‹ L'œuvre de Voltaire 1923Chapitre 56 sur 57 · ER PR D ED DE VO RC · texte numérisé non relu

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ai données), pour lors, quelque douleur que tu puisses sentir, c'est dans ce moment qu'il faut remuer en avant et de côté, tout autant qu’il te sera possible, afin de lui faire éprouver tous les plaisirs qui peuvent .dépendre de toi et toutes les délices dont on peut enivrer les sens.

€ N'oublie pas dans cet heureux moment de l’embrasser de tes deux jambes, et de le lier de tes beaux bras que tu feras couler sans cesse de ses épaules jusqu'aux fesses.

« Quand sa Hautesse aura … joui, c’est-à-dire qu’il n'aura plus aucun mouvement, et que ses yeux auront changé ; pour lors il faudra demeurer immobile, tout au plus donner au soleil de ton âme de tendres et de doux baisers, mais légers, et le laisser sortir tout comme il lui plaira de ton *** délicieux.

« Lorsqu'il sera retiré, tu prendras un des mouchoirs brodés par les bords, tels que je t’en ai fait voir (tu le trouveras sur le sopha à tes côtés) et tu t’en serviras pour essuyer son beau ***; ce que tu ne saurais faire avec trop de légèreté, de soin et de délicatesse, car rien n’est aussi sensible que le ***, quand il à fini. Il le faut toucher avec moins de force encore qu’une feuille de rose à laquelle il se trouverait un pli que tu voudrais effacer. Si pendant ce temps il te regarde d’un œil tendre et satisfait, si tu vois, dis-je, briller dans ses yeux une douce langueur, pour lors jettetoi à son col, embrasse-le tendrement avec reconnaissance, mais sans aucun emportement.

«€ Si pendant ce temps, au contraire, il te paraît occupé de quelque autre chose, garde-toi bien de le caresser, c’est tout ce que les hommes aiment le moins, que les caresses, quand ils ne les désirent point.

« Après l’une ou l’autre de ces deux situations, tu remettras quelques-uns de tes habits, si tu as été obligé d’en Ôter ; tu dois te souvenir qu’il faut quitter sans peine (mais toutefois sans prévenir) tout ce qui te couvrira à mesure, et tout autant que quelque chose contraindra le regard ou le toucher de ton divin Monarque. Enfin, une Odalisque favorisée doit lire dans le cœur et dans les yeux la plus

EEE EEE we L'ODALISQUE 239 RE faible des volontés. C’est à quoi doivent te servir les grandes leçons que je t'ai données sur la façon modifiée d’exprimer tes sentiments à proportion de ceux que tu remarques dans le Sultan. Je crois t'avoir suffisamment instruite sur cet article intéressant.

«€ Si par hasärd, comme 1l arrive souvent, il voulait te voir toute nue, il faut obéir promptement, déchirer même tes habits, s’il était nécessaire. Quand on est faite aussi parfaitement que toi, ma Zeni, l’on doit désirer d’être vue, bien loin d’avoir le sentiment d’une sotte pudeur et d’une modestie aussi déplacée. Mais il ne faut pas négliger surtout, après ta nudité, de remettre tes vêtements. C’est le moyen d'irriter des désirs qui s’éteindraient insensiblement, en acCoutumant trop les regards au détail de tes beautés. Dès que tu seras habillée, ton premier soin sera celui de te laver dans un coin de la chambre, où tu trouveras tout ce qui te sera nécessaire ; tu te frotteras avec soin le *** et les mains de ces parfums que le prophète a bénis pour son protégé. Tu viendras ensuite en offrir à l’objet de ton amour, et tu le laveras toi-même partout où tu croiras qu’il trouvera bon que tu le laves. Après avoir satisfait à ces devoirs essentiels, tu reviendras avec douceur et modestie t’asseoir sur l’extrémité du sopha, regardant d’un œil tendre et reconnaissant celui qui t'a mis à même de perpétuer la race du grand ami de Dieu. Sur toutes choses, il ne faut jamais lui parler la première, mais avec une vivacité qui marque ton amour et ton attachement. Il faut répondre au moindre mot, louer la beauté du Sultan, te récrier sur les plaisirs qu’il t'a procurés et sur Ceux que tu n’attends que de sa bonté. S'il te témoigne du contentement de sa jouissance, il faut remercier Dieu, citer ton peu d'expérience, et l’envie que tu ressens de profiter dignement de ses hautes leçons. »

Zeni parvint enfin à l’âge de treize ans, son teint était animé des couleurs les plus vives ; un tendre incarnat colorait ses lèvres enfantines, les bouts de son sein prenaient une légère teinte de rose, ses tétons s’arrondissaient, tout

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en elle annonçait le plaisir, son regard l’inspirait, le son de sa voix portait au fond des cœurs les plus insensibles une douce émotion, ses paroles pleines de miel ne respiraient que la douceur. Déjà elle ressemblait à ces houris fortunées que le prophète a promises aux musulmans. Un seul de ses crachats eût suffi pour ôter aux eaux de la mer toute leur amertume. ;

Pour être eunuque, je n’en suis pas moins homme; ce qui pouvait me manquer du côté de la nature n’ôtait rien au sentiment, et l'impossibilité où je me trouvais de satis- Faire les désirs dont j'étais dévoré, les augmentait encore. C'était un soufilet qui excitait le feu ardent dont j'étais consumé. Voir Zeni et l’aimer fut l’ouvrage d’un moment : j'abandonnai les autres Odalisques pour me livrer à l’éducation de la seule Zeni. J'étais toujours auprès d'elle, je fis parler mes veux ; ou elle n’entendit point leur langage, ou elle fit semblant de ne point l’entendre: Je me lassai de garder le silence, ik fallut parler, et je résolus de me servir de ma bouche, puisque mes yeux n'avaient pu lui rien ‘apprendre. Ce secret pesait à mon cœur, et je voulais me décharger d’un fardeau qui de jour en jour me devenait plus amer que la mort même. La réflexion m'ouvraït les yeux sur ma témérité, Je flottais, incertain, entre la crainte et l'espérance. Vingt fois je fus sur le point de lui déclarer ma passion; vingt fois la parole expira sur mes lèvres craintives.

J'avais remarqué que Zeni, contre l’usage des Odalisques, voyait mon visage noir sans déplaisir. L'espoir se glissait dans mon âme : le silence augmentait Fhorreur de mon suppliee. Ma. hardiesse l’emporta.

J'épiai les moments où Zesbet laissait Zeni en liberté. C'était ordinairement lorsqu'elle allait promener dans les jardins du harem. Là, elle s’étendait nonchalamment sur une pelouse verte, goûtait la fraîcheur de l'ombre des palmiers, et s’amusait au murmure bruyant des jets d’eau dont ces beaux lieux sont remplis:

Un jour, je l’aperçus dans cet endroit-là, couchée et sa

L’ODALISQUE 241 ST et us tète appuyée sur un de ses bras. Jamais Ahisea (1) ne fut plus belle; je m’approchai d’elle en tremblant. Mes jambes fléchissaient, elles se dérobaient sous moi, un tremblement soudain s’empara de mes membres. J’allais ouvrir la bouche, j'allais lui parler, je touchais à mon bonheur... La timidité m “empêcha de m expliquer; triste, accablé, je me retirais, lorsque Zeni, qui s'était aperçue de mon embarras, m'appela; sa voix m'attendrit, je vins vers elle tout déconcerté ; elle demanda la cause de ma tristesse; je ne sus que lui répondre ; elle m'interrogea et me pressa si vivement, que je fus forcé de lui avouer que e’était elle seule qui la causait.

« Serait-il possible, s'écria-t-elle, que Zeni pût causer quelque chagrin à Zulphicara, à l’homme qu’elle estime le plus au monde ? — C’est pourtant vrai, continuai-je, en me jetant à ses genoux, les rayons éclatants de tes yeux ont porté le feu brûlant sur l’horizon de mon âme. Le malheureux Zulphicara, il t’aime, que dis-je! il t'adore ! Je n'ignore point que l’aveu de ma passion est l’arrêt de ma mort, mais pardonne au trouble où mes sens s’abandonnent : l'amour doit me servir d’excuse, lorsque c’est l'amour qui me fait tout oser. »

Je me tus, mes yeux étaient baissés, un feu dévorant Circulait dans mes veines ; la confusion était gravée sur mon visage, le front irrité du grand Empereur de la terre m'aurait moins intimidé.

J’osai cependant lever la tête : qu’on peigne à l’imagination le plaisir que je ressentis dans ce moment, je vis Zeni, non point enflammée de colère, non point menaçante, mais tendre, mais émue, et pleine d’un trouble qui ne présageait rien que d’heureux. Son sein agité repoussait sa veste, ses beaux yeux rougis par la honte étaient baignés de larmes. J’allais me jeter dans ses bras lorsqu'elle se releva avec l’agilité d’une biche et disparut.

Je restai interdit, abattu, je voulus la suivre, je ne pus

(1) Femme de Mahomet.

point, les Odalisques vinrent se promener auprès des palmiers et m'obligèrent à cacher le trouble qui s'était emparé de mon cœur; mon bonhéur ne dura qu’un moment.

Je revins chez moi, triste mais soulagé, et content d’avoir décelé un secret dont le poids m'était devenu insupportable. Je cherchai dès lors toutes les occasions de trouver Zeni seule. Mais par une fatalité singulière, Zesbet et les Odalisques semblaient conspirer contre moi; à peine allais-je ouvrir la bouche qu'on venait m interrompre, et Zeni, comme si elle eût voulu me désespérer, s’échappait à l'instant.

Je devins sombre, rêveur et mélancolique. Enfin Je dépérissais dans la langueur la plus affreuse, lorsque Zeni eut pitié de moi, elle me procura les moyens de la voir, je saisis l'occasion avec une ardeur inexprimable, je me rendis au lieu qu’elle m'avait indiqué, j'y courus, jy volai sur les ailes légères de l’amour.

« Zulphicara, me dit-elle, vos chagrins m ont touchée, Zeni ne veut point votre mort, son cœur n’est point insensible : mais quand je répondrais à votre passion, comment serait-il possible de cacher longtemps notre intelligence aux yeux pénétrants qui nous environnent ! » Je rassurai Zeni, je bannis sa crainte, j’osai lui baiser la main, elle ne la retira point. Enhardi par cette faveur, sa bouche, son sein ne furent pas à l’abri de mes téméraires entreprises. Je relevai son caftan, je glissai furtivement une main brû- Jante sur sa ***** touffue. Je vis alors ses beaux yeux se fermer à la lumière et son gosier se sécher par une respiration précipitée.

Dans ce moment je sentis mon *** grossir, se raidir, et devenir semblable au bâton dont se servait le prophète, lorsqu'il montait la jument Borac. À peine Zeni s’en fut-elle aperçue, qu’elle ne put s'empêcher de témoigner sa sur- . prise : elle trouvait que la peinture que lui en avait faite Zesbet était bien au-dessous de. la vérité, elle ne pouvait se lasser de l’examiner. Je me jetai sur elle, je me guidai avec ma main, et je tàchai par des efforts réitérés de me

frayer la route des plaisirs. Zeni se récriait et paraisssait souffrir une douleur mortelle. « Arrête, me disait-elle, tu me déchires, cher Zulphicara.... — Rassure-toi, soleil de mon âme, m'écriai-je, je passerai aussi aisément que la, lune est passée par la manche du puissant Mahomet. »

A ces mots je fis de nouveaux efforts, j’imploraile secours du grand Allah, et malgré les douleurs que souffrait Zeni, par un dernier han j'arrivai au comble des délices.

L'amour faisait passer dans mes veines un torrent de flamme, Zeni partageait mes plaisirs, tout concourait à mon bonheur. La volupté entraînait mes sens vers le même point avec rapidité, je puisais un sorbet délicieux sur les lèvres incarnates de Zeni, ses beaux bras me liaient autour d’elle, ses cuisses potelées, blanches comme le lait le plus pur, serraient les miennes avec une espèce de fureur amoureuse, ses jambes se croisaient au-dessus de mon corps, ses cheveux d’un noir d’ébène tressés sans art relevaient la blancheur de sa peau et se trouvaient dans le désordre agréable où la résistance de Zeni les avait mis.

Cependant, je m’aperçus qu’elle s'était évanouie; Je craignis à l'instant quelque accident funeste, sa respiration entrecoupée dissipa ma crainte. Une douce atonie s'était emparée d'elle ; je désirai, mais én vain, de partager un trépas aussi agréable, je sentis alors qu'il manquait quelque chose aux délices de cette jouissance. « Sublime Mahomet, m'écriai-je, envoie du haut des cieux à ton fidèle serviteur ta colombe sacrée, fais qu’elle la jette dans une extase divine; écoute la voix qui t’implore, sa faiblesse a besoin du secours de ta haute puissance. »

Vaines prières, exclamations inutiles. Mahomet fut sourd à ma demande, et je restai dans un abattement, dans une affliction plus aisée à sentir qu'à décrire. Les plus beaux lauriers échappèrent à mes mains dans le moment même où j'allais les cueillir.

Honteux, désespéré, confus, je m'éloignai de Zeni, et j'abandonnai une victoire qui m'aurait comblé de bonheur ; elle reprit ses sens et me fit des reproches tendres qui,

loin de me refroidir, animaient de plus en plus le feu dévorant de mes désirs ; je ne sus que lui répondre, et je la quittai couvert de honte. En proie au désespoir, j’allai loim d'elle cacher les chagrins de mon cœur.

Parmi les Odalisques il y en avait une, nommée Fatime, dont la perspicacité m'avait alarmé plus d’une fois; elle était fine, rusée, et s'était aperçue de la prédilection que je marquais pour Zeni. Le flambeau de l’affreuse jalousie éelaira ses soupçons, et ses yeux achevèrent sans doute de la convaincre ; son amour-propre était vivement blessé, puisque une autre, dont elle croyait les charmes inférieurs aux siens, lui était préférée : elle me guettait, m'épiait de près, je ne pouvais faire un pas sans la rencontrer.

Si Jj allais me promener dans les jardins pour la fuir, vain espoir, elle me suivait, et semblable à mon ombre ne me quittait plus. Si je parlais à Zeni, l’inséparable Fatime. était aux écoutes ; enfin j'étais obligé de cacher mes sentiments et de déguiser le secret de mon cœur.

Un jour que, livré à la confusion de mes tristes idées, je me promenais au bord des bassins et des cascades du harem, je vis Fatime venir à moi. Je fis semblant de ne l'avoir pas aperçue, et je m'amusai à considérer les jets d’eau. Je croyais voir ceux que le saint prophète fit jaillir du bout de ses doigts.

Elle s’approcha de moi sans affectation, et feignant de se promener, elle se trouva insensiblement à portée de: me parler ; elle me demanda où était Zeni, je lui répondis que je l’ignorais : « Il est étonnant, me dit-elle, que tu ne saches point où se trouve une personne à laquelle tu prends tant d'intétêt. -- Tu te trompes, Fatime, lui répartis-je, toutes les Odalisques du harem me sont aussi chères que Zeni. — Je n’en crois rien, continua-t-elle, il em est qui ne le cèdent à Zeni ni en grâce, ni en beauté, pour lesquelles cependant tu n'as point autant d’égards ; il est malheureux que le mérite de Zeni te ferme les yeux sur celui des autres. Tu fais tout pour Zeni, la seule Zeni t’occupe

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sans cesse, et dans toutle sérail tu ne vois que Zeni. — Ne semble-t-il point, en effet, que le prophète aït voulu nous montrer en elle un rare assemblage de toutes les perfections ? — Crois-moi, Zulphicara, il en est qui la valent, il en est, te dis-je, dont la beauté est aussi parfaite, et le cœur... plus sensible. — Je n’entends rien, lui répondis-je, à ton langage, et je... — Non, non, dit-elle en m'interrom- pant, tu m’entends bien, et ne m'as que trop bien entendue, mais prends garde à ce que tu feras, crains un amour furieux, crains une amante jalouse, et redoute ma vengeance. »

À ces mots elleme quitta, et me laissa dans la plus grande consternation.

Je fis part à Zeni de mes chagrins, elle les partagea : « C’en est fait, me dit-elle, renonçons, puisqu'il le faut, à la douce consolation de nous voir, et faisons cesser les soupçons de notre cruelle ennemie. » Elle allait continuer, Zesbet survint et rompit notre entretien. Je me retirai dans ma chambre, en proie aux idées les plus affligeantes ; je croyais déjà le chef des eunuques instruit par Fatime ; je me jetai cependant sur mon lit, je voulus dormir, le sommeil fuyait mes paupières, je ressemblais à un infidèle condamné par le grand Allah aux supplices éternels.

Je souffrais d’horribles tourments ; des spectres hideux, des fantômes effroyables s’offraient à mon imagination échauffée, la noirceur de mes chagrins obscurcissait ma raison, le moindre bruit portait au fond de mon cœur glacé une atteinte mortelle, j'étais dans l'état le plus affreux. Mais... qu'entends-je, un bruit frappe mes oreilles, je me lève en sursaut, je frémis, je tremble, je frissonne.. je n’entends plus rien. Je m’habille à la hâte, je mets ma robe, et je vais, selon ma coutume, dans les appartements des Odalisques; je parcours les chambres d’un pas léger, tout était tranquille ; j’entre dans celle de Zeni; je sentis en y entrant une émotion soudaine, je prévoyais les malheurs qui me menaçaient.

La lune brillait de son plus bel éclat, un horrible ee régnait partout, la seule haleine des vents se faisait enten-

oo, 26 L'ŒUVRE DE VOLTAIRE + SE PR PR MR LE

dre, le calme profond jetait la terreur au fond de mon âme. Je m'approche du lit de Zeni. Dieux! que de beautés s'offrirent à mes regards ! elle avait rejeté ses couvertures à cause de la chaleur, son sein d’albâtre, ses beaux bras, ses cuisses arrondies, ses fesses de lis, tout était découvert, un voile jaloux ne me dérobait point la vue de ses charmes, tout conspirait au plaisir des veux, une volupté enchanteresse régnait autour de son lit. J’approchai mon visage du sien, je sentis sa respiration douce et tranquille, son haleine était comme un zéphyr léger qui portait le feu dévorant des désirs. Sa vue m'’inspira l’oubli de mes malheurs, un présent aussi agréable cachait à mon esprit les douleurs de l'avenir ; mon visage, par une attraction puissante, s’approchait de celui de Zeni, ma bouche voulait dérober un baiser à ses lèvres enfantines, je m'opposai au transport de mes sens, mais hélas ! que la raison est faible contre le sentiment, ma bouche se trouva collée sur la sienne en un instant. Zeni fit un cri et se réveilla, je la rassurai en me nommant : « Zulphicara, me dit-elle, on nous guette, on éclaire nos démarches, je crains pour toi plus encore que pour moi-même, fuis la malheureuse Zeni, un moment peut nous perdre tous deux. » |

Loin d'écouter Zeni, la passion m'emportait, je baisais sa gorge, sa bouche, avec des transports inexprimables: j'étais à la source du baiser, un feu séditieux s’allumait dans mon âme, enfin mes sens ne reconnaissaient plus d'empire.. J'entends du bruit, je tourne ma tête, je vois Fatime un flambeau à la main. La foudre tombant à mes pieds m'aurait mo:ns anéanti; Zeni jeta un cri et s’enveloppa dans ses draps, évanouie. Pour moi, je me trouvais dans l’état le plus horrible. Les yeux de Fatime étincelaient, ils brillaient comme deux escarboucles et lançaient sur moi des regards où la jalousie, l’indignation et la fureur étaient peintes : je ne savais que dire, et j'étais comme un criminel] proscrit par l’empereur à qui les muets vont serrer le col avec le cordon funeste. Fatime rompit le silence : « Lâche scélérat, dit-elle, assouvis tes infâmes

désirs avec l’indigne objet de ton amour, mais en commettant le crime, crains le châtiment qui te menace. »

Je me jetai aux genoux de Fatime, elle ne répondit à mes supplications que par un sourire amer, et me laissa sans force dans cette chambre fatale ; J'en sortis à l’instant, et malgré la faiblesse de mes jambes, j’eus encore assez de vigueur pour quitter un lieu qui m'avait été aussi défavorable. |

Nuit affreuse, horrible nuit, tu ne fus pour moi que le supplice le plus barbare. Tes ombres, loin de porter dans mon cœur le calme et le repos, n'y portèrent que la rage et le désespoir.

J’ai passé quelque temps dans la triste situation d’une crainte continuelle, et j'attendais la mort à tous moments.

Il y a quinze jours que le Sultan fut frappé de la beauté de Zeni. Il la vit qui se promenait avec Zesbet dans un des petits jardins du sérail. Il était à sa fenêtre grillée, c'est là où il se tient ordinairement pour voir tout ce qui se passe, sans être vu. Il dit donc au chef des eunuqués qu'au retour de sa prière il voulait qu’on lui amenât Zeni. Je reçus mes ordres sur-le-champ et je fus obligé d'aller apprendre une nouvelle si funeste pour moi, si charmante pour Zesbet, et surtout pour Zeni (1). Dès le moment même que j'eus déclaré la volonté du Sultan, on ne fut occupé que du soin de laver l’Odalisque, de la frotter du baume de la Mecque, des parfums les plus exquis, et de celui de la coiffer avec un des plus beaux mouchoirs du sérail, auquel on joignit avec beaucoup d'art quelques fleurs naturelles. Pendant ce temps, Zesbet lui répéta, le

(1) Ami lecteur, suspendez ici votre jugement, les femmes en Turquie ne se piquent pas de fidélité, vous en trouverez qui leur ressemblent.

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plus qu'il lui fut possible, toutes Les leçons qu'elle lui avait données en particulier; elle en fit une récapitulation générale que Zeni n’était pas en état d'entendre ; la Joie de son bonheur causait en elle ces douces ivresses que donne l'approche d’un plaisir si prodigieusement attendu. Cette tendre langueur répandait un aimable coloris sur son visage, elle augmentait sa beauté au point que quelque accoutumé que je fusse à la voir, je t’avoue que j'en fus ébloui. J’enviai le bonheur du Sultan et j'éprouvai vivement la cruauté de l’état où la barbarie des hommes m'a réduit. Car à la beauté, à la jeunesse, aux grâces, à l’agrément, se joignait le degré d’embonpoint qu’on peut désirer pour la perfection de la jouissance.

Quand le grand Seigneur fut revenu de la Re on couvrit ee du grand voile, et le chef des cLona vint la cherche

Ce fut que l’ange funèbre de la jalousie s’empara

de tous mes sens, un torrent de feu circulait dans mes veines : une agitation vive faisait bouillonner mon sang. Cette noire passion portait au fond de mon âme les accès les plus violents de la fureur. Zeni les accrut encore par le détail qu'elle fit le lendemain à Zesbet, et que j’entendis d'une chambre voisine, le voici ;

« Le chef des eunuques me conduisit en observant le plus profond silence. I1 me précédait, je le suivais (c’est Zeni qui parle), le Souverain des rois était assis dans l’angle d’un sopha superbe : pour moi j'étais tremblante, et cependant pleine de désirs, de satisfaction et d'inquiétude. Sa présence redoubla tous ces sentiments. Aussitôt que je fus entrée dans la chambre, le chef des eunuques se retira, et le Souverain Maître me dit de m’approcher. Alors je me prosternai le visage contre terre, suivant l’instruction que tu m'en avais donnée. Je demeurai dans cette attitude Jusqu'à ce qu’il m’eut dit de me relever, il m’ordonna d’ôter mon voile, je le fis avec soin et je m’aperçus avec joie qu’il fut ébloui de ma beauté. Approche-toi, me dit-il, bel ange. Je m'approchai donc en montant l’estrade

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du sopha, je vins me mettre à genoux presque entre ses jambes qu’il avait écartées. Le Sultan fit alors un mouvement en avant pour m'embrasser, je m'y livrai mais avec retenue, il me fit ensuite quelques questions sur mon nom, mon pays, et le temps qu'il y avait que j'étais dans le sérail. Je satisfis à ce qu'il me demanda, mais en peu de mots. | |

« Pendant qu’il m’entretenait, il avait une main sur ma gorge et me prenait le col avec l’autre. Je voyais que ses yeux s’enflammaient de plus en plus. Je sentis que ma ceinture et les boutons de ma veste embarrassaient sa main. Je défis promptement l’un et l’ autre ; alors il m'embrassa de nouveau et me mit la langue dans la bouche; ce genre de baiser qui m'était absolument nouveau (1) me causa un plaisir si vif, si ravissant, que je me trouvai hors de moi-même. Ensuite, le Souverain Monarque me montra ce dont tu m'avais si souvent parlé ; je t’avoue que pour tant que j'en eusse été occupée, je n'aurais jamais pu me former une idée pareille à ce que je vis alors. Je le dévorai des yeux, ce fut mon premier mouvement, mais je ressentis . à l'instant une secrète inquiétude, il me paraissait si formidable que je ne croyais pas qu'il pût jamais me convenir.

« Le Sultan s’aperçut que j'avais quelque chose dans l'esprit, il me demanda avec douceur de quoi j'étais occupée. Je lui répondis en ces termes :

« Très-haut Monarque, favori de Dieu, l'excès de tes bontés me met tout hors de moi, ce que je vois, me ravis, me frappe et m'étonne ; je crains de ne pouvoir assez contribuer à tes plaisirs, je crains de trop fatiguer ta Hautesse, et qu’elle ne se dégoûte de la malheureuse Zeni qui l'adore.

« Le Sultan sourit, et me dit : Voyons comme tu t'en tireras. Alors il me renversa sur le sopha, je défis la ceinture de mon caleçon, et me plaçai comme tu me l'avais enseigné : mon divin maître se mit sur moi, m embrassa

(1) Ah! ah! Zeni, vous mentez, Zulphicara vous avait assurément montré ce tour.

————— et me fit mille caresses. Ce fut dans ce moment qu’il poussa de toutes ses forces et que je crus que j'allais être eflondrée. Je pleurais et, malgré la douleur vive que je souffrais, je faisais tous mes efforts; mon espérance fut trompée ; à peine m'avait-il touchée (1), pour lors il jouit, et la démangeaison agréable que je ressentis me fit oublier ma douleur et me donna malgré moi-même un mouvement qui parut le satisfaire. Il me le témoigna par ces baisers dont la volupté enivre si bien tous les sens. Ensuite il se releva de dessus moi et s’étendit sur le sopha pour se reposer. Je fus étonnée de voir aussi petit quelque chose dont la grosseur apparente m'avait si fort alarmée, je m'approchai et je l’essuyai avec la délicatesse que tu m'as conseillée. Pendant que je remplissais ce devoir, il me dit avec des yeux pleins d'amour et de langueur : Viens m’embrasser, ma petite Zeni, mets-toi sur moi. Jelui obéis avec ardeur, et je l’embrassai de tout mon cœur. Ses bontés me donnèrent de la hardiesse, et je fis de mes mains tout ce qu'il me faisait des siennes. Lorsque je crus m'apercevoir que le badinage et les agaceries lui faisaient moins de plaisir, je me retirai, et je fus me laver suivant tes instructions, je rajustai aussi bien que je le pus mes habits et ma coiffure, et je vins m'asseoir sur l'extrémité du sopha. À peine y fus-je assise, que le monarque de la terre me dit : Viens donc, soleil de mes pensées, viens, délices de mon âme, que je contemple à mon aise les beautés dont toute ta personne est remplie. Je vins auprès de lui, je lui témoignai l'excès de mon bonheur, la crainte où j'étais de l’avoir blessé, et l’envie que j'avais d'être assez fortunée pour mériter ses faveurs magnifiques ; il me rassura sur mes inquiétudes avec un amour infini. Il me dit les choses du monde les plus tendres, et poussa la bonté jusqu'à me dire : Si ton cœur est toujours d’aimant (2) je porterai toujours du

(1) Le secret de refaire un pucelage à neuf n’est point inconnu à Constantinople.

(2) Phrase orientale infiniment tendre.

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fer avec moi, afin qu'il mattire, et que j'aille à lui.

« I1 m'ordonna ensuite d'aller lui chercher du sorbet, je courus auprès de la fenêtre et je lui en apportai ; il me conseilla d’en prendre, je le fis avec grand plaisir, car tu n'ignores pas que la chaleur était grande. Je vins ensuite me placer auprès de la lumière de mes yeux : je le vis qui s’animait en me regardant. Je m'approchai de lui et le regardai à mon tour de toute la tendresse de mon Cœur : il se jeta à mon col, et ses baisers m’enflammèrent. Il s’aperçut de l'effet qu’ils produisaient en moi, et me prenant la gorge, le c.I, les reins ; et le tout avec un transport extraordinaire, il me dit : Montre-moi tout, ma Zeni, ne me laisse rien ignorer.

« Je me déshabillai avec ardeur, il n’y eut aucun endroit de mon corps qu'il ne regardàt, quil ne baïsât, et dont il ne fit un éloge particulier. Je lui demandai la permission de voir et de toucher tout son corps, il me l’accorda ; je le baïisai mille fois, je l’examinai avec attention ; enfin j'étais effrénée de désirs, et le Sultan était tout en feu. I] me témoigna son désir, et je me couchai pour le satisfaire. Il eut au commencement quelque peine à me caresser, mais j'avais tant d'envie de contenter le roi des rois, je me prêtai si juste en étudiant ses mouvements, ete poussai si à propos (quoique en souffrant), qu'enfin il réussit, au grand plaisir du souverain de mon cœur. Quand il jouit, je t’avoue que cette douce rosée du ciel me ravit, m'enleva à moi-même, et que je demeurai pâmée sur le sopha. Je sortis quelque moment après de cette extase enchanteresse, sans m'être aperçue de la retraite du Sultan. Je le vis assis devant moi qui se reposait et me considérait avec attention. Les plaisirs que tu me Causes, Souverain de mon cœur, me font manquer à ce que je te dois, lui dis-je, en me prosternant à ses pieds. Il eut la bonté de me rassurer par un sourire. Dès lors, j’eus les mêmes attentions de propreté et de devoir que celles que je t'ai contées.

« Après quelques moments de repos, il frappa deux coups

à une des fenêtres grillées, et la musique commença ; elle

chanta l’amour, le bonheur de plaire au sultan, et mille choses, qui étant analogues à ma situation, me jetèrent dans une langueur et dans une rêverie douce, qui me représentait sans cesse le bonheur dont je jouissais.

« Pendant que la musique se fit entendre, le Monarque de la terre eut la bonté de me regarder plusieurs fois avec la plus tendre complaisance. Quand il eut fait finir la symphonie avec le même signal qui l’avait fait commencer, le roi des rois appela le chef des eunuques et lui dit, après m'avoir embrassée pour me dire adieu, qu’il voulait coucher avec moi cette même nuit. La joie de mon bonheur ne se peut exprimer, ma chère Zesbet, quand j’entendis prononcer ces douces paroles, non, tu ne la peux concevoir. Dans le moment on me donna des esclaves, et je fus traitée en sultane Asseki (1). Mais ce qui m’a le plus touchée des honneurs que l’on m’a rendus, c’est l’humilité et le profond respect avec lesquels le terrible Kesleraga (2), qui m'a si souvent fait trembler, a dès lors paru devant moi. Après la dernière prière, mon ange, mon dieu, mon roi vint se coucher ; il m'avait fait dire de me mettre au lit, il m'y trouva ; et les lumières dont la chambre des plaisirs était éclairée me permirent de jouir du bonheur de le voir, et ce fut là qu'entre deux draps j’éprouvai tous les plaisirs qu’on peut avoir. Plaise au grand Allah que ma félicité soit durable, et que ma vie ne soit pas de plus longue durée que mon bonheur. »

Voilà ce que j'ai entendu, et que Zesbet a appris avec un contentement qui a redoublé mon désespoir.

Les démarches les plus simples sont examinées dans le sérail, il ne m’aura pas été possible de cacher le cruel état de mon âme. Zesbet aura peut-être craint qu'ayant eu part à l’éducation de Zeni, je ne partage aussi les récompenses d’un prince amoureux. Les autres Odalisques confiées à mes soins, piquées de la préférence que j'ai eue

(1) Favorite.

(2) Chef des eunuques.

pour Zeni, auront confirmé ses soupçons. La cruelle Fatime aura tout révélé peut-être. Enfin, il n'importe

. quel est l’auteur de ma disgrâce. Il suffit qu’on m'ait accusé d’être susceptible d'amour. Le chef des eunuques m'a fait sur le champ sortir du sérail avec ordre de m'’éloigner de Constantinople, et de retourner à Babylone; il a cru me faire grâce et me donner des marques de bonté en me laissant la vie; mais je me trouverais cent fois plus heureux s’il eût fait son devoir et s’il avait fait couper la tête au malheureux Zulphicara. |

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irées philosophiques du Cuisinier du Roi de

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