‹ L'uvre de VoltaireChapitre 26 sur 34 · SOIRÉE XV · texte numérisé non relu

SOIRÉE XV

J'étais un jour à la grille du couvent des Capucines, place Vendôme à Paris, lorsque sœur Fcssue disait à sœur Confite : « La Providence prend un soin visible de moi; vous savez comme j'aime mon moineau; il était mort si je n'avais pas dit neuf Auc Maria pour obtenir sa guérison. Dieu a rendu mon moineau à la vie ; remercions la sainte Vierge. »

Un philosophe qui était à la grille, comme moi, lui dit au parloir : « Ma sœur, il n'y a rien do si bon que des Ave Maria, surtout quand une fille les récite en latin, place Vendôme, à Paris ; mais je ne crois pas que Dieu s'occupe beaucoup de votre moineau, tout joli qu'il est ; songez, je vous prie, qu'il a d'autres affaires.

a II faut qu'il dirige continuellement le cours de seize planètes et de l'anneau de Saturne, au centre desquels il a placé le Soleil qui est aussi gros qu'un million de nos terres.

a II y a des milliards de milliards d'autres soleils, de planètes et de comètes à gouverner. Ses lois immuables et son concours éternel font mouvoir la nature entière ; tout est lié à son trône par une chaîne infinie dont aucun anneau ne peut jamais être hors de sa place.

i( Si des Ave Maria avaient fait vivre le moineau de sœur Fessue un instant de plus qu'il ne devait vivre, ces Ave Maria auraient violé toutes les lois posées de toute éternité par le grand Être ; vous auriez dérangé l'univers, il vous aurait fallu un nouveau Dieu, un nouvel ordre des choses. »

Sœur Fessue

Quoi, vous croyez que Dieu fasse si peu de cas de sœur Fessue ?

Le Philosophe

Je suis fâché de vous dire que vous n'êtes, comme moi, qu'un petit chaînon imperceptible de la chaîne infinie, que vos organes, ceux de votre moineau et les miens, sont destinés à subsister un nombre déterminé de minutes dans cette place Vendôme de Paris.

Sœur Fessue

S'il est ainsi, j'étais prédestinée à dire un nombre déterminé d'Ave Maria.

Le Philosophe

Oui ; mais ils n'ont pas forcé Dieu à prolonger la vie de votre moineau au delà de son terme. La constitution du monde portait que, dans ce couvent

des Capucines, à une certaine heure, vous prononceriez comme un perroquet certaines paroles, dans une certaine langue que vous n'entendez point ; que cet oiseau, né comme vous par l'action irrésistible des lois générales, ayant été malade se porterait mieux ; que vous vous imagineriez l'avoir guéri avec des paroles, et que nous aurions ensemble cette conversation.

Sœur Fessue

Monsieur, ce discours sent l'hérésie. Mon confesseur, le révérend père Marcel, en inférera que vous ne croyez pas à la Providence.

Le Philosophe

Je crois à la Providence générale, ma chère sœur, celle dont est émanée de toute éternité la loi qui règle toute chose, comme la lumière jaillit du soleil ; mais je ne crois point qu'une Providence particulière change l'économie du monde pour votre moineau ou pour votre chat.

Sœur Fessue

Mais, pourtant, si mon confesseur vous dit, comme il me l'a dit à moi, que Dieu change tous les jours ses volontés en faveur des âmes dévotes ?

Le Philosophe

Il me dira la plus plate bêtise qu'un confesseur de filles puisse dire à un homme qui pense.

Sœur Fessue Mon confesseur une bête ! Sainte Vierge Marie

Le Philosophe Je ne dis pas cela ; je dis qu'il ne pourrait justifier que

par une bêtise énorme les faux principes qu'il vous a insinués, peut-être fort adroitement, pour vous gouverner.

Sœur Fessue

Ouais ! J'y penserai ; cela mérite réflexion. Sœur Fessue se retire, le philosophe me parle et continue son dialogue, non avec sœur Fessue mais avec sœur Nature.

Le Philosophe

Qui es-tu, Nature? je vis dans toi, il y a cinquante ans que je te cherche, et je n'ai pu te trouver encore.

La Nature

Les anciens Égyptiens, qui vivaient, dit-on, des douze cents ans, me firent le même reproche. Ils m'appelaient Isis ; ils me mirent un grand voile sur la tête ; et ils dirent que personne ne pouvait le lever.

Le Philosophe

C'est ce qui fait que je m'adresse à toi. J'ai bien pu mesurer quelques-uns de tes globes, connaître leur route, assigner les lois du mouvement; mais je n'ai pu savoir qui tu es.

Es-tu toujours agissante ? Es-tu toujours passive ? Tes éléments se sont-ils arrangés d'eux-mêmes, comme l'eau se place sur le sable, l'huile sur l'eau, l'air sur l'huile ? Astu un esprit qui dirige toutes les opérations, comme les conciles de l'Église sont inspirés dès qu'ils sont assemblés, quoique leurs membres soient, le plus souvent, des ignares et des sots ? De grâce, dis-moi le mot de ton énigme !

La Nature

Je suis le grand tout. Je n'en sais pas davantage. Je ne suis pas mathématicienne, et tout est arrangé chez moi

iga

L OEUVRE DE VOLTAIKE

selon les lois mathématiques. Devine, si tu peux, comment tout cela s'est fait I

Le Philosophe

Certainement, puisque ton grand tout ne fait pas les mathématiques, et que tes lois sont de la plus profonde géométrie, il faut qu'il y ait un étemel géomètre qui te dirige, une intelligence suprême qui préside à tes opérations, une sagesse infinie qui ait arrangé toutes les parties de ton immense tout.

La Nature

Tu as raison ; je suis eau, terre, feu, atmosphère, métal, minéral, pierre, végétal, anhnal; je sais bien qu'il y a dans moi une intelligence ; tu en as une, tu ne la vois pas.

Je ne vois pas non plus la mienne ; je sens cette puissance invisible ; je ne puis la connaître ; pourquoi voudraistu, toi qui n'es qu'une petite partie de moi-même, savoir ce que je ne sais pas ?

Le Philosophe

Nous sommes curieux et, depuis Thaïes, tous les raisonneurs ont joué à colin-maillard avec toi ; ils ont dit : je te tiens, et ils ne tenaient rien.

Nous ressemblons tous à Lxion, dont nous avons parlé il y a un quart d'heure ; il croyait embrasser Junon, en jouir dans toutes les règles, et il ne jouissait que d'une nuée.

La Nature

Puisque je suis tout ce qui est, comment un être tel que toi, une si petite partie de moi-même pourrait-elle me saisir ?

Contentez-vous, cirons, atomes mes enfants, de voir

LES SOIHÉES PHILOSOPHIQUES IqS

quelques atomes, quelques cirons qui vous environnent, de caresser vos femmes,

Romonez ci, ramonez là La chenîiuée de haut en bas ;

de boire quelques gouttes de mon lait, de végéter quelques moments sur mon sein, et de mourir sans avoir connu votre père, votre mère et votre nourrice, j "

Le Philosophe

> Ma chère mère, dis-moi un peu pourquoi tu existes,

pourquoi il y a quelque chose ?.|if1%^i^ , ~~~ - La Nature

Petit fils, je te répondrai ce que je réponds depuis un million de siècles à tous ceux: qui m'interrogent sur les premiers principes : Je n'en sais rien.

Le Philosophe

Le néant vaudrait-il mieux que cette multitude d'existences faites pour être continuellement dissoutes ; cette foule d'animaux nés et reproduits pour en dévorer d'autres et pour être dévorés ; cette fou^e d'êtres sensibles formés pourtant de sensations douloureuses ; cette autre foule d'intelligences qui, si rarement, entendent raison : à quoi bon tout cela. Nature ?

La Nature

Oh ! va interroger celui qui m'a faite !...

Quelle est l'opinion de toutes les nations du nord de l'Amérique et de celles qui bordent le détroit de la Sonde sur la Providence, sur le meilleur des mondes, sur le meilleur des Gouvernements, sur la meilleure des religions, sur le droit public ecclésiastique, sur la manière d'écrire l'histoire, de faire des fables, sur la nature de la

tragédie, de la comédie, de l'Opéra ; sur TarL de faire des garçons plutôt que des filles ; sur les idées innées, la grâce efficiente, la grâce concomitante, et les miracles du diacre Paris. Il est clair que toutes ces bonnes gens n'ont aucune opinion sur les choses dont ils n'ont point d'idées.

Ils ont un sentiment confus de leurs coutumes, et ne vont pas au delà de cet instinct.

Tels sont les peuples qui habitent les bords de la mer glaciale dans l'espace de quinze cents lieues. Tels sont les habitants des trois quarts de l'Afrique, et ceux de presque toutes les îles de l'Asie, et vingt hordes de Tartares, et presque tous les hommes uniquement occupés du soin pénible et toujours renaissant de pourvoir à leur subsistance.

Tels sont, à deux pas de nous, la plupart des INIorlaques et des Mocoques, beaucoup de savoyards et quelques bourgeois de Paris.

Lorsqu'une nation commence à se civiliser, elle a quelques opinions qui sont toutes fausses. Elle croit aux revenants, aux sorciers, à l'enchantement des serpents, à leur immortalité, aux possessions du diable, aux exorcismes, aux aruspices. Elle est persuadée qu'il faut que les grains pourrissent en terre pour germer, et que les quartiers de la lune sont les causes de cet accès de fièvre.

Matalapoin persuade à ses dévotes que le dieu Sammonocodom a séjourné quelque temps à Siam, et qu'il a raccourci tous les arbres d'une forêt qui l'empêchaient de jouer à son aise au cerf-volant, qui était son jeu favori.

Cette opinion s'enracine dans les têtes et, à la fin, un honnête homme qui douterait de cette aventure de Sammonocodom courrait risque d'être lapidé. Il faut des siècles pour détruire une opinion populaire.

On la nomme la reine du monde; elle l'est si bien que, quand la raison vient la combattre, la raison est condamnée à la mort. Il faut qu'elle renaisse vingt fois de ses cendres pour chasser enfin tout doucement l'usurpatrice.

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