‹ L'uvre de VoltaireChapitre 27 sur 34 · SOIRÉE XVI · texte numérisé non relu

SOIRÉE XVI

Grotius, grand Grotius qui, en votre vivant sur ce petit grain de sable, avez fait un savant traité de jure pacis et belli, dans lequel vous avez joliment cité plus de deux cents auteurs grecs ou latins, et même des auteurs juifs, dites-moi, je vous prie, qu'entendez-vous réellement par le droit de la guerre ?

Croyez-vous que le prince Eugène et le duc de Marlborough l'eussent étudié quand ils vinrent humilier la fierté de Louis XIV ?

Le droit de la paix, je le connais assez: c'est de tenir sa parole et de laisser tous les hommes jouir des droits de la nature ; mais pour le droit de la guerre, je ne sais ce que c'est.

Le code du meurtre me semble une étrange imagination. J'espère que bientôt on nous donnera la jurisprudence des voleurs de grand chemin, comme Frédéric le Grand, le Salomon du Nord, mon maître, nous a donné l'art de la guerre.

Comment accorderons-nous donc cette horreur si ancienne, si universelle de la guerre, avec les idées du juste et de l'injuste ? avec cette bienveillance pour nos semblables que nous prétendons être née avec nous ? avec le to Kalon, le beau et l'honnête ?

N'allons pas si vite, dira peut-être quelque docteur.

Ce crime qui consiste à commettre un si grand nombre de crimes en front de bandière n'est pas tout à fait si universel qu'on le croit.

Les Brahmes et les primitifs nommés Quakers n'ont jamais été coupables de cette abomination.

Les nations qui sont au delà du Gange versent très rarement le sang ; et je n'ai lu, de ma vie, que la République

\(jC) l'œlyue de voltaire

de San Marino ait jamais fait la guerre, quoi([u"L'lle ait à peu près autant de terrain qu'en avait Romidus.

Les Lapons, les Sainoyèdes, les peuples du Kamtchatka n'ont jamais attaqué leurs voisins.

Les peuples de l'Indus et de l'Hidaspe furent bien surpris de voir les premiers voleurs armés qui vinrent s'emparer de leur beau pays.

Plusieurs peuples de l'Amérique n'avaient jamais entendu parler de ce péché horrible, quand les Espagnols vinrent les exterminer l'évangile à la main.

Il n'est point dit que les Cananéens eussent jamais fait la guerre à personne, lorsqu'une horde de Juifs parut tout d'un coup, mit les bourgades en cendres, égorgea les femmes sur les corps de leurs maris, et les enfants sur le ventre de leurs mères. Comment expliquerons-nous cette fureur dans nos principes, mon cher docteur ?

Comme les médecins rendent raison de la peste, des deux véroles et de la rage.

Ce sont des maladies attachées à la constitution de nos organes.

On n'est pas toujours attaqué de la rage et de la peste ; il suffit souvent qu'un prétendu politique enragé ait mordu un autre politique, pour que la rage se communique dans trois mois à quatre ou cinq cent mille hommes.

^lais quand on a ces maladies, il y a quelques remèdes. En connaissez-vous pour la guerre ?

Je n'en connais que deux, dont la tragédie s'est emparée : la crainte et la pitié.

La crainte nous oblige souvent à faire la paix, et la pitié, que la nature a mise dans nos cœurs comme un contrepoison contre l'héroïsme carnassier, fait qu'on ne traite pas toujours les vaincus à toute rigueur.

Notre intérêt même est d'user envers eux de miséricorde, afin qu'ils obéissent sans trop de répugnance à leurs nouveaux maîtres. Je sais bien qu'il y a eu dos brutaux qui ont fait sentir rudement le poids de leurs chaînes

aux nations subjuguées, qui leur ont même donné de fiers coups d'éperon.

A cela je n'ai autre chose à répondre que le vers d'une tragédie intitulée Spartacus, composée par un Français qui rêve quelquefois profondément :

La loi de l'univers est malheur aux vaincus.

J'ai dompté un cheval : si je suis sage, je le nourris bien, bon soin, bonne paille ; je le caresse, et je le monte; si je suis un fou furieux, je l'égorgé.

Cela n'est pas consolant, l'ami, car nous avons presque tous été subjugués.

Vous, Anglais, vous l'avez été par les Romains, par les Saxons et les Danois, et ensuite par un bâtard de Normandie,

Le berceau de notre sainte religion est entre les mains des Turcs.

Une poignée de Francs a soumis la Gaule.

Les Tyriens, les Carthaginois, les Romains, les Goths, les Arabes, ont tour à tour subjugué l'Espagne.

Enfin, de la Chine à Cadix, et de Cadix à la Chine, presque tout l'univers a toujours appartenu au plus fort.

Je ne vois dans l'histoire aucun conquérant qui soit venu l'épée dans une main et un code dans l'autre ; ils n'ont fait des lois qu'après la victoire, c'est-à-dire après la rapine, et les lois ils les ont faites précisément pour soutenir leur tyrannie.

Que diriez-vous vous autres. Anglais, si quelque nouveau bâtard de Normandie venait s'emparer de votre Angleterre pour vous donner ses lois.

Vous ne diriez rien, sans doute, vous tâcheriez de le tuer à sa descente dans votre patrie ; s'il vous tuait, vous n'auriez rien à répliquer; s'il vous subjuguait, vous n'auriez que deux partis à prendre : celui de vous tuer vous-mêmes ou celui de le bien servir.

Voilà, docteur, de tristes alternatives. Quoi 1 point de lois de la guerre, point de droit des gens ?

ig8 l'œuvue de voltaire

J'en suis fâché, ma foi ; mais il n'y en a point d'autre que de se tenir continuellement sur ses gardes.

Tous les rois, tous les ministres pensent comme moi, et c'est pourquoi douze cent mille mercenaires, en Europe, font aujourd'hui la parade tous les jours en temps de paix.

Qu'un prince, dans le continent, licencie ses troupes, qu'il laisse tomber ses fortifications en ruines, et qu'il passe son temps à caresser sa maîtresse et à lire Grotius, vous verrez si dans un an ou deux il n'a pas perdu son royaume.

— Quoi, Milord! votre Angleterre serait perdue si vous n'aviez pas a standing army, une armée sur pied.

— Oh ! nous sommes dans un cas dilîérent ; c'est une standing armij qui peut nous perdre ; il ne nous faut que des flottes.

Mais, de façon ou d'autre, il faut se mettre en état d'être aussi injuste que ses voisins.

Alors l'ambition est contenue par l'ambition, alors les chiens d'égale force montrent les dents et ne se déchirent que lorsqu'ils ont à disputer une proie.

— Mais les Romains, les Romains, ces grands législateurs !

— Ils faisaient des lois, comme les Algériens assujettissent leurs esclaves au bâton, mais quand ils combattaient pour réduire les nations en esclavage, leur loi était le sabre.

Voyez le grand César, le mari de tant de femmes, et la femme de tant de maris ; il fait mettre en croix deux mille citoyens du pays de Vannes, afin que le reste apprenne à être plus souple ; ensuite, quand toute la nation est bien apprivoisée, viennent les lois et les beaux règlements.

On bâtit des cirques, des amphithéâtres ; on élève des aqueducs, on construit des bains publics, et les peuples subjugués dansent paisiblement avec leurs chaînes.

Voilà, docteur, qui n'est pas mal. Mais on dit pourtant que dans la guerre il y a des lois qu'on observe.

Par exemple, on fait une trêve de quelques jours pour enterrer ses morts.

On stipule qu'on ne se battra pas dans un certain endroit.

On accorde une capitulation à une ville assiégée ; on lui permet de racheter ses cloches.

On n'éventre point les femmes grosses, quand on prend possession d'une place qui s'est rendue.

Vous faites des politesses à un officier blessé qui est tombé entre vos mains ; et, s'il meurt, vous le faites enterrer.

Ne voyez-vous pas, grand sot que vous êtes ! que ce sont là les lois de la paix, les lois de la nature, les lois primitives qu'on exécute réciproquement ?

La guerre ne les a point dictées, ces lois; elles se font entendre malgré la guerre ; et sans cela, les trois quarts du globe ne seraient qu'un désert couvert d'ossements.

Si deux plaideurs acharnés et près d'être ruinés par leurs procureurs font entre eux un accord qui leur laisse à chacun un morceau de pain, appellerez-vous cet accord une loi du barreau ?

Si une horde de théologiens, allant faire brûler en cérémonie quelques raisonneurs qu'ils appellent hérétiques, apprend que le lendemain le parti hérétique les fera brûler à son tour, s'ils font grâce afin qu'on la leur fasse, direzvous que c'est là une loi théologique ?

Vous avouerez qu'ils ont écouté la nature et l'intérêt, malgré la théologie.

Il en est de même de la guerre. Le mal qu'elle ne fait pas, c'est le besoin et l'intérêt qui l'arrête.

La guerre, vous dis-je, est une maladie affreuse qui saisit les nations les unes après les autres, et que la nature guérit à la longue.

— Quoi, docteur ! vous n'admettez donc point de guerre juste.

— Je n'en ai jamais connu de cette espèce ; cela me paraît contradictoire et impossible.

— Quoi! lorsque le pape Alexandre VI et son infâme fils Borgia pillaient la Romagne, égorgeaient, empoisonnaient

l'œuvre de voltaihp:

tous les seigneurs de ce pays en leur accordant des indulgences et les envoyant en poste au paradis, il n'était pas permis de s'armer contre ces monstres ?

— Ne voyez-vous pas que c'étaient ces monstres qui faisaient la guerre ? Ceux qui se défendaient, la soutenaient, il n'y a certainement dans ce monde que des guerres offensives, la défensive n'est autre chose que la résistance à des voleurs armés.

— Vous vous moquez de moi, docteur. Deux princes se disputent un héritage : leur droit est litigieux, leurs raisons sont également plausibles ; il faut bien que la guerre en décide : alors cette guerre est juste des deux côtés.

— C'est vous qui vous moquez. Il est impossible physiquement que l'un des deux n'ait pas tort ; et il est absurde et barbare que des nations périssent parce que l'un de ces deux princes, ou son ministre, ou son valet de chambre, si vous voulez, a mal raisonné.

Qu'ils se battent en champ clos, s'ils veulent, je le leur permets : mais qu'un peuple entier soit immolé à leurs intérêts, voilà où est l'horreur.

Par exemple, l'archiduc Charles dispute le trône d'Espagne au duc d'Anjou, et avant que le procès soit jugé, il en coûte la vie à plus de cinq cent mille hommes. La belle affaire.

— Je vous demande si la chose est juste ?

— .J'avoue que non. Il fallait trouver quelque biais pour accommoder le différend.

Le temps ;seul amène la guérison de cette horrible épidémie ; la nation et ceux qui entrent dans la querelle sont malades de la rage.

Ces horribles symptômes durent douze ans, jusqu'à ce que les enragés épuisés, n'en pouvant plus, soient forcés de s'accorder.

Le hasard, le mélange de bons et mauvais succès, les intrigues, la lassitude ont éteint cet incendie, que d'autres hasards, d'autres intrigues, la cupidité, la jalousie, l'espérance avaient allumé.

La guerre est comme le mont Vésuve, ses éruplions engloutissent des villes, ses embrasements s'arrêtent.

Il y a des temps oti les bêtes féroces, descendues des montagnes, dévorent une partie de vos travaux, ensuite elles se retirent dans leurs cavernes.

— Quelle funeste condition que celle des hommes, mon cher docteur ?

— Celle des perdrix est pire : les renards, les oiseaux de proie les dévorent, les chasseurs iCS tuent, nos cuisiniers les rôtissent, nous les mangerons ; et cependant il y en a toujours.

La nature conserve les espèces et se soucie très peu des individus.

— Vous êtes dur, l'ami, et la morale ne s'accommode pas de ces maximes.

— Ce n'est pas moi qui suis dur, c'est la destinée. Les moralistes font très bien de crier toujours :

« Misérables mortels, chétifs vers de terre, soyez justes et bienfaisants : Cultivez donc cette terre et ne l'ensanglantez pas !

« Rois, n'allez pas dévaster l'héritage d'autrui, de peur qu'on ne vous tue dans le vôtre 1

« Restez chez vous, pauvres gentillàtres, rétablissez votre masure ; tirez de vos fonds le double de ce que vous en tiriez ; entourez vos champs de haies vives ; plantez des mûriers ; que vos femmes filent sous leur cheminée, que vos filles et vos sœurs vous fassent des bas de soie ; améliorez vos vignes ; et si des peuples voisins veulent venir boire votre vin malgré vous, donnez-leur sur les oreilles, si vous pouvez ; défendez-vous avec courage, mais n'allez pas vendre votre sang à des princes qui ne vous connaissent pas,| qui ne jetteront jamais sur vous un coup d'œil, et qui vous traitent comme des chiens de chasse qu'on mène contre le sanglier, et qu'on laisse ensuite mourir dans un chenil 1 »

Ces discours feront, peut-être, impression sur trois ou quatre têtes bien organisées de ce petit bas monde, tandis

que cent mille autres animaux à tleuxj)iecl.s sans plumes ne les entendront seulement pas et brigueront l'honneur d'être lieutenants de houzards. J'en suis vraiment fâché pour ces messieurs.

Pour les autres moralistes à gages que l'on nomme prédicanls ou prédicateurs, ils n'ont jamais seulement osé prêcher contre la guerre.

Ils déclament contre les appétits sensuels, après avoir fumé leur pipe et avoir pris leur café ou leur chocolat.

Ils anathématisent les jeunes filles et les jeunes garçons qui font l'amour, et au sortir de la chaire de vérité où ils ont crié, gesticulé et sué, ils se font essuyer par leurs dévotes.

Ils s'époumonnent à prouver des mystères dont ils n'ont pas la plus légère idée ; mystères qu'ils n'ont jamais compris, qu'ils ne comprennent pas, qu'ils ne comprendront jamais, ni moi non plus.

Mais ils se gardent bien de décrier la guerre, hella^ horrida bella ! ce fléau d'enfer qui réunit tout ce que la perfidie a de plus lâche dans les manifestes, tout ce que l'infâme friponnerie a de plus bas dans les fournitures des armées, tout ce que le brigandage a d'afîreux dans le pillage, le viol, le larcin, l'homicide, le dévastation, la destruction.

Au contraire, ces révérends pères en Dieu, ces bons prêtres bénissent en cérémonie les étendards du meurtre, et leurs confrères chantent pour de bel et bon argent des chansons juives quand toute la terre a été inondée de sang.

On dit que les Français, gens aimables et gens fous s'il en fut, sont de grands comédiens et de grands charlatans en chaire; j'en conviens sans peine; mais je ne me souviens pas d'avoir lu, en efïet, dans leur prolixe et argumentant Bomdaloue, le premier de tous les prédicants de la terre qui ait mis les apparences de la raison dans ses sermons ; je ne me souviens pas, vous dis-je, d'avoir lu chez lui une seule page, une seule ligne, pas même un seul mot contre la euerre.

LES SOIRÉES PHILOSOPHIQUES 2o3

Leur très élégant et très compassé Massillon, prédicateur ordinaire du roi (ça va sans dire), en bénissant les drapeaux du régiment de Catinat, fait, à la vérité, quelques vœux pour la paix, mais il permet l'ambition. Grand Dieu 1 l'ambition I

« Ce désir, dit-il, de voir vos services récompensés, s'il est modéré, s'il ne vous porte pas à vous frayer des routes d' Iniquité pour parvenir à vos fins, n'a rien dont la morale chrétienne puisse être blessée. »

Enfin, le bonhomme prie Dieu d'envoyer tout de suite l'ange exterminateur au devant du régiment de Catinat.

« 0 ! mon Dieu ! faites-le précéder toujours de la victoire et de la mort ; répandez sur ses ennemis les esprits de terreur et de vertige. »

J'ignore moi, pauvre imbécile ! si la victoire peut précéder un régiment, et si le bon Dieu répand des esprits de vertige ; mais je sais que les prédicateurs autrichiens en disaient autant aux cuirassiers de l'empereur, il y a quarante ans ; que les prédicants de Berlin prêchaient le même sermon aux houzards du roi de Prusse, et que l'ange exterminateur ne savait auquel entendre.

Les prédicateurs juifs allèrent encore plus loin. On voit avec édification les prières humaines dont leurs psaumes sont remplis.

Il n'est de rien moins question que de mettre l'épée divine sur sa cuisse, d'éventrer les femmes, d'écraser les enfants à la mamelle contre la muraille.

L'ange exterminateur ne fut pas heureux dans ses campagnes, il devint l'ange exterminé ; et les juifs, pour prix de leurs psaumes, furent toujours vaincus et esclaves. Ces pauvres gens ne réparèrent que par l'usure le mal que leur avait fait la guerre.

De quelque côté que vous vous tourniez, vous verrez que les prêtres ont toujours prêché le carnage, depuis un Aaron que l'Anglais Toland prétend avoir été pontife d'une horde d'Arabes, jusqu'au prédicateur Jiirieu, prophète d'Amsterdam.

2o4 l'œuvre de voltaire

Les négociants de cette ville, aussi sensés que ce pauvre garçon était fou, le laissaient dire et vendaient leur poivre, leur girofle et leur cannelle.

Eh bien, l'ami ! n'allons pas à la guerre ; ne nous faisons point tuer au hasard pour avoir de quoi vivre. Contentons-nous de nous bien défendre contre les voleurs appelés conquérants.

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