‹ L'œuvre dramatique de Richard WagnerChapitre 3 sur 8 · L'ANNEAU DU NIBELUNG · texte numérisé non relu

L'ANNEAU DU NIBELUNG

Si Ton considère d'une part les prodigieuses facultés de Wagner, son opiniâtre volonté, sa facilité d'improvisation, son aptitude au travail, son. aisance à manier la plume, la sûreté de son exécution, et d'autre part le temps qui s'est écoulé depuis la conception première de la Tétralogie, aux environs de 1848, jusqu'à la réalisation définitive en 1876, il faut nécessairement conclure que cette colossale partition resta, pour son auteur, sinon l'œuvre maîtresse, du moins l'œuvre de prédilection. „ J'ébauchai, écrivait-il à M. Villot, et je réalisai un plan dramatique de proportions si vastes que, ne suivant que les exigences de mon sujet, je renonçai, de parti pris, dans cet ouvrage, à toute possibilité de le voir entrer jamais, tel qu'il est, dans notre répertoire d'opéra. 11 eût fallu des circonstances extraordinaires pour que ce drame musical, qui ne comprend rien moins qu'une tétralogie complète, pût jamais être exécuté en public. Je concevais fort

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bien que la chose fût possible, et c'était assez, en Tabsence absolue de toute idée de Topera moderne, pour flatter mon imagination, élever mes facultés, me débarrasser de toute fantaisie de réussir au théâtre, me livrer à une production désormais non interrompue, et me décider à suivre complètement, comme pour me guérir des souffrances cruelles que j'avais endurées, ma propre nature.*' Cet aveu est important, car il explique d'une part le choix du sujet, si étendu, qu'il fallait pour le produire quatre soirées consécutives, de l'autre le soin tout particulier avec lequel ce sujet fut traité et la tendresse spéciale dont l'entourait Wagner.

Considérée à ce point de vue, la Tétralogie est presque une œuvre théorique. Poème et musique prirent des développements inusités où se complut l'auteur. Solidement établi, comme il le dit, sur le terrain de la légende, il remontait jusqu'aux sources mêmes de la poésie nationale et il enfermait dans un cadre unique une série d'histoires fabuleuses qu'il présentait comme autant de symboles. Siegfried, en particulier, Siegfried le petitfils des dieux, Siegfried le héros qui n'a jamais tremblé, personnifiait en sa force la race germanique tout entière, et la gloire des exploits de l'ancêtre rejaillissait sur les descendants les plus

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éloignés. N'oubliona pas toutefois que les deux premières parties de V Anneau du Nibelungy le Rheingold et la Watkyriey ont précédé Tristan et les Maîtres chanteurs. De là, comme nous avons déjà eu Toccasion d'en faire la remarque, une observance moins rigoureuse des principes ; de là, remploi de certains procédés en honneur au temps où écrivait Wagner et qu'il a répudiés depuis : le récitatif, par exemple, conservé parfois avec son allure libre, non mesurée, scandé par quelques accords à l'orchestre en guise d'accompagnement. A ces légères différences près, les moyens employés ne varient plus. Même développement contrapontique, même enchevêtrement des motifs conducteurs, plus nombreux, seulement, puisque l'œuvre est plus longue; même savoir-faire, même habileté à renouveler sans cesse le matériel sonore de l'arsenal le mieux fourni qui fût jamais ; il faut le dire aussi, même défaut de proportions et mêmes longueurs. De celles-ci beaucoup auraient pu disparaître aux répétitions de Bayreuth; mais sur ce point le compositeur se montra dès le premier jour intraitable. Il se dédommageait des sacrifices qu'il avait autrefois consentis , quoique déjà à contre -cœur, lorsqu'il écrivait, par exemple, à son ami 'Liszt occupé à monter Lohengrin sur le théâtre de Weimar : „ Comment vou-

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lez-vous que je garde quelque espoir de la réussite finale de mon œuvre près d'un publîc pour lequel il me faut supprimer une conception nécessaire à la vérité artistique, afin de gagner quelques minutes. Faites comme vous le jugez bon, mais je préfère du moins n'en rien savoir." A Bayreuth, au contraire, il était le maître, et Tidolâtrie qu'on témoignait pour les moindres notes échappées à sa plume sufiisait à garantir l'intégrité de l'exécution. Depuis lors, on a passé outre et pratiqué les réductions que le simple bon sens conseillait. C'est pour obéir à une préoccupation du même ordre que nous avons renoncé, dans la présente étude, à serrer le texte d'aussi près que nous l'avions fait en rendant compte de Tristan et des Maîtres chanteurs. A l'exemple de M. de Wolzogen, nous pourrions non seulement énumérer tous les thèmes qui servent de base à l'édifice, mais signaler l'emploi raisonné de chacun d'eux scène par scène. Nous nous sommes bornés à mentionner les plus intéressants, à caractériser chaque épisode au point de vue musical, à tracer en un mot les grandes lignes de l'ensemble. Peut-être réussirons-nous ainsi à donner une idée plus claire et plus juste de cette énorme partition dont, à quelques exceptions près, amis et ennemis ont fait, jusqu'ici, une sorte d'épou-

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vantail, ceux-ci avec Tarrière-pensée d'en retarder indéfiniment Texécution, ceux-là dans le but de grossir démesurément leur idole. Au fond, le monstre est moins effrayant qu'on a bien voulu le dire, et, comme le dragon de Siegfried, il se montre, en dépit de son aspect formidable, d'assez facile composition.

Nous avons adopté la même méthode en racontant le poème, dont souvent on a peine à suivre le fil à travers les analyses imagées et nébuleuses de quelques-uns de nos devanciers ; nous essayerons tout d'abord de le résumer en quelques lignes, sauf à indiquer plus loin l'enchaînement régulier des scènes.

Trois ordres de divinités se partagent le monde et exercent paisiblement leur empire : Les Nibeîungen (les nains), avec Alberich pour maître; les Géants y commandés par Fasolt et Fafner; les Esprits célestes f dont Wotan est le chef suprême. Un jour, les dieux se sentent envahis par la passion des richesses, et de ce jour date le commencement de leur chute.

Forgé par Alberich avec l'or enlevé aux filles du Rhin, l'anneau des Nibelungen, symbole de la toute-puissance terrestre (la richesse, la force brutale), est bientôt ravi par Wotan, qui se voit contraint de le céder à son tour aux Géants.

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Pour le reprendre, Wotan suscite contre ses ennemis, d'abord son fils Siegmund, trop faible pour accomplir sa tâche, puis Siegfried ; Siegfried tue le géant Fafner, mais la malédiction qui pèse sur Tanneau fatidique ne l'épargne pas plus que les autres.

Personnification de Tinsouciance juvénile et de l'égoïsme inconscient, il succombe sous les coups d'un fils d'Alberich, après avoir abandonné Brunehilde, la douce et fière Walkyrie, seule dépositaire des précieux dons célestes légués par les deux mourants à l'Humanité naissante, le dévouement, le courage, la bonté et l'amour. Franchement, cette conception n'est-elle pas hardie et grandiose, et n'est-ce pas une création originale que cette noble figure de Brunehilde, destinée, selon la pensée du poète, à servir de trait d'union entre les mythes, si populaires en Allemagne, des dieux Scandinaves, et les légendes héroïques des Germains?

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