SOIRÉE XVIII
On lit, dans VHistoire générale des mœurs et de l'esprit des nations, ce passage singulier :
« Herrera nous assure que les ]\Iexicains mangeaient les victimes humaines immolées.
« La plupart des premiers voyageurs et des missionnaires disent tous que les Brésiliens, les Caraïbes, les Iroquois, les Hurons et quelques autres peuplades, mangeaient les captifs faits à la guerre ; et ils ne regardent pas ce fait comme un usage de quelques particuliers, mais comme un usage de nation.
«Tant d'auteurs anciens et modernes ont parlé d'anthropophages, qu'il est difficile de le nier.
« Je vis, en 1725, quatre sauvages amenés du Mississipi à Fontainebleau ; il y avait parmi eux une femme de couleur cendrée comme ses compagnons; je lui demandai, par l'interprète qui les conduisait, si elle avait mangé quelquefois de la chair humaine. Elle me répondit que oui, très froidement, et comme à une question ordinaire.
« Cette atrocité si révoltante pour notre nature est pourtant bien moins cruelle que le meurtre. La véritable barbarie est de donner la mort, et non de disputer un mort aux corbeaux et aux vers.
« Des peuples chasseurs, tels qu'étaient les Brésiliens et les Canadiens, des Insulaires comme les Caraïbes, n'ayant pas toujours une subsistance assurée, ont pu devenir quelques fois anthropophages. La famine et la vengeance les ont accoutumés à cette nourriture ; et quand nous voyons dans les siècles les plus civilisés le peuple de Paris dévorer les restes sanglants du maréchal d'Ancre, et le peuple de La Haye manger le cœur du grand pensionnaire de Witt, nous ne devons pas être surpris qu'une horreur, chez nous passagère, ait duré chez les sauvages. »
Les plus anciens livres que nous ayons ne nous permettent pas de douter que la faim n'ait poussé les hommes à cet excès.
Le prophète Ezéchiel, chap. xxxix, promet aux Hébreux (de la part de Dieu suivant quelques commentateurs), que s'ils se défendent bien contre le roi de Perse, ils auront à manger de la chair de cheval et de la chair de cavalier.
Voici les raisons de ceux qui ont soutenu qu" Ezéchiel, en cet endroit, s'adresse aux Hébreux de son temps aussi bien qu'aux autres animaux carnassiers (car assurément les juifs d'aujourd'hui ne le sont pas, et c'est plutôt l'Inquisition portugaise, espagnole, etc., qui a été carnassière envers eux). Ils disent qu'une partie de cette apostrophe regarde les bêtes sauvages, et que l'autre est pour les juifs. La première partie est ainsi conçue :
« Dis à tout ce qui court, à tous les oiseaux, à toutes les bêtes des champs : Assemblez-vous, hâtez-vous, courez à la victime que je vous immole, afin que vous mangiez la chair et que vous buviez le sang. Vous mangerez la chair des forts, vous boirez le sang des princes de la terre et des béliers, et des agneaux, et des boucs, et des taureaux, et des volailles, et de tous les gras. »
Ceci ne peut regarder que les oiseaux de proie et les bctes féroces. jMais la seconde partie a paru adressée aux Hébreux mêmes.
« Vous vous rassasierez sur ma table du cheval et du fort cavalier, et de tous les guemers, dit le Seigneur, et je mettrai ma gloire dans les nations, etc. »
Il est très certain que les rois de Babylonc avaient des Scythes dans leurs armées. Ces Scythes buvaient du sang dans les crânes de leurs ennemis vaincus et mangeaient les chevaux.
Il se peut très bien que le prophète ait fait allusion à cette coutume barbare, et qu'il ait menacé les Scythes d'être traités comme ils traitaient leurs ennemis.
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Ce qui rend cette conjecture vraisemblable, c'est le mot de Table. — Vous mangerez à ma tablele cheval et le cavalier.
Il n'y a pas d'apparence qu'on ait adressé ce discours aux animaux ; et qu'on leur ait parlé de se mettre à table. Ce serait le seul endroit de l'Écriture où l'on aurait employé une figure si étonnante.
Le sens commun nous apprend qu'on ne doit point donner à un mot une acceptation qui ne lui a jamais été donnée dans aucun livre.
C'est une raison très puissante pour justifier les écrivains qui ont cru les animaux désignés par les versets 17 €t 18, et les juifs désignés par les versets 19 et 20.
De plus, ces mots, je, mettrai ma gloire dans les nations, ne peuvent s'adresser qu'aux juifs, et non pas aux oiseaux. Cela paraît décisif.
Nous ne portons point notre jugement sur cette dispute (Dieu nous en préserve !), mais nous remarquons avec douleur qu'il n'y a jamais eu de plus horribles atrocités sur la terre que dans la Syrie, pendant douze cents années presque consécutives.
Marco Paolo ou Marc Paul dit que, de son temps, dans une partie de la Tartarie, les magiciens et les prêtres (c'était la même chose) avaient le droit de manger la chair des criminels condamnés à mort. Tout cela soulève le cœur, mais le tableau du genre humain doit souvent produire cet effet.
Comment des peuples, toujours séparés les uns des autres, ont-ils pu se réunir dans une si horrible coutume ? Faut-il croire qu'elle n'est pas aussi opposée à la nature humaine qu'elle le paraît ? Il est sûr qu'elle est rare, mais il est sûr qu'elle a existé.
On ne voit pas que ni les Tartares, ni les Juifs aient mangé souvent leurs semblables. La faim et le désespoir contraignirent, aux sièges de Sancerre et de Paris, pendant les guerres de religion, des mères à se nourrir de la chair de leurs enfants.
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Le charitable Las Casas, évoque de Chiapa, dit que cette horreur n'a été commise en Amérique que par quelques peuples chez lesquels il n'a pas voyagé.
Dampier assure qu'il n'a jamais rencontré d'anthropophages, et il n'y a peut-être pas aujourd'hui deux peuplades où cette horrible coutume soit en usage.
Améric Vespuce dit, dans une de ses lettres, que lesBrésiliens furent fort étonnés quand il leur fit entendre que les Européens ne mangeaient point leurs prisonniers de guerre depuis longtemps.
Les Gascons et les Espagnols avaient commis autrefois cette barbarie, à ce que rapporte Juvénal dans sa quinzième satyre. Lui-même fut témoin, en Egypte, d'une pareille abomination sous le consulat de Junius. Une querelle survint entre les habitants de Tintire et ceux d'Ombo ; on se battit, et un Ombien étant tombé entre les mains des Tintiriens, ils le firent cuire et le mangèrent jusqu'aux os. Mais il ne dit pas que ce fut un usage reçu. Au contraire, il en parle comme d'une fureur peu commune.
Le jésuite Charlevoix, que j'ai fort connu, et qui était un homme très véridique, fait assez entendre, dans son Histoire du Canada, pays où il a vécu trente années, que tous les peuples de l'Amérique septentrionale étaient anthropophages, puisqu'il remarque comme une chose fort extraordinaire que les Acadiens ne mangeaient point d'hommes en 17 IL
Le jésuite Brébeuf raconte qu'en 1640, le premier Iroquois qui fut converti, étant malheureusement ivre d'eau-de-vie, fut pris par les Hurons, ennemis alors des Iroquois. Le prisonnier, baptisé par le père Brébeuf sous le nom de Joseph, fut condamné à mort. On lui fit souffrir mille tourments, qu'il soutint toujours en chantant, selon la coutume du pays. On finit par lui couper un pied, une main et la tête; après quoi, les Hurons mirent tous ses membres dans une marmite, chacun en mangea, et on en offrit un morceau au père Brébeuf. — Voyez la Lettre de Brébeuf et VHisl. de Charlevoix, tome I, page 327 et suivantes.
Charlevoix parle, dans un autre endroit de son histoire, de vingt-deux Hurons mangés par les Iroquois.
On ne peut donc douter que la nature humaine ne soit parvenue, dans plus d'un pays, à ce dernier degré d'horreur ; et il faut bien que cette exécrable coutume soit de la plus haute antiquité, puisque nous voyons dans la sainte Écriture que les juifs sont menacés de manger leurs enfants s'ils n'obéissent pas à leurs lois.
Il est dit aux juifs (Deiitéronomc, ch. xxviii, verset 53) : « Que, non seulement ils auront la gale, que leurs femmes s'abandonneront à d'autres, mais qu'ils mangeront leurs filles et leurs fils dans l'angoisse et la dévastation, qu'ils se disputeront leurs enfants pour s'en nourrir, que le mari ne voudra pas donner à sa femme un morceau de son fils parce qu'il dira qu'il n'en a pas trop pour lui. »
Il est vrai que de très hardis critiques prétendent que le Deutéronome ne fut composé qu'après le siège mis devant Samarie par Benadad.
Mais ces critiques, en ne regardant le Deiitcronome que comme un livre écrit après ce siège de Samarie, ne font que confirmer cette épouvantable aventure.
D'autres téméraires prétendent qu'elle ne peut être arrivée comme elle est rapportée dans le quatrième livre des Rois, ch. vi, vers. 36 et suivants.
Il y est dit « que le roi d'Israël, en passant par le mur ou sur le mur de Samarie, une femme lui dit: Sauvez-moi, seigneur roi : il lui répondit : Ton Dieu ne te sauvera pas ; comment pourrais-je te sauver ? Serait-ce de Vaire ou du pressoir ? Et le roi ajouta : Que veux-tu ? et elle répondit : 0 roi ! voici une femme qui m'a dit, donnez-moi votre fils, nous le mangerons aujourd'hui et demain nous mangerons le mien. Xous avons donc fait cuire mon fils et nous Vavons mangé; je lui ai dit aujourd'hui, donnez-moi votre fds afin que nous le mangions, et elle a caché son fils. »
Ces censeurs sévères prétendent qu'il n'est pas vraisemblable que le roi Benadad, en assiégeant Samarie, ait
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passé tranquillement par le mur ou sur le mur pour }• juger des causes entre des Samaritains.
Il est encore moins vTaiscniblable que deux femmes ne se soient pas contentées d'un enfant pour deux jours. Il y avait là de quoi les nourrir quatre jours au moins. Mais de quelque manière qu'ils raisonnent, on doit croire que les pères et les mères mangèrent leurs enfants au siège de Samarie, comme il est prédit expressément dans le Deulcronomc.
Au livre IV des Rois (ch. xxv, vers. 3), il est dit que la même chose arrivera au siège de Jérusalem par Nabucodonosor ; elle est encore prédite par Ezechiel, ch. v, vers. 10.
Jérémie, dans ses lamentations (ch. xi, vers. 20), s'écrie : Quoi donc, les femmes mangeront-elles leurs petits enfants qui ne sont pas plus grands que la main ? Et dans un autre endroit (ch. iv, vers. 10) : les mères compatissantes ont cuit leurs enfants de leurs mains et les ont mangés. — On peut encore tirer ces paroles de Baruch : l'homme a mangé la chair de son fds et de sa fdle.
Cette horreur est répétée si souvent qu'il faut bien qu'elle soit vraie; enfm, on connaît l'histoire rapportée dans Joseph (liv. VII, ch. viii), de cette femme qui se nourrit de la chair de son fils, lorsque Titus assiégeait Jérusalem.
Le li\Te attribué à Enoch, cité par saint Jude, dit que les géants, nés du commerce des anges et des filles des hommes, furent les premiers anthropophages.
Dans la huitième homélie attribuée à saint Clément, saint Pierre (qu'on fait parler) dit que les enfants de ces mêmes géants s'abreuvèrent de sang humain et mangèrent la chair de leurs semblables.
Il en résulta, ajoute l'auteur, des maladies jusqu'alors inconnues ; des monstres de toute espèce naquirent sur la terre, et ce fut alors que Dieu se résolut à noyer le genre humain, et voilà le déluge !
Tout cela fait voir combien l'opinion régnante de l'existence des anthropophages était universelle.
La Relation des Indes et de la Chine, faite au viii^ siècle,
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par deux Arabes, afïïrmc que, dans les mers des Indes, il y a des îles peuplées de nègres qui mangeaient des hommes : ils appellent ces îles Ramni, ainsi que les nomme la Bibliothèque orientale d'Herbelot.
Marc Pau , qui n'avait point lu la relation de ces deux Arabes, dit la même chose, quatre cents ans après eux. L'archevêque Navarette, qui a voyagé depuis dans ces mers, confirme ce témoignage.
Texcira prétend que les lavans se nourrissent de chair humaine, et qu'ils n'avaient quitté cette abominable coutume que deux cents ans avant lui. Il ajoute qu'ils n'avaient connu des mœurs plus douces qu'en embrassant le mahométisme.
On a dit la même chose de la nation du Pégu, des Cafres et de plusieurs peuples de l'Afrique.
Marc Paul, que nous venons de citer, dit que chez quelques hordes tartares, quand un criminel avait été condamné à mort, on en faisait un bon repas.
Ce qui est plus extraordinaire et plus incroyable, c'est que les deux Arabes attribuent aux Chinois mêmes ce que Marc Paul avance de quelques Tartares : Qu'en général les Chinois mangent tous ceux qui ont été tués.
Cette horreur est si éloignée des mœurs chinoises, qu'on ne peut la croire. Le père Pavennin l'a réfutée en disant qu'elle ne mérite pas de réfutation.
Cependant, il faut bien observer que le viii^ siècle, temps auquel ces Arabes écrivirent leur voyage, était un des siècles les plus funestes pour les Chinois.
Deux cent mille Tartares passèrent la grande muraille, pillèrent Pékin, et répandirent partout la désolation la plus horrible. Il est très vraisemblable qu'il y eut alors une grande famine.
La Chine était alors aussi peuplée qu'aujourd'hui. Il se peut que, dans le petit peuple, quelques misérables aient mangé des corps morts.
Quel intérêt auraient eu ces Arabes à inventer une fable aussi dégoûtante ? Ils auront pris, peut-être, comme près-
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que tous les voyageurs, un exemple particulier pour une coutume du pays.
Sans aller chercher des exemples si loin, en voici un dans la patrie des anciens Gaulois, aujourd'hui Français, attesté par leur vainqueur et leur maître, Jules César (Bell. GalL, Liv. vu).
Il assiégeait Alexis, dans l'Auxois. Les assiégés, résolus de se défendre jusqu'à la dernière extrémité, et manquant de vivres, assemblèrent un grand conseil, où l'un des chefs, nommé Critognat, proposa de manger tous les enfants, l'un après l'autre, pour soutenir les forces des combattants.
Son avis passa à la pluralité des voix. Ce n'est pas tout. Critognat, dans sa harangue, dit que leurs ancêtres avaient déjà eu recours à une telle nourriture dans la guerre contre les Teutons et les Cimbres.
Finissons par le témoignage de Montaigne. Il parle de ce que lui ont dit les compagnons de Villegagnon, qui revenaient du Brésil, et de ce qu'il a vu en France.
Il certifie que les Brésiliens mangeaient leurs ennemis tués à la guerre ; mais lisez ce qu'il ajoute (Liv. I, ch. xxx).
Où est plus de barbarie à manger un homme mort qu'à le faire rôtir par le menu, et le faire meurtrir aux chiens et aux pourceaux, comme nous avons vu de fraîche mémoire, non entre ennemis anciens, mais entre voisins et concitoyens, et qui pis est, sous prétexte de piété et de religion.
Quelles cérémonies pour un philosophe tel que Montaignel Si Anacréon, Horace et Tibulle étaient nés Iroquois, ils auraient donc mangé des hommes ?... Hélas!
Je venais de finir ce dernier article, lorsque je suis tombé sur un passage des voyages du célèbre Cook dans lequel il est dit que deux Anglais, qui ont fait le tour du monde avec cet intrépide et infortuné navigateur, ont découvert que la Nouvelle-Zélande est une île plus grande que l'Europe et que les hommes s'y mangent encore les uns les autres.
D'où provient cette race ? Supposé qu'elle existe. Des-
cend-elle des anciens Ég\'ptiens, des anciens peuples de l'Ethiopie, des Africains, des Indiens, ou des vautours ou des loups ? Quelle distance des Marc-Aurèle, des Épictètes aux anthropophages de la Nouvelle-Zélande! Cependant ce sont les mêmes organes, les mêmes hommes ! Nous parlerons plus tard de cette propriété de la race humaine ; en attendant, il est bon d'en dire un mot en passant.
Voici les propres paroles de saint Jérôme dans une de ses lettres :
Quid loquar de cœteris nationibiis, cum ipse adolescentiilus, in Gallià viderim Scotos, gentem Britannicam, humanis vesci carnibus, et cum per sylvas porconim grèges peciidumqiie reperiant, tamen pastorum mates, et fœminanim papillas solere abscindere, et has solas ciborum delicias arbitrari.
Voici la traduction de ces mots remarquables :
« Que vous dirai-je des autres nations ? puisque moimême, étant encore jeune, j'ai vu des Écossais, dans les Gaules, qui pouvant se nourrir de porcs et d'autres animaux dans les forêts, aimaient mieux couper les fesses des jeunes garçons et les tétons des jeunes filles. C'étaient pour eux les mets les plus friands. »
Peloutier, qui a recherché tout ce qui pouvait faire le plus d'honneur aux Celtes, n'a pas manqué de contredire saint Jérôme, et de lui soutenir qu'on s'était moqué de lui. iNIais Jérôme parle très sérieusement, il dit qu'il a vu.
On peut disputer avec respect contre un père de l'Église sur ce qu'il a entendu dire, mais sur ce qu'il a vu de ses yeux, cela est bien fort. Quoi qu'il en soit, le plus sûr est de se défier de tout, et même de ce qu'on a vu soi-même.
L (KUVRE DE VOLTAIRE