la chair de leurs enfants. à

Le charitable Las Casas, évêque de Chiapa, dit que cette horreur n’a été commise en Amérique que par quelques peuples chez lesquels il n’a pas voyagé.

Dampier assure qu’il n’a jamais rencontré d’anthropophages, et il n’y a peut-être pas aujourd’hui deux peuplades où cette horrible coutume soit en usage.

Améric Vespuce dit, dans une de ses lettres, que les Brésiliens furent fort étonnés quand il leur fit entendre que les Européens ne mangeaient point leurs prisonniers de guerre depuis longtemps.

Les Gascons et les Espagnols avaient commis autrefois cette barbarie, à ce que rapporte Juvénal dans sa quinzième satyre. Lui-même fut témoin, en Égypte, d’une pareille abomination sous le consulat de Junius. Une querelle survint entre les habitants de Tintire et ceux d’Ombo ; on se battit, et un Ombien étant tombé entre les mains des Tintiriens, ils le firent cuire et le mangèrent jusqu'aux os. Mais il ne dit pas que ce fut un usage reçu. Au contraire, il en parle comme d’une fureur peu commune.

Le jésuite Charlevoix, que j’ai fort connu, et qui était un homme très véridique, fait assez entendre, dans son Histoire du Canada, pays où il a vécu trente années, que tous les peuples de l’Amérique septentrionale étaient anthropophages, puisqu'il remarque comme une chose fort extraordinaire que les Acadiens ne mangeaient point d'hommes en 1711. |

Le jésuite Brébeuf raconte qu’en 1640, le premier Iroquois qui fut converti, étant malheureusement ivre d’eau-de-vie, fut pris par les Hurons, ennemis alors des Iroquois. Le prisonnier, baptisé par le père Brébeuf sous le nom de Joseph, fut condamné à mort. On lui fit souffrir mille tourments, qu'il soutint toujours en chantant, selon la coutume du pays. On finit par lui couper un pied, une main et la tête; après quoi, les Hurons mirent tous ses membres dans une marmite, chacun en mangea, et on en offrit un morceau au père Brébeuf. — Voyez la Lettre de Brébeuf et l'Hist. de Charlevoix, tome I, page 327 et suivantes.

Charlevoix parle, dans un autre endroit de son histoire, de vingt-deux Hurons mangés par les Iroquois.

On ne peut donc douter que la nature humaine ne soit parvenue, dans plus d’un pays, à ce dernier degré d’horreur ; et il faut bien que cette exécrable coutume soit de la plus haute antiquité, puisque nous voyons dans la sainte Écriture que les juifs sont menacés de manger leurs enfants s'ils n’obéissent pas à leurs lois.

Il est dit aux juifs (Deutéronome, ch. xxvr, verset 53): « Que, non seulement ils auront la gale, que leurs femmes s’abandonneront à d’autres, mais qu’ils mangeront leurs filles et leurs fils dans l’angoisse et la dévastation, qu’ils se disputeront leurs enfants pour s’en nourrir, que le mari ne voudra pas donner à sa femme un morceau de son fils parce qu'il dira qu’il n’en a pas trop pour Jui. »

Il est vrai que de très hardis critiques prétendent que le Deutéronome ne fut composé qu'après le siège mis devant Samarie par Benadad.

Mais ces critiques, en ne regardant le Deutéronome que comme un livre écrit après ce siège de Samarie, ne font que confirmer cette épouvantable aventure.

D'autres téméraires prétendent qu’elle ne peut être arrivée comme elle est rapportée dans le quatrième livre des Rois, ch. vi, vers. 36 et suivants.

Il y est dit « que le roi d'Israël, en passant par le mur ou sur le mur de Samarie, une femme lui dit : Sauvez-moi, seigneur roi : il lui répondit : Ton Dieu ne le sauvera pas ; comment pourrais-je te sauver ? Serait-ce de l'aire ou du pressoir ? Et le roi ajouta : Que veux-tu ? et elle répondit : O roi ! voici une femme qui m'a dit, donnez-moi votre fils, nous le mangerons aujourd’hui et demain nous mangerons le mien. Nous avons donc fait cuire mon fils et nous l’avons mangé; je lui ai dit aujourd'hui, donnez-moi votre fils afin que nous le mangions, et elle a caché son fils. »

Ces censeurs sévères prétendent qu’il n’est pas vraisemblable que le roi Benadad, en assiégeant Samarie, ait

passé tranquillement par le mur ou sur le mur pour y juger des causes entre des Samaritains.

Il est encore moins vraisemblable A femmes ne se soient pas contentées d’un enfant pour deux jours. Il y avait là de quoi les nourrir quatre jours au moins. Mais de quelque manière qu’ils raisonnent, on doit croire que les pères et les mères mangèrent leurs enfants au siège de Samarie, comme il est prédit expressément dans le Deutéronome.

Au livre IV des Rois (ch. xxv, vers. 3), il est dit que la même chose arrivera au siège de Jérusalem par Nabucodonosor ; elle est encore prédite par Ezechiel, ch. v, vers. 10.

Jérémie, dans ses lamentations (ch. xr, vers. 20), s'écrie : Quoi donc, les femmes mangeront-elles leurs petits enfants qui ne sont pas plus grands que la main ? Et dans un autre endroit (ch. 1rv, vers. 10): les mères compalissantes ont cuit leurs enfants de leurs mains et les ont mangés. — On peut encore tirer ces paroles de Baruch : l’homme a mangé la chair de son fils et de sa fille.

Cette horreur est répétée si souvent qu'il faut bien qu’elle soit vraie: enfin, on connaît l’histoire rapportée dans Joseph (liv. vir, ch. vu), de cette femme qui se nourrit de la chair de son fils, lorsque Titus assiégeait Jérusalem.

Le livre attribué à Enoch, cité par saint Jude, dit que les géants, nés du commerce des anges et des filles des hommes, furent les premiers anthropophages.

Dans la huitième homélie attribuée à saint Clément, saint Pierre (qu’on fait parler) dit que les enfants de ces mêmes géants s’abreuvèrent de sang humain et mangèrent la chair de leurs semblables. |

Il en résulta, ajoute l’auteur, des maladies jusqu'alors inconnues ; des monstres de toute espèce naquirent sur la terre, et ce fut alors que Dieu se résolut à noyer le ee humain, et voilà le déluge !

Tout cela fait voir combien l’opinion régnante de l’existence des anthropophages était universelle.

La Relation des Indes et de la Chine, faite au vrrre siècle,

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par deux Arabes, affirme que, dans les mers des Indes, il y a des îles peuplées de nègres qui mangeaient des hommes : ils appellent ces îles Ramni, ainsi que les nomme la Bibliothèque orientale d’Herbelot.

Marc Pau , qui n'avait point lu la relation de ces deux Arabes, dit la même chose, quatre cents ans après eux. L’archevêque Navarelte, qui a voyagé depuis dans ces mers, confirme ce témoignage.

Texeira prétend que les Iavans se nourrissent de chair humaine, et qu'ils n'avaient quitté cette abominable coutume que deux cents ans avant lui. Il ajoute qu’ils n'avaient connu des mœurs plus douces qu’en embrassant le mahométisme.

On a dit la même chose de la nation du Pégu, des Cafres et de plusieurs peuples de l’Afrique.

Marc Paul, que nous venons de citer, dit que chez quelques hordes tartares, quand un criminel avait été condamné à mort, on en faisait un bon repas.

Ce qui est plus extraordinaire et plus incroyable, c’est que les deux Arabes attribuent aux Chinois mêmes ce que Marc Paul avance de quelques Tartares : Qu’en général les Chinois mangent fous ceux qui ont été tués.

Cette horreur est si éloignée des mœurs chinoises, qu’on ne peut la croire. Le père Pavennin l’a réfutée en disant qu’elle ne mérite pas de réfutation.

Cependant, il faut bien observer que le vrrre siècle, temps auquel ces Arabes écrivirent leur voyage, était un des siècles les plus funestes pour les Chinois.

Deux cent mille Tartares passèrent la grande muraille, pillèrent Pékin, et répandirent partout la désolation la plus horrible. Il est très vraisemblable qu’il y eut alors une grande famine.

La Chine était alors aussi peuplée qu'aujourd'hui. Il se peut que, dans le petit peuple, quelques misérables aient mangé des corps morts.

Quel intérêt auraient eu ces Arabes à inventer une fable aussi dégoûtante ? Ils auront pris, peut-être, comme pres-

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