‹ L'œuvre de Voltaire 1923Chapitre 55 sur 57 · RÉFLEXIONS SUR L'ODALISQUE DISCOURS PRÉLIMINAIRE OÙ AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

RÉFLEXIONS SUR L'ODALISQUE DISCOURS PRÉLIMINAIRE OÙ AVANT-PROPOS

Quelques personnes m'ont objecté que l'amour, la tendresse et le tempérament se sont développés de bonne heure dans la jeune Zeni; il serait à souhaiter (dans des matières à la vérité plus importantes) que ceux qui veulent juger oubliassent un peu les manières et les usages de leur pays, pour se prêter à ceux du pays sur lequel ils décident.

Les femmes, en Turquie, n’ont aucune distraction, quelle qu'elle puisse être : elles ne pensent, ne doivent penser, et ne peuvent être occupées que de l’amour.

Dans tous les pays du monde, la religion produit une dissipation ; chez tous les Turcs, encore plus dans le séraïl, on neleur dit autre chose, sinon qu’elles ont été créées pour les plaisirs des musulmans, elles ne peuvent donc être occupées que du désir de les mériter, et que de l’envie de les conserver quand elles sont parvenues au comble de tous leurs vœux. Les jeunes esclaves, et surtout les odalisques, n’ont jamais vu d’autres hommes, ou, si elles en ont vu, ç’a été dans un âge si peu avancé qu'ils n’ont pu faire sur elles la moindre impression. Elles ne voient et n’imaginent uniquement dans le monde que le grand Seigneur, sans qu'il leur soit possible d'espérer d’en voir aucun autre de leur vie, à moins d’un événement fort rare et fort singulier. Toutes les passions, tous les

désirs du cœur, toutes les idées de l’esprit sont donc tendus vers ce seul objet. D’après cela, je soutiens que deux mille femmes, plus ou moins, qui sont dans le sérail, ne connaissent que l’amour pour le sultan et la plus vive jalousie pour leurs rivales. Ce mot d'amour révoltera peutêtre, mais si le lecteur veut y réfléchir, il trouvera que le sentiment qu’elles éprouvent est celui de l’amour le plus violent et le plus emporté.

Il arrive quelquefois que ces malheureuses esclaves, vivant dans une retraite aussi austère, ressentent quelques désirs les unes pour les autres, mais cette faible dissipation ne change rien à ce que j'ai avancé.

Je m'estimerais heureux si l’histoire de Zeni ne méritait point d’autre critique que celle à laquelle je viens de répondre, et qu'elle pût se répandre dans la France. Voici mes raisons.

Les femmes françaises abusent d’une jouissance momentanée, elles sont trop sultanes dans ces heureux instants. Je crois donc, et je le crois fermement, que le contraste prodigieux qui se trouve entre la soumission des femmes . turques et la hauteur des femmes françaises, s’il était mis au jour, pourrait engager ces dernières à quelques adoucissements d'humeur. Il serait à souhaiter qu’elles pussent unir la douceur aux charmes de leur société et aux agréments de leur esprit. Elles redoubleraient le bonheur des Français qui sont sans contredit les hommes les plus heureux sur tous les autres points.

Je m'embarquai à Constantinople sur un vaisseau français chargé pour Alexandr'e. J'y trouvai plus de deux cents Tures qui voulaient profiter du pavillon de France. Ils avaient pris cette précaution parce que la Porte otto- mane était alors en guerre avec les Vénitiens, dont elle Craignait les corsaires.

Le plus considérable des Turcs que je trouvai sur ce vaisseau était un eunuque noir disgracié du sérail, qui retournait à Babylone, sa patrie. C'était un homme de beaucoup d’esprit, ce qui, joint à la difformité de son horrible figure, l'aurait certainement conduit à la plus haute fortune : puisque la laideur dans un ennuque est la route la plus sûre pour parvenir aux premières charges du harem. Dans les esclaves, c’est tout le contraire; des exemples d'un amour pareil à celui que je vais rapporter pourront engager les peintres à représenter Cupidon comme une coquette, qui ne méprise point les conquêtes les plus viles, et qui fait cas des hommages les plus grossiers.

Cet eunuque avait de l’esprit, comme je l’ai dit plus haut ; le chagrin dont il était dévoré et la tristesse profonde dans laquelle il était enseveli ne l’empéchaient point de répondre aux questions que je lui faisais. Les usages du sérail, le genre de vie des femmes en étaient l’objet. Il répondait à tout, mais ses réponses, bien loin de satisfaire mes désirs, allumaient ma curiosité; je cCraignais de l’ennuyer par la multiplicité de mes questions réité-

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à L'ŒUVRE DE VOLTAIRE

rées. Il est vrai que je réparais mes importunités par le don de quelques bagatelles de France, qui, toutes bagatelles qu’elles étaient, ne laissaient pas de faire une vive impression sur son esprit. On aime les présents dans tous les pays. Mais comme les Turcs sont de tous les hommes les plus avares, ils sont par conséquent ceux de tous les hommes que les présents séduisent le plus aisément j'en connais beaucoup qui leur ressemblent, soit dit entre nous.

J'avais une tabatière, elle était d’or, son métal le frappa, et je vis avec plaisir qu’il la regardait sans cesse avec les yeux de la cupidité la plus vive. Il arrêtait avec complaisance ses regards sur cet objet désiré. En vain tâchait-il d’en détourner sa vue, c'était un aimant dont la puissance irrésistible l’attirait malgré lui : je lui aurais donné ma tabat'ère pour le seul plaisir de l’obliger, mais je voulus tirer avantage de son désir, et je lui fis dire par celui qui me servait d’interprète que, s’il voulait m'écrire quelque chose des usages et des plaisirs du sérail, ma tabatière serait à lui. Il eut quelque peine à consentir à ma proposition, mais, enfin, le métal opéra.Ce ne fut cependant qu'après avoir exigé de moi un serment que je n'ai jamais violé : ce fut que je ne retournerais dans mon pays et que je ne montrerais jamais son écriture dans les États du grand Seigneur. Je lui accordai sans peine sa demande, et voici la fidèle traduction du détail que Zulphicara (c'est le nom de l’eunuque) me laissa entre les mains.

Je te vais conter ma propre histoire et confier mon sort à ta sincérité. Je te marque ici la plus grande confiance, et par plusieurs raisons il pourrait m'en coûter la vie si jamais elle devenait publique, mais ta franchise, ta candeur, ton serment, tout me rassure.

Je ne puis t’apprendre ce qui m'est arrivé sans te par-

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ler en même temps de beaucoup d’usages du sérail. Les malheurs dont je suis accablé sont tellement gravés au fond de mon âme, que j'aurai moins de peine à les écrire, et mon cœur au défaut de ma mémoire n’omettra point la plus simple circonstance. J’éprouverai du moins la faible consolation de confier à quelqu'un le comble de mes disgrâces et de mon infortune.

J'ai passé dix ans dans le sérail, et rien ne m'empêchaït de faire une fortune considérable ; j'y étais traité avec distinction, et je me trouvai, il y a six ans, chargé de l'inspection de quatre appartements occupés par de jeunes Odalisques.

Ces appartements ne ferment point à clef; ce sont, à proprement parler, des chambres simples, où logent les jeunes beautés destinées aux plaisirs du Sultan. Elles ont au moins chacune une kadun, ou gouvernante, qui les élève avec soin. Elle forme les grâces de leur corps, celles de leur esprit, et leur inspire les talents, soit de la voix, soit de la danse, soit enfin ceux des instruments ou de la comédie. Si par hasard leur beauté ne répond point à ce que promettait leur enfanée, ou qu’elles ne soient pas assez heureuses pour plaire à l’empereur, ces talents leur demeurent et cette ressource rend leur vie plus agréable. Elles obtiennent par ce secours une espèce de liberté, et bien d’autres agréments encore, ce qui peut du moins les consoler en quelque sorte de n’avoir pas été choisies pour les plaisirs du plus grand empereur de la terre.

Ces chambres ne peuvent être fermées à quelque heure et sous quelque prétexte que ce puisse être. Le parquet des vastes corridors qui y conduisent et celui des chambres elles-mêmes est entièrement couvert de tapis; on entre donc à tous moments et sans pouvoir être entendu dans ces appartements, et c'est ce qu’un bon eunuque doit faire mille fois par jour. Le moindre attouchement, les caresses les plus innocentes, le plus léger baiser que deux Odalisques se donneraient, ou bien une kadun à une Odalisque, on est obligé d’avertir le chef des eunuques; il

ordonne aussitôt de la punition : elle est proportionnée à la gravité du crime dont on lui a fait le rapport. Le chàtiment sévère suit de près la faute; un eunuque n’est pas exempt lui-même des punitions lorsqu'il contrevient aux règlements établis avec la plus grande sévérité. Non seulement le chef des eunuques (quand ses grandes affaires le lui permettent) et l’eunuque particulier, mais encore des eunuques visiteurs peuvent entrer et entrent à toutes les heures du jour et de la nuit dans les appartements.

On peut inférer de là que les eunuques sont haïs, abhorrés dans le sérail. Ils ne peuvent faire leur cour, et par conséquent leur fortune, que par la crainte qu’ils inspirent et par les rapports qu’ils font du caractère, de l'esprit et de la beauté de celles qui sont soumises à leur inspection.

Ilest aisé de concevoir que celui qui est chargé de l’éducation des jeunes enfants qui peuvent parvenir à la chambre des plaisirs possède un emploi préférable à celui de veiller sur des femmes déchues de toute espérance, ou par une jouissance passée, ou par le défaut de leur esprit, ou bien enfin par les malheurs qui surviennent à leur beauté. Ce dernier soin ne conduit donc qu'à une peine réelle, et l’autre peut conduire à la plus grande fortune l’eunuque et la kadun principale dont l’Odalisque est préférée. On eut assez de confiance en moi pour abandonner à mes soins quatre jeunes Odalisques (c'était le tribut de la Géorgie et de la Mingrélie) : elles étaient toutes quatre de la plus grande espérance. Mais Zeni, Géorgienne de nation, se faisait distinguer au-dessus des autres. Sa taille et sa figure promettaient les traits les plus délicats et la beauté la plus parfaite; je lui fis donner Zesbet pour kadun. C'était une fille d'esprit, grecque de nation, c’est-à-dire vindicative, fausse, dissimulée, mais les défauts de son caractère ne m'empêchèrent point d’en faire le choix. Je croyais que l'obligation qu’elle m'aurait d’un tel emploi, et le désir commun de faire une fortune brillante, la soumettraient à mes volontés. La suite de cette histoire fera voir

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à quel point je m'abusais, et comme elle me combla d’ingratitude tandis que je l’avais comblée de bienfaits.

La jeune Zeni avait une douceur qui m’enchantait, son esprit répondait à sa beauté, quoiqu’elle ne fût au plus âgée que de huit ans lorsqu'elle nous fut remise. C'était une jeune rose que je devais cultiver de mes mains et - dont un autre que moi devait cueillir le plus beau bouton.

Je te passe sous silence tout ce qui regarde les autres Odalisques, pour ne te parler que de Zeni, la plus belle et la plus aimable créature qui sera jamais. Elle apprit le turc avec une facilité prodigieuse : chaque jour on découvrait en elle l'esprit dont la nature l'avait douée, et chaque jour avec une nouvelle surprise on voyait sa taille se développer, sa gorge se former, et ses beaux yeux se remplir de cette eau que le grand prophète a si bien su dispenser aux femmes pour le plaisir des musulmans. La facilité qu'elle avait pour apprendre ne se borna pas à la seule langue turque, elle apprit à danser, à chanter, et à jouer du senehellé (1) ; enfin elle s’acquittait avec tant de grâce de tout ce qu’elle entreprenait qu’elle était l’ornement du sérail. Les leçons d’amour que Zesbet lui donna, suivant son ministère, ne lui coûtèrent rien à apprendre. La justesse de son esprit, la vivacité de son imagination et le désir violent de plaire avec lequel elle était née, lui firent sur toutes choses apprendre en très peu de temps toutes les finesses d’un art dans lequel il est si difficile de se: distinguer auprès de notre souverain monarque.

Voici quelques chapitres des questions et des leçons que les kaduns donnent aux Odalisques ; il te sera facile d'imaginer par cet échantillon de tous ceux que je te passerai sous silence.

Chaque kadun les traite suivant les lumières de son esprit et les talents qu’elle peut avoir pour l'éducation.

D. — Pourquoi les femmes ont-elles été mises au monde par le grand Allah ?

(1) Espèce de viole.

R. — Pour procurer du plaisir aux musulmans et leur donner une idée du paradis.

D. — Quel est le plus grand des musulmans ?

R. — Le grand Sultan, le Soleil de l’Empire, l’effroi des infidèles, enfin le grand Empereur Achmet III.

D. — Quel est le plus beau des musulmans ?

R. — L'Empereur des Empereurs.

D. — Quelle est la plus heureuse femme de l’univers ?

R. — Celle qu’il choisit pour ses plaisirs.

D. — Que faut-il faire porr s’en rendre digne ?

R. — I] faut conserver sa beauté, entretenir son embon-

point, être d’une propreté légale et s’instruire avec soin de ce qui peut procurer du plaisir à notre souverain Maître.

D. — En quoi consiste-t-il ce plaisir ?

R. — Ce n’est pas seulement en baisers, en attouchements. Es

D. — Le *** nesuffit donc pas ?

R. — Il est bien ce qu'il y a de plus essentiel, mais il

faut encore le savoir exciter par les mots choisis, par la délicatesse et le genre des attouchements.

D. — Comment une Odalisque peut-elle parvenir au genre de perfection qui la rend digne d’arriver à la chambre des plaisirs ?

R. — En y pensant sans cesse pour mériter un honneur et un plaisir aussi grands, etc. |

Zeni, non seulement répondait avec une mémoire admirable. aux leçons qu’on lui avait données, mais elle en était si fort occupée qu'à tout moment elle faisait des questions nouvelles sur la politesse des mots que l’on doit employer en ***, sur le degré de liberté que l’on pouvait prendre avec Sa Hautesse, sur la retenue qu’il fallait avoir dans le plaisir ; enfin sur cette importante matière, Zeni ne tarissait jamais, c'était un sujet si excellent que Zesbet se récriait cent fois par jour : « Que le saint Prophète conserve une si rare beauté! il n’est pas possible que notre souverain Maître laisse faner une aussi belle rose ! »

Les dispositions de l’Odalisque étaient si heureuses. qu’elles redoublaient l’attachement de sa kadun. Elle ne négligeait pas l’avis le plus léger, le plus faible ; et elle dévorait du cœur la moindre des instructions. Voici une de ses conversations que je te vais rapporter : je me souviens de celle-ci entre mille autres, c'était même une des dernières.

« Quelque fort et vigoureux que puisse être notre grand Monarque, lui disait Zesbet, souviens-toi, ma chère Zeni, qu'il ne peut te le mettre sans cesse. Il faut donc que ta conversation puisse faire un de ses amusements quand il te permettra d'ouvrir la bouche devant lui, il faut lui paraître agréable par ton geste et par ton maintien. Sur toutes choses, il est absolument essentiel de ne point négliger ces attitudes heureuses qui n’ont point l’air affecté et qui savent si bien faire bander l’imagination. La première fois que tu seras appelée au souverain bonheur ne se peut passer sans te faire éprouver une douleur vive, mais il faut la contraindre et la cacher le plus qu'il te sera possible. Le seul moyen de la diminuer c’est d’aller au devant, “et de pousser contre elle. Il faut ouvrir les jambes, et. n'avoir pour objet que celui de coller ton estomac contre le ventre sacré de l’ami de Dieu, enfin pousser le c.I de toutes tes forces contre le *** de Sa Hautesse. Tous ces moyens sont les seuls non seulement pour abréger le temps. de la douleur, mais ce quiest encore mille fois plus recommandable, ils sont les seuls qui puissent ménager la peine et le travail de ton Sultan, et l'empêcher de se fatiguer. C’est là le point le plus nécessaire pour conserver les jours les plus précieux à l’univers et pour l’engager à te procurer dans la suite le plaisir pour lequel Dieu t'a créée.

« Je t'ai souvent expliqué ce que c’est que de … jouir et tu m'as paru suffisamment instruite sur cet article ;. quand donc tu verras que le roi des rois, que le plus beau de tous les hommes sera prêt de … jouir (ce dont tu t’apercevras aisément par toutes les connaissances qué je t'en

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