‹ L'uvre de VoltaireChapitre 21 sur 34 · SOIRÉE IX · texte numérisé non relu

SOIRÉE IX

On parle français à Cadix et à Riga, à Pékin et à Moscou. Les Français s'applaudissent de voir leur langue presque aussi universelle que le furent autrefois le grec et le latin ; mais qu'il est indigne d'une langue aussi polie, et aussi générale que la leur, d'emploj'er si souvent des mots déshonnêtes et ridicules, pour signifier des choses communes qu'on pourrait exprimer autrement sans le moindre embarras.

Pourquoi dire un bras de rivière, un bras de mer, un cul d'artichaut, un cul-de-lampe, un cul-de-sac ?

A peine les Français se permettent de parler d'un vrai cul devant des matrones respectables ; et cependant ils n'emploient pas d'autre expression pour signifier les choses auxquelles un cul n'a nul rapport.

Jérôme Carré leur avait proposé le mot d'ùnpasse pour leurs rues sans issue ; ce mot est noble et significatif ; cependant, à leur honte, ses compatriotes impriment toujours dans leur almanach royal que l'un d'eux demeure dans le cul-de-sac de Menard, et l'autre dans le cul des blancs-manteaux.

Fi ! n'avez-vous pas de honte ? ô Welches !

Que dire du mot trou, que les Français appliquent à tant et de si nobles usages ?

Ne trouvent-ils pas que les noms de leurs portes, de leurs rues, de leurs temples feraient un bel effet dans un poème épique ?

i5o l'œuvre de voltaire

On aime à voir Iledor courir du temple de Pallas à la porte de Scée. L'oreille est aussi flattée que l'imagination amusée, quand les Grecs avancent de Ténédos aux rivages de Troie sur les rives du Simoïs et du Scamandrc.

Mais en vérité, ô Welches I pourrait-on peindre vos héros partant de l'église de Sainl-Pierre-aux-Dœufs, ou de Saint- J acques-du-haut-p as, ou de la boucherie, avançant fièrement par le trou-d'enfer, par la rue du-pet-au-diable, et par la rue trousse vache, s'embarquant sur la galiote de Saint-Cloud et allant combattre dans la place de longjumeau ?

Pourquoi nommer cul-d'âne et cul-de-cheval des orties de mer ? Pourquoi donner le nom de cul-blanc à l'œnante, et de cul-rouge à l'épeiche ? Cette épeiche est une espèce de pic-vert, et l'œnante une espèce de moineau cendré.

Il y a un oiseau qu'on nomme fêtu-en-cul ou paille-encul. On avait cent manières de le désigner d'une expression beaucoup plus précise.

N'est-il pas impertinent d'appeler cul-de-vaisseau le fond de la poupe ?

Plusieurs auteurs nomment encore à-cul un petit mouillage, un ancrage, une grève, un sable, une anse où les barques se mettent à couvert, à l'abri des corsaires.

Il y a un petit cul à Palo comme à Saint-Marintée. (Voyage d'Italie).

On se sert continuellement du mot cul-de-lampe pour exprimer un fleuron, un petit cartouche, un pendentif, un encorbellement, une base de pyramide, un placard, une vignette.

Un graveur se sera imaginé que cet ornement ressemble à la base d'une lampe, il l'aura nommé cul-delampe pour avoir plutôt fait ; et les acheteurs auront répété ce mot après lui.

C'est ainsi que les langues se forment. Ce sont les artisans qui ont nommé leurs ouvrages et leurs instruments.

Certainement, il n'y avait nulle nécessité de donner le nom de cul-de-four aux voûtes sphériques, d'autant plus

que ces voûtes n'ont rien de celle d'un four, qui est toujours surbaissé.

Le fond d'un artichaut est fermé et creusé en ligne courbe, et le nom de cul ne lui convient en aucune manière.

Les chevaux ont quelquefois une tache verdâtre dans les yeux, on l'appelle cul-de-verre.

Une autre maladie des chevaux, qui est une espèce d'érésipèle, est appelée cul-de-poule.

Le haut d'un chapeau est un cul-de-chapeau.

Il y a des boutons à compartiments qu'on appelle boutons à cul-de-dé.

Comment a-t-on pu donner le nom de cul-de-sac à Vangiportus des Romains, à ces chemins sans issue ? Les Romains n'imaginaient point qu'un cul pût ressembler à une rue. C'est une grossièreté énorme que le nom de cul-de-sac ait prévalu.

Il est triste qu'en fait de langue, comme en d'autres usages plus importants, ce soit la populace qui dirige les premiers d'une nation.

Les curieux conservant des mémoires innombrables depuis la mort de Henri II jusqu'à celle de Henri IV.

Ce sont des monuments de grossièreté enfantés par la rage d'écrire ; c'est un amas de satires sur des événements affreux transmis à la postérité dans le langage des halles : les Français n'avaient alors qu'un bon historien, et il fut obligé d'écrire en latin.

Enfin, les Français ont nettoyé leur langue de cette rouille barbare, et de cette crasse bourgeoise, comme leurs femmes qui oignaient autrefois leurs cheveux avec du beurre fort, comme le dit Sidonius Apolinari (infudens acido coman butiro) les oignent actuellement de fine pommade au musc ou à la lavande.

Les Français ont fait quelques bons livres ; mais ontils alors surpassé Cicéron et Démosthène ? Ont-ils mieux écrit que Tite-Live, Tacite, Thucydide, et Xénophon? Quel auteur au-dessus du médiocre a écrit jusqu'ici leurs annales ? Daniel ? Leur Daniel ressemble à leur la Motte.

L œuVME DE VOLTAIRE

Si VOUS examinez de près Mézerai, que de confusion et quel style I

Je veux croire que chez les Français l'éloquence du barreau et de la chaire a été portée aussi loin qu'elle peut l'être.

Les divisions de leurs sermons en trois points quand il n'y a rien à diviser, un Ave à la Vierge Marie qui précède ces divisions, un long discours welche sur un texte latin qu'on accommode comme on peut à ce discours, et enfin des lieux communs mille fois répétés, sont des chefsd'œuvre, sans doute.

Les plaidoyers de leurs avocats sur les coutumes des Hurepois, du Gâtinais, de l'Auvergne, de la Gascogne, de la Champagne pouilleuse, passeront à la dernière postérité ; mais je doute qu'ils fassent oublier l'éloquence grecque et romaine.

Je suis bien loin de nier que Biaise Pascal, Bénigne Dossuet et le grand Fénelon avaient été très éloquents.

C'est lorsque ces génies parurent que les Français cessèrent d'être Welches et qu'ils furent Français.

Mais ne comparez pas les Lettres provinciales aux Philippiques.

Considérez d'abord que l'importance du sujet est quelque chose.

Les noms de Philippe et de Marc-Antoine sont un peu au-dessus des noms du père Annal, d'Escobar et de Tan^bourini.

Les intérêts de la Grèce et les guerres civiles de Rome sont des objets plus considérables que la grâce suffisante qui ne suffit pas, la grâce coopérante qui n'opère point, et la grâce efficace qui est sans efficacité.

Le grand attrait des Lettres provinciales périt avec les Jésuites ; mais les oraisons de Déinosthcne et de Cicéron instruisent encore l'Europe quand les objets de ces harangues ne subsistent plus, quand les Grecs ne sont que des esclaves, et que les Romains ne sont plus que Capucins.

Je sais encore une fois que les Oraisons funèbres de Bossuct sont belles, qu'il y a même du sublime.

LES SOIRÉES PHILOSOPHIQUES l53

Mais, entre nous, qu'est-ce qu'une oraison funèbre ? Un discours d'appareil, une déclamation, un lieu commun, et toujours un mensonge, une atteinte à la vérité.

Faudra-t-il mettre ces harangues poétiques à côté des discours solides de Cicéron et de Démosthène ?

Le grand et tendre Fénelon, admirateur des anciens et nourri de leurs ouvi-ages, allume sa bougie à leurs flammes immortelles : les Français n'osent pas prétendre que sa Calipso abandonnée par Télémaque, approche de la Didon de Virgile : la froide et inutile passion de ce Télémaque que Mentor jette d'un coup de poing dans la mer pour le guérir de son amour, ne semble pas une invention des plus sublimes.

Mais le Tu Marcellus eris de l'Enéide sera toujours dans la mémoire des hommes.

Page 1