CONCLUSION
Je projetais de pousser ces soirées jusqu'au nombre de mille et une, juste comme les Mille et un jours, les Mille et une nuits et les Mille et un contes de peau (ïàne, de ma mère VOye, lorsque j'apprends tout à coup qu'un ordre du roi mon maître, surpris à sa religion, sans doute, va me faire tomber la plume des doigts.
Croiriez-vous, lecteurs, que la cause de cette malheureuse déconfiture est pour avoir osé témérairement parler, dans ces derniers articles, de la guerre, cet art héroïque, ou si l'on veut abominable ?
Voilà l'effet des fureurs de la jalousie pédantesque, de la rage et des calomnies de la canaille de la littérature. Heureux encore quand on en est quitte pour mettre la plume bas ; et qu'on n'est pas persécuté toute sa vie, comme un Ramus pour un quisquis et un quanquam ; qu'on n'est pas comme lui assassiné par des gâcheux et des cancres de collège ; et qu'on n'a pas les lambeaux de son corps sanglant traînés aux portes de toutes les écoles, comme une juste réparation à la gloire d'Aristote, le tout à la plus grande satisfaction des âmes humaines et pieuses ; — heureux quand on ne meurt pas sur l'échafaud comme le respectable Barnevelt, le premier homme de la Hollande, pour la plus folle et la plus impertinente dispute qui ait jamais troublé les cerveaux théologiques; — heureux quand, d'après une déclaration aussi absurde que plate d'nn Jean Chauvin, dit Calvin, fds d'un tonnelier de Noyon, on n'est pas brûlé à petit feu, avec des fagots verts (pour prolonger la cérémonie), comme le fut, dans Genève, le pauvre Michel Servet, de Villa-Nueva ! etc., etc., etc.
On me dit que depuis ces temps les choses sont bien clian-
LES SOIREES PHILOSOPHIOUES
gées en Europe, que les mœurs se sont adoucies; qu'on ne persécute plus les gens jusqu'à la mort, qu'on ne condamne plus en forme juridique des docteurs, prêtres et des séculiers, à être étranglés ou décollés, ou brûlés en place publique pour des opinions que personne n'entend.
Quoi donc ! Ne savez- vous pas que le procès criminel du malheureux Théophile n'eut sa source que dans trois vers (1) d'une ode que les jésuites Garasse et Voisin lui imputèrent, qu'ils le poursuivirent avec la fureur la plus violente et les artifices les plus noirs, qu'ils le firent brûler en effigie ?
Que, de nos jours, cet autre procès de la Cadière ne fut intenté que par la jalousie d'un jacobin contre un jésuite qui avait disputé avec lui sur la grâce ?
Qu'une misérable querelle de littérature dans un café fut la première origine de ce fameux procès de Rousseau, le poète ; procès, dans lequel un philosophe innocent fut sur le point de succomber par des manœuvres bien, criminelles ?
N'avons-nous pas vu l'abbé Guyot-Desfontaines dénoncer le pauvre abbé Pellegrin comme auteur d'une pièce de théâtre et lui faire ôter la permission de dire la messe^ qui était son gagne-pain ?
Le fanatique Jurieu ne persécuta-t-il pas sans relâchele philosophe Baijle, et lorsqu'il fut parvenu enfin à le faire dépouiller de sa pension et de sa place, n'eut-il pas l'infamie de le persécuter encore ?
Le théologien Lange n'accusa-t-il pas Wolff non seulement de ne pas croire en Dieu, mais encore d'avoir insinué dans son cours de géométrie qu'il ne fallait pas s'enrôler au service du second roi de Prusse ? Et, sur cette belle délation, le roi ne donna-t-il pas au vertueux WolfE
(1) Ces trois vers sont ceux-ci :
Cette grande et noire machine,
Dont le souple et vaste corps
• Étend ses bras jusqu'à la Chine.
822 LŒUVHE DE VOLTAIHE
le choix de sortir de ses États dans vingt-quatre heures, ou d'être pendu ?
Enfin, la cabale jésuitique ne voulut-elle pas perdre Fontenelle ? Et la cabale jansénilc n'a-t-elle pas encore cherché à perdre Montesquieu, Ileluélius, Jean-Jacques, Voltaire et Moi.
Le catalogue de ces persécutions, ami lecteur, serait bien long, mais il faut se borner, surtout se taire, et terminer au plus vite ces Soirées [crainte que malheur nous advienne], car tel est le bon plaisir du roi mon maître.
L'ODALISQUE
L'ODALISQUE
Qjuvzaae 4zaum4 du ^mc.
Par voltaire.
A CONSTANTINOPLE, Chez Ibrahim BECTAS, Imprimeur du grand Visir, auprès de la Mosquée de Ste.- Sophie.
Avec privilège de sa Hautesse et du MuphtL 179^.
L'ODALISQUE