‹ L'uvre du chevalier Andréa de NerciatChapitre 15 sur 31 · L'ABBÉ BOUJARON · texte numérisé non relu

L'ABBÉ BOUJARON

Philippine, avec un billet. — Tenez, madame. Je n'ai pas eu la peine de courir bien loin. Voici un mot d'écrit de la part de votre marchand de ce matin. On demande réponse sur-le-champ.

IvA Marquise, avec trouble. — Bon Dieu ! que vais-je apprendre ? {Elle va vers la croisée, lire la lettre.)

La Comtesse, à mi-voix, pendant que son amie est occupée. — Savez-vous Philippine, que vous êtes jolie comme l'amour, et fraîche comme un bouton de rose.

Philippine. — Vous êtes bien honnête, madame.

La Comtesse. — D'honneur ! si j'étais garçon, je voudrais passer un caprice avec vous.

Philippine, avec grâce. — Et moi, si vous étiez garçon, je n'aurais pas le courage de vous résister.

La Comtesse, encore plus bas, faisant un léger mouvement de la main vers l'objet de son désir. — \^iens donc me voir quelquefois.

Philippine, répondant à cette agacerie en pressant sur cet endroit la main de la comtesse. — ]\Iais, par malheur, vous n'êtes pas garçon.

La Comtesse, en feu. — Viens toujours !

Philippine, avec un regard bien lubrique et l'accent le plus tendre. — Oh ! oui ! j'irai vous voir... {Elle jette en même temps, avec beaucoup de finesse, un regard du côté de la marquise ; ce qui signifie... qu'elle prie la comtesse de lui garder le secret.)

La Comtesse, très bas. — Sois tranquille [Elles se serrent mutuellement la main). Demain.

Philippine, très bas. — Demain.

IvE DIABLE AU CORPS

La ]\Lirquise, ayant fini de lire. — Allez à mon tiroir, Philippine, et donnez cinquante louis au porteur {Elle donne la clef. Philippine sort.)

IvA M-iRQuisE, agitée. — Ecoutez ceci, comtesse, c'est votre Bricon qui m'écrit.

^lyA Comtesse. — Il est bien un peu le vôtre aussi. J'écoute.

lyA LLiRQuiSE, lisant. — « Madame, au sortir de chez » vous, M. l'abbé, malgré ce que vous savez, est allé dire » sa messe. Dieu l'a bien puni de cet horrible sacrilège...» La Comtesse. — Peste ! M. Bricon a de la religion ! La :\Iarquise. — Suivez sa lettre {Elle lit). « Par » malheur, il a pris un goût subit pour le petit garçon » qui^ l'avait servie, et, dans la sacristie, moitié gré, » moitié force, il l'a enfin exploité. » Vous remarquerez, comtesse, qu'il avait joué trois fois avant de sortir d'ici! La Comtesse. — Ce n'est pas ce qui me donnera mauvaise opinion de lui...

La M.ARQUISE. — Mais après une nuit pareille, à moins d'avoir le diable au corps, peut-on être tourmenté de cette force ?

La Comtesse. — Qu'est-ce que trois fois, pour certaines gens ! Voyons la suite.

La :\L\rouise, lit. — « Il était déjà tard, l'église est » peu fréquentée, il s'y croyait absolument seul. Ce- » pendant, une bigote qu'on n'avait point aperçue, » sentant sa conscience inquiétée de quelque peccadille, » a cru trouver une belle occasion de se purifier, en » prenant au bond le prêtre qui venait de célébrer... » Elle^ est donc venue, comme un chat, vers la sacristie : » on était au fort de la besogne... » La Comtesse. — Belle vision pour une béate ! La M.1RQUISE, Usa7it. — « A l'instant M. Boujaron, » furieux, a voulu se ruer sur la dévote et la mettre à mal » aussi, pour s'assurer du secret ; mais elle a jeté les >) hauts cris ; le petit bonhomme s'est enfui, sa culotte » encore rabattue ; un bedeau, qui survenait, l'a arrêté. » Il a tout déclaré. Deux passants appelés, et le bedeau » se jetant dans la sacristie, ont surpris M. l'abbé qui » {la tête perdue apparemment) jetait au cou de la dévote

174 Iv'gëuvre d'andréa de nerciat

» les cordons du vêtement sacerdotal. On l'a délivrée » de ses mains. ly'abbé, porteur de deux pistolets, a voulu » se faire ouvrir la sacristie que le bedeau fermait à » la clef... De ses deux coups, il a manqué les deux » hommes avec lesquels il restait... »

La Comtesse. — Voilà, certes, un joli petit monsieur !

La Marquise, lisant. — « Le troisième personnage » allait pendant ce temps-là chercher main forte. Bref, » M. l'abbé a été saisi, lié et jeté dans un fiacre pour » être conduit en prison. Je me trouvais par hasard dans » le quartier, tandis que tout cela se passait. Je m'étais » donc mêlé parmi la foule, et j'avais tout appris. » Comme j'entendais dire que le prisonnier était tombé » dans une espèce de délire et vomisssait, avec mille » imprécations, des atrocités qui pouvaient compro- » mettre nombre d'honnêtes gens, j'ai profité des relay> tions que je me trouve avoir avec quelques-uns de )) ceux qui le conduisaient, et j'ai suivi... »

La Comtesse, interrompant. — M. Bricon est bien faufilé, ce me semble !

La Marquise, lisant. — « M. Boujaron s'est enfin éva- » noui dans le fiacre ; cet état a3^ant rendu nécessaire » qu'on lui fit boire quelque chose, je me suis mêlé, » avec beaucoup d'autres, de ce service, et pour en » rendre un bien plus important à tous les intéressés )) aussi bien qu'au criminel lui-même, j'ai mis subtile- » ment une drogue dans sa boisson. Il vient d'expirer. » Comme ce breuvage a passé par plusieurs mains, je » ne pense pas qu'on me soupçonne plutôt qu'un autre, » ni même qu'on recherche l'auteur de ce salutaire » attentat ; mais, comme tout peut se découvrir, je » crois nécessaire, madame, de m'éloigner pour quelque » temps ; et pour cela, je vous prie de m'aider de votre » secours, auquel j'ai d'autant plus de droit que le nom » de M. le Marquis et le vôtre ont été le signal du juste » ressntiment qui m'a fait violer les droits sacrés de » la nature et de l'amitié. Vous allez me sauver ou me » perdre... Craignez de mal choisir... J'ai, etc. » Craignez de mal choisir ! cela est souligné ! une menace ! Que pensez-vous de tout cela ?

IvA Comtesse. — En premier lieu, qu'il est très heu- Teux pour tout le monde que le monstrueux Napolitain ne vive plus... Ensuite...

La Marquise. — Que M. Bricon ne lui cède guère en scélératesse ?

lyA Comtesse. — Je ne sais s'il ne le surpasse pas «ncore. L'abbé n'était qu'un effréné, perdu de luxure, sans politique, méritant mieux, avant son dernier excès, Bicêtre que l'échafaud. Mais Bricon ! c'est un grand faiseur, au moins...

La Marquise. — Tout cela est horrible ! Je suis glacée d'effroi.

La Comtesse. — C'est l'affaire du moment. Au fond, nous gagnons toutes deux beaucoup à cette catastrophe. Où nous aurait pu mener par la suite la fréquentation de ces deux scélérats ?

La Marquise. — • Dorénavant, je vais éplucher mes connaissances.

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