C'EST TOI ! C'EST MOI
lO Le mélange du dialogue au récit nous a paru plus propre que l'une ou l'autre exclusivement à prendre dans ce genre-ci. — 2" Comme le simple nom d'un personnage qu'on introduit sur la scène n'apprend rien au lecteur, afin que l'imagination n'ait aucune peine et ne se mette pas en frais de fausses idées, nous définirons exactement chaque acteur au moment où il sera fait mention de lui.
Le Chevalier (i), à peu de distance de Paris, à cheval et seul, reconnaît un local à portée duquel il se trouve pour celui que lui désigne une adresse qu'il A-ient de lire ; alors il met pied à terre, laisse son cheval au domestique, se détourne, et suivant le sentier, ainsi que le tout lui est prescrit, vient contre une maison de peu d'apparence, des deux côtés de laquelle s'étendent de longues murailles qui annoncent un grand emplacement. Il frappe : un portier aveugle vient lui répondre.
Le Portier, en dedans et porte close. ■ — A qui en voulez-vous ?
Le Chevalier, en dehors. — A M«»e Durut.
Le Portier. — C'est ici. Etes-vous seul ? à pied ? à cheval ? en voiture ?
Le Chev.\liER. — Je suis seul, mes chevaux m'attendent plus loin ; je suis à pied.
Le Portier, courant. — C'est bon ! entrez. {Le Chevalier entre, la porte se referme aussitôt ; un^ grille home le passage du côté de la cour.) On va vous ouvrir la grille. Il est inutile de parler à l'autre portier. Sourd, il ne vous entendrait pas ; muet, il ne pourrait vous répondre. Vous irez à droite, le long du portique, jusqu'à l'angle de la cour.
Le sourd, qui a vu le Chevalier, vient ouvrir la grille. Dès qu'il a passé, cet homme referme, tandis que le Chevalier va du côté qu'on lui a indiqué (2). On entend un coup de sifflet très bruyant.
]VLUDA]ME Dl^rut (3), avertie par le sifflet, déjà sur la
(i) Le Chevalier, vingt ans : charmant jeune homme fait à ravir ; une de ces physionomies si rares qui allient à la noblesse la douceur, l'expression et la vivacité. Il revient de Malte avant fait ses caravanes. Absent de France depuis quelques années, il a tout le savoir-vivre, toute la candeur dont ses pareils, surtout ceux de la défuhte cour, ont eu, depuis ce temps à peu près, l'affectation de se dispenser (N.).
(2) Cette combinaison de deux portiers, dont chacun est privé d'un sens fort nécessaire, fut imaginée par les anciens Aphrodites, et les vieux serviteurs ont été conservés. La plupart des choses qu'on voudrait tenir secrètes sont ébruitées par les valets, s'il y en a dans la confidence. Comment pourrait-il transpirer au dehors que madame une telle, monsieur un tel sont venus, si, de deux personnes nécessaires à leur introduction, la première ne voit point, et si la seconde, fixée dans l'intérieur, ne peut recevoir ni faire aucun rapport (N.) ?
(3) M™e Durut, trente-six ans, brune, blanche, dodue, irrégrilière-
210 l'œuvre d'andréa de kerciat
porte et ouvrant ses bras avec une surprise mêlée de plaisir. — Jour de Dieu ! qui s'}' serait attendu ! Te voilà donc de retour, mon beau bijou ? Est-ce bien toi, mon fils ? [Ils se sont joints et s embrassent avec la plus vive amitié.)
Le Chevalier. — Oui, maman, arrivé d'hier soir, et bien pressé de vous revoir !
Madame Durut. — Ah ! point de vous, je t'en prie. Comme le voilà grand et beau, ce cher enfant ! {Le prenant par la main.) Viens, mon toutou. {Elle lui fait traverser la cour et le conduit à un pavillon du meilleur style.) Sais-tu bien qu'il y a quatre mortelles années que je n'ai vu mon cher Alfonse ni reçu de lui la moindre nouvelle !
Le Chevalier. — Tout autant, je l'avoue, mais il n'y a pas eu de ma faute, je te le jure; {Il s'est interrompu frappé de l'élégance et du bon goût d'un appartement qu'on lui fait traverser pour l'amener enfin à un délicieux boudoir.) Mais dis-moi, ma bonne, as- tu fait fortune depuis mon départ ? ce séjour diffère étrangement du modeste hôtel garni que tu tenais il y a quatre ans.
Madame Durut, souriant. — Il s'est fait quelque heureux changement dans mes petites affaires ; nous aurons tout le temps d'en causer ensemble. {Lui sautant au cou.) Mais comme il a tourné ce polisson-là ! Eh bien ! n'avais- je pas raison de dire à ton imbécile de père... Oh ! mais ce n'est pas ce grand dadais-là qui t'a fait, je l'ai toujours soutenu à ta maman.
Le Chevalier. — Ne va pas m 'apprendre qu'elle ait pu en convenir. (// l'embrasse.)
Madame Durut. • — Je leur soutenais donc, quand ils se plaignaient de ta figure longtemps équivoque, que tu serais un jour le plus joli cavalier de Paris... C'est
ment jolie, très bien conservée et fort piquante encore ; fille d'une femme de charge, elle fut nourrie dans la maison du père du Chevalier. Non seulement elle a soigné l'onfant, mais elle s'est fait son précepteur d'amour ; quand il a eu seize ans elle lui a ravi ses désirables prémices.* jyjme Durut est bonne, vive, étonnamment active, non moins intriguante, et dominée par un indomptable tempérament, qui a décidé de sa vocation quand elle a brigué le pénible mais amusant et lucratif emploi de concierge de l'hospice des Aphrodites (N.).
pourtant moi, Fanfan, qui ai eu la gloire de t'avoir mis dans le monde, ce fut moi qui t'appris... hein ? tu souris, fripon !
Le Chevalier, caressant. — Cette gloire est bien peu de chose pour toi, ma chère Durut : c'est à moi de m'enorgeuillir d'avoir eu, en fait de galanterie, le plus admirable précepteur.
Madame Durut, le prenant dans ses bras. — Ce cher enfant, qui ne l'aimerait à la folie !
Le Chevalier. • — Je suis venu tout exprès, maman, pour me faire redire que tu m'aimes toujours un peu.
Madame Durut. — Un peu, petit ingrat ! que ne peut-on, sans se donner un complet ridicule, te prouver à quel point on t'aimerait encore ! Mais parlons d'autre chose.
Le Chevalier, avec feu. — Non, non, chère Agathe !
Madame Durut, lui serrant la main. — Bon cela, tu viens de me rajeunir de dix ans en me donnant mon nom de fille. {Elle soupire.) Ah ! le bon temps, mon cœur !... Mais pour aujourd'hui, c'est assez. J'ai sur toi des vues qui me prescrivent de te ménager. {On entend trois coups de sifflet très vifs.) Pour le coup, il faut que je te quitte.
Le Chevalier. — Que vais- je devenir ?
Madame Durut, sonne et ouvre une porter déguisée. — Passe là-dedans, tu trouveras du chocolat et quelqu'un dont tu as besoin : on aura soin de toi. Nous dînons ensemble. Songe que tu es mon prisonnier pour tout le jour, sans adieu. {Elle sort.)
TANT PIS TANT :\IIEUX LA DUCHESSE (i), MADAME DURUT
IvA Duchesse, dans le déshabillé le plus négligé, mais le plus coquet, et avec beaucoup d'agitation. — Je vous avoue, ma chère Durut, que vous m'étonnez à l'excès en ra'apprenant que le comte n'est point encore arrivé.
Madame Durut. — D'après son billet d'hier, madame la duchesse, il devrait être ici depuis une heure.
I/A Duchesse. — Et... à défaut de sa présence, pas un mot aujourd'hui !... Je ne suis pas une femme ridictde, je conçois qu'on peut être retardé, tout à fait empêché même par quelque fâcheux contretemps, mais du moins on a des égards, on fait un message, et l'on n'expose pas une femme de ma sorte à se trouver au dépourvu pendant peut-être tout un jour.
Madame Durut. — Ici, madame, vous ne devez pas avoir cette crainte.
IvA Duchesse. — A la bonne heure, mais je pouvais consacrer cette journée à des occupations qui, certes, m'auraient bien valu ce qu'à le mettre au plus haut prix M. le comte pourra me procurer d'agrément.
(i) La duchesse de l'Enginière, très grande femme, proportions fortes, sans épaisseur et sans mollesse. Traits et caractère de Junon. Grands airs, principes hardis, conduite imprudente. Belle )ieau, belles dents, superbes cheveux châtain-brun. Tempérament moins ardent qu'exigeant et capricieux. En tout une femme infiniment agréable pour ses favoris et pour les femmes dont le goût est de s'inscrire sur la liste de ses amants ; mais peu goûtée des hommes qu'elle traite moins bien, et cordialement détestée de tout le reste de son sexe. L'âge ? A peu près vingt-trois ans, dont on avoue dix-neuf (N.).
]\Iadame Durut. — Que voulez- vous que je vous dise ; madame ? Il est galant homme, et je lui connais pour vous des sentiments...
La Duchesse, avec feu. — Oh. \ ie suis bien la très humble ser\'ante de ses sentiments ; on ne me paj'e point avec cette monnaie. Je veux du plus solide. Il }' a quelque chose là-dessous, ma bonne ; ceci m'a tout Tair d'un tour, et je le trouverais très mauvais, je vous jure {Elle a changé dix fois de place pendant cette conversation ; elle secoue sa badine avec plus que de l'humeur). Vite, un de vos gens à cheval ; qu'on coure chez le comte ; qu'on y prenne langue ; si l'on ne peut me le trouver sur-le-champ, qu'il soit lancé tout le jour de place en place, autant qu'on pourra se mettre au fait de sa marche, et qu'enfin on me l'amène mort ou vif !
Mad.\]vie Durut. — Charmante vivacité ! qu'il est heureux, ce cher comte, d'exciter une aussi flatteuse inquiétude !
La Duchesse, brusquement. — Trêve aux flatteries ; je ne suis pas de la meilleure humeur... et....
Madame Dltîut. ■ — Là, là, madame la Duchesse, épargnez-moi. Il est agréable de vous louer, mais on peut sans effort vous obéir, quand vous exigez qu'on ménage votre modestie.
La Duchesse, allant et venant. ■ — M. le comte, M. le comte !... [A M^^ Durut.) Mais vous m'avez entendue et vous êtes là encore ! Allez donc ! ordonnez donc ! on veut me faire devenir folle aujourd'hui ! En vérité, madame Durut, vous remplissez très mal, je dis très mal, les devoirs du poste que vous occupez ici.
Madame Durut, qui par malice ne s'était pas pressée, va enfin servir l'impatience de cette femme altière, mais en s'éloignant elle fait une mine d'irrévérence et presque de mépris, que, par bonheur, la Duchesse, occupée de se regarder dans une glace, ne peut apercevoir.
La Duchesse, seule, toujours agitée, se lève, s'assied, fredonne un air, soupire avec oppression, et tire enfin avec vivacité le cordon d'une sonnette. Un jockey paraît.
lyE Jockey (i). — Qu'y a-t-il pour le senàce de Madame ?
lyA Duchesse, avec colère. — Ce qu'il y a pour mon service ? Un bain, et un autre que toi pour m'y servir. lya Durut ? Qu'elle rentre et me parle à l'instant {Seule.) Oh ! tout ceci va mal ; l'établissement dégénère à faire pitié !
Madame Durut, accourant. — ■ ]\Ie voici. On va partir ; votre comte se retrouvera sans doute ; mais, pour Dieu ! Madame la Duchesse un peu de sang-froid, et ne tourmentez pas, à propos de rien, des gens qui vous sont dévoués de toute leur âme. \"oilà mon pauvre lyoulou (2) que vous avez rudoyé, je gage, et qui s'en va le cœur gros, versant des larmes.
lyA Duchesse. — Ah ! c'est que j'ai aussi sur le cœur sa bêtise de l'autre jour.
Madame Durut. — Qu'a-t-il donc fait ?
IvA Duchesse. — Iv'animal me sert au bain, tremble comme si j 'étais apparemment un tigre, un crocodile ! Je daigne lui faire nombre de questions, il ne sait y répondre. J'ai un caprice, il ne sait le deviner ; je le lui explique aux trois quarts, il ne comprend rien, et mon butor me quitte après mes avances humiliantes ! Mais vous ne savez pas, madame Durut, mettre à la porte des balourds de cette espèce !
Mad.\me Durut. — C'est un bon petit diable ; il a craint de vous offenser.
lyA Duchesse. — Eh ! morbleu ! que n'avez-vous plutôt des insolents qu'on puisse souffleter pour ce qu'ils oseraient de trop, que ces timides inutiles, qui vous servent ric-à-ric avec un sot respect ! {Elle hausse les les épaules.) Mon bain est-il commandé ?
(i) Le jockey — ébauche d'un joli subalterne, timidité, petits moyens . — Chez M""^ Durut, quiconque fait le service domestique est tenu à d'autres complaisances encore. On en avertit une fois pour toutes le lecteur afin qu'il accorde à ces êtres en sous-ordres un peu d'intérêt (N.V
(2) M™'^ Durut prend à ce Loulou un intérêt particulier, et, le gardant pour elle jusqu'à nouvel ordre, elle n'a garde de s'otTenser des reproches que va lui faire la duchesse, d'avoir un balourd qui ne devine pas les caprices des belles dames à demi-mot (N.).
Madame Durut. — Oui, sûrement.
La Duchesse. — Je mangerai un morceau, des drogues, ce qui se trouvera ; comme me voilà désorientée à crever de dépit, j'attendrai ici l'heure de la seconde pièce des Italiens.
Le jockey reparaît pour avertir que le bain est prêt. Comme la Duchesse marche du côté de la porte...
Madame Durut, avec un peu de mystère, l'arrête et lui ait à voix basse. — Si madame voulait permettre, je lui offrirais pour aujourd'huileser\'iced'un nouveau venu...
La Duchesse. — De quel sot encore ?
Madame Durut, saluant. — C'est mon neveu ; il est tout neuf, à la vérité, peu au fait du service des bains ; j'ose cependant me flatter qu'il contenterait madame.
La Duchesse. — Cela a-t-il un peu de figure, de tournure ?
Madame Durut, souriant. — Il n'est pas mal. Au reste, il arrive de province ce matin, et la fatigue du voyage fait un peu de tort à ses agréments naturels... mais...
La Duchesse, avec impatience. — En voilà dix fois de trop ! {Avec ironie.) Les. agréments naturels du neveu de M™® Durut, voilà de l'intéressant au moins ! Pauvre petit enfant gâté ! Monsieur votre neveu, délicieux personnage, a fait une longue course ? Il est fatigué ? Eh bien ! ^Madame Durut, qu'il se délasse, et recouvre à loisir ses agréments naturels.
Madame Durut. — Fort bien, je n'avais garde d'interrompre cette tirade d'orgueil et d'humeur d'une dame de cour à qui l'on manque de parole.
La Duchesse, interrompant avec courroux. — Si l'on me manque de parole, songez à ne pas me manquer de respect !...
Madame Durut. — Ma foi ! madame la duchesse, si nous voulions, le décret du 19 juin nous dispenserait de bien des formes (i) ; mais à Dieu ne plaise que j'oublie
(i) 1790. Ce fut la nuit de ce fameux jour qu'une poignée d'ivrognes biffa sans retour toute la noblesse passée, présente et à venir ! Quel immortel service ! (N.)
2l6 I^'ceUVTlE D 'ANDRÉA DE NERCIAT
mon devoir. D'ailleurs vous connaissez le faible que j'eus toujours pour vous. Je veux la paix, et pour cela j'insiste pour que vous daigniez voir mon Alfonse.
La Duchesse, avec aigreur. — Ah ! c'est mon Alfonse ! Ces gens ont la fureur de se donner des noms... Eh ! madame Du rut, pourquoi votre neveu ne se nommet-il pas tout uniment Nicolas, Claude, François ? Voilà ce qui convient tout à fait à des gens de votre étoffe.
Madame Durut, un -peu -piquée. — Vous verrez que je ferai débaptiser mon neveu pour entourer ses patrons au gré de votre vanité ! quoi qu'il en soit, vo3'ez-le ; qu'il se nomme Alfonse ou Nicolas, c'est un charmant garçon ; je n'en rabattrais pas une épingle. Souffrez que j'aie l'honneur de vous servir au déshabiller, et qu'ensuite...
La duchesse, sans dire oui ni non, va du côté de son bain : M™^ Durut suit et la déshabille ; tout cela se passe en silence.
lyA Duchesse. — Quelque livre...
Madame Durut. — De quel genre, madame ?
La Duchesse, avec humeur. — Autre bêtise ! Du genre que j'aime apparemment.
Madame Durut. — Ah ! j'entends. {Elle disparaît un instant, et revient deux volumes à la main.) Voici Ma conversion, du célèbre Mirabeau et le Petit-fils d'Hercule.
La Duchesse. — Quant au premier ouvrage, je l'aimais assez avant cette exécrable révolution, à laquelle l'auteur a tant pris de part, mais un renégat destructeur de la noblesse et des titres ne mérite plus que ses victimes daignent sourire à ses gaîtés. Donnezmoi le Petit- fils d'Hercule.
Madame Durut. — Le voilà... Par exemple, ce serait le cas... Mon neveu lit comme un ange.
La Duchesse. — Elle a le diable au corps avec son neveu ! J'aurais bien plutôt fait de céder à cette présentation que de chercher à m'y soustraire. Allons, voyons donc M. Alfonse ; que j'aie le rare avantage de faire connaissance avec M. Alfonse Durut !
Dès que la duchesse a eu cette velléité de consentir, M™« Durut s'est mise à écrire sur une carte ce qui suit :
« Viens, mon cher Alf onse, mettre à fin une délicieuse « aventure : c'est avec une duchesse, que je te donnerai « pour une actrice de province.
« Toi, je te fais mon neveu. C'est une faiblesse que « j'ai : il faut en passer là. Point de bottes, le ruban noir « en poche ; un peu de niaiserie... accours (i). »
]\/[me Durut sonne, parle bas au jockey, qui disparaît avec la carte ; en même temps, la duchesse, qui a parcouru les estampes du Petit-fils d'Hercule, continue : — Gra\Tires détestables. Les artistes qui se mêlent de décorer ces sortes d'ouvrages ne devraient-ils pas avoir autant d'esprit et d'usage que les auteurs eux-mêmes !... je veux dire que ceux qui en ont comme celui-ci, qui paraît terriblement bien connaître et nos goûts et nos caprices. Voyez, Durut. [Elle lui montre la planche d'une duchesse sollicitant à genoux les complaisances du héros.) Ici, par exemple, on a voulu représenter une de nous ; ce n'est pas la posture ni l'intention que je blâme, nous sommes bien capables de tout cela, mais, comme ce bélître de dessinateur a pensé le grand habit ! Cette femme n'a-t-elle pas plutôt l'air d'une reine de Saba que d'une dame du palais ?... C'est à faire pitié ! {Elle jette le livre au loin avec mépris. • — En même temps le chevalier vient montrer sa jolie mine à travers la porte, qu'il entrouvre avec une feinte timidité.)
Le Chevalier, à M^^ Durut. — On dit, ma tante, que vous me demandez ?
La Duchesse, avec étonnement. — Quoi ! c'est là votre neveu ?
MADA3IE Durut. — Lui-même. [Souriant.) Peut-il entrer ?
La Duchesse. — Assurément. [Au chevalier, d'un ton amical.) Entrez, monsieur [Le chevalier entre. Bas
(i) Il est bon de rappeler aux minutieux que maintenant les affaires de plaisir se traitent en très petits caractères, tracés avec des plumes de corbeaux : ainsi l'avis de M™« Durut a pu tenir tout entier sur une carte (N.).
2l8 L OEUVRE D ANDREA DE NERCIAT
à M'^^ Dnriit.) On n'a pas une plus charmante figure. Madame Durut, au chevalier. — Fais tes remerciements à madame, à qui je viens de parler de ta vocation pour le théâtre, et qui veut bien s'intéresser en ta faveur auprès du directeur d'une troupe dont elle est la première actrice. {La duchesse agréablement surprise du tour qu'a choisi M^^ Durut, sourit, et lui serre la main en signe d'approbation.)
lyE Chevalier, saluant la duchesse. — Ah ! madame que de bonté !
La Duchesse. — Je n'aurai pas grand mérite à seconder vos vues, monsieur. Je prétends, au contraire, me faire de ma négociation un droit à la reconnaissance de celui de qui votre adoption va dépendre. {Elle attire à elle M™6 Durut pour lui parler à l'oreille.) Mais c'est un ange que ce neveu-là ! {Le chevalier s'est écarté pour feindre la discrétion.)
Madame Durut, bas. — Je ne voulais pas vous en faire tout de suite un grand éloge.
La Duchesse, bas. — J'étais bien devant mon jour, je l'avoue, quand je me défendais de le voir : je suis femme à raffoler de lui. {Haut.) Monsieur Alfonse, ayez la complaisance de relever ce livre et de me le rapporter... (// obéit ; pour recevoir le livre de ses mains, la duchesse a la coquetterie d'écarter si bien la toile dont sa baignoire est enveloppée, que rien n'empêche le chevalier d'y voir complètement cette belle en état de pure nature. Aussi ne manque-t-il pas de plonger un regard furtif sur tant d'appas. En même temps la duchesse fixe avec méditation sur lui des regards qui par degrés s'animent de tous les feux du désir : leurs yeux venant enfin à se rencontrer, ils- rougissent l'un et l'autre. La duchesse continue :) Vous me trouvez un peu curieuse ? C'est que j'ai pour principe qu'on peut saisir à certain point, dans une physionomie, les indices du caractère ; je cherchais donc à démêler dans le vôtre à quel emploi, pour la comédie, vous pouviez être plus propre. Il me semble que celui de jeune premier est le seul qui vous convienne. M.\DAME Durut, au Chevalier. — C'est celui qu'on nomme dans le monde les Amoureux. {A la duchesse.) Il
n'est pas au fait ; il faut lui expliquer les choses. {Au chevalier.) Te sens-tu des dispositions, là, franchement ?
Le Chevalier, vivement. — Oh ! oui, ma tante, d'infinies {baissant les yeux...) surtout s'il s'agit d'entrer dans une troupe où madame...
La Duchesse, interrompant. — Je crois vous entendre. {A M^^ Durut.) Il n'est pas sans esprit.
Madame Durut, un peu bas. — Je m'en suis toujours doutée, et je suis sûre que, si vous aviez la bonté de lui communiquer un peu du vôtre, il ferait en peu de temps des progrès admirables.
La Duchesse, moins bas. — So3^ez assurée, ma chère Durut, qu'il n'y a rien que je ne suis capable de faire pour votre neveu... Il rougit !
Il est divin !
Cette rougeur, très vraie, provient de l'impression plus que douce que fait sur le très impressionnable juene homme la fréquentation de ses yeux sur une infinité de charmes. On siffle pour M™"^ Durut.
Madame Durut, souriant. — Exciisez-moi, mes enfants. {Elle sort.)
La Duchesse, à M^^ Durut, comme pour la rappeler. Bh bien ! eh bien ! {Att chevalier.) Votre tante est la meilleure femme de l'univers, mais, entre nous, elle perd l'esprit. Y a-t-il du sens à s'en aller sans me laisser personne qui puisse m'aider à sortir du bain ?
Le Chevalier. — Je croyais, Madame, que vous y étiez depuis bien peu de temps. Mais, quand il vous plaira d'en sortir, j'aurai soin de vous procurer tout ce qui pourra vous êtes nécessaire.
La Duchesse. — C'est parler raisonnablement. Mais votre tante est vraiment folle, comme je vous le disais : n'imaginerait-elle pas que j'allais me servir de vousmême !
Le Chevalier. — Permettez, madame, que je sois neutre dans cette occasion. Si, de peur de vous déplaire, je n'oserais vous contredire, il n'en est pas moins vrai que ma tante pensant à me procurer tant de bonheur, je ne puis aussi la blâmer.
La Duchesse, gaîment. — Cela est clair, je suis condamnée.
Le Chevalier. — Il serait heureux pour moi que de vous-même vous voulussiez bien avoir tort.
La Diuchesse, finement. — Monsieur Alfonse, vous n'êtes pas tout à fait aussi neuf qu'on a voulu me le persuader... Eh bien, je souscris à votre arrêt, et vous allez être chargé seul de tous les petits soins d'usage. L'effet que j'espérais de ce bain est absolument manqué... Je ne sais... au lieu de me rafraîchir il m'a mise dans une agitation !... [Elle se met debout dans sa baignoire.) Je n'y peux plus tenir ! {Faisant face au chevalier, elle expose ainsi dans tous leurs avantages ses plus attrayants appas. Alfonse, malgré son inexpérience, fait tout ce qui convient avec une adresse infinie. Ses larcins même ont une grâce qui donne de lui la plus favorable opinion. Les détails de cette toilette vont jusqu'à une espèce de pillage galant, pour lequel au surplus la duchesse, sûre de son triomphe, affecte de donner les plus engageantes facilités.)
Bref, la duchesse est... violée. La loi d'une guerre de siège est que le vainqueur ne fasse aucun quartier quand la place succombe à l'assaut ; aussi notre adorable conquérant fait des siennes à toute outrance, darde sa rosée de vie sans le moindre ménagement. Le peu'de^part que semble prendre l'assiégée à la joie de ce triomphe ne veut pas dire qu'elle y soit tout à fait insensible. Elle a goûté, peut-être en dépit d'elle-même, le plus vif des plaisirs, mais à peine cet orage de bonheur a-t-il fini pour elle, c|u'elle laisse échapper de désobligeantes expressions de repentir et de ressentiment. Nous n'en rapporterons que ce qui est indispensablement nécessaire à la solution de l'énigme.
— Monstre ! dit-elle dans un délire de fureur, tu te crois heureux !
Eh bien ! si je suis grosse de ta façon, vil petit bourgeois, tu m'auras assassinée, car je me brûlerai la cervelle !
Sans doute le lecteur ne s'attendait i)as à ce dénouement, qui n'est pas du tout analogue à l'imbroglio de la scène ! Il faut le mettre au fait. La Duchesse, par
un de ces travers dont rien ne peut rendre compte, a conservé de son origine allemande et de l'éducation qu'elle a reçue, le préjugé de croire qu'une femme de haut rang se doit de ne mettre au monde que de vrais gentilshommes. En conséquence, mariée depuis trois ans, il lui est assez égal que les enfants qu'elle pourra donner à son époux soient de lui ou du plus fécond des aide-maris qu'elle favorise : le point essentiel est qu'aucun levain roturier ne puisse fermenter dans ses nobles entrailles ; elle a donc fait et tenu jusqu'alors le serment de ne se livrer selon la nature qu'à des nobles. Or, elle est persuadée, dans cette occurrence, que le bel Alfonse est le neveu d'une femme dont la naissance est non seulement obscure, mais abjecte. Elle a du caractère, nous l'avons dit en traçant son portrait, aussi, quelque charmante qu'ait été pour elle la naissance de sa tentation, elle est au désespoir d'avoir été entraînée. Elle avait tout autre projet : d'abord celui de satisfaire un désir curieux, la vue d'un corps qu'elle soupçonnait être admirable, lui promettait un grand plaisir. Pourquoi ne pas le goûter en entier ? Pourquoi se priver, par un peu de fausse honte, de savoir si ce qui fait l'homme répondait chez Alfonse au reste de ses perfections ? De là le caprice de proposer le bain, d'aider à !^ déshabiller, d'exiger la chute du caleçon, etc.. D'ailleurs, elle supposait Alfonse novice, docile, capable de s'arrêter où elle le lui prescrirait. Ensuite, la duchesse, par exemple, aime à la fureur, qu'une langue complaisante et vive Télectrise et lui fasse oublier son être. C'était à ce seul badinage qu'elle se proposait d'employer son beau protégé. Mais point du tout ! Le voilà qui a pris le mors aux dents et le reste ! Quel bonheur pour cette femme bizarre quand elle sera détrompée. Quelle bonne scène ridicule pour le Chevalier, qui sent tout l'embarras que se donne la duchesse, en sortant soudain de son rôle de femme de théâtre pour outrer la hauteur d'une femme de cour !
Oublions-les pendant quelques moments, et voyons un peu ce qui se passe ailleurs.
222 l'cEUVRE d'ANDRÉA DE NERCIAT