‹ L'uvre du chevalier Andréa de NerciatChapitre 23 sur 31 · LE COMTE, CÉLESTINE · texte numérisé non relu

LE COMTE, CÉLESTINE

Le Comte, allant au devant. — Quoi ! C'est vousmême, belle Célestine, qui prenez la peine...

CÉLESTINE. — Pourquoi pas, Monsieur le comte ? On a toujours plaisir à servir quelqu'un d'aimable.

Le Comte, avec un mouvement modeste. — Ah ! ce joli compliment met le comble à vos attentions. (// la débarrasse du plateau.) Si vous vouliez, charmante Célestine, que ce déjeuner devint délicieux pour moi, vous mouilleriez ce verre de vos lèvres de rose, et, buvant après vous, je croirais recevoir un baiser.

(i) Célestine : à peine 20 ans, grande et belle blonde au plus frais embompoint, richement pourvue de toutes les rondeurs et potelures que peuvent désirer tous les genres d'amateurs. Célestine a de grands yeux bleus plus animés que ne le sont habituellement ceux de cette couleur, et qui semblent demander à tout le monde l'amoureux merci. Sa bouche riante, ses lèvres légèrement humides ont le mouvement habituel du baiser. Cette fille est, parmi les femmes, ce qu'est, parmi les fruits une belle poire de doyenné, tendre et fondante. Célestine désirée de tout le monde, aime tout le monde : aussi jamais cette bienfaisante créature ne put répondre non à quelque proposition qu'on ait eu le caprice de lui faire. Elle a de plus la gloire d'avoir remporté au concours la place de première essayeuse. On rendra compte en temps et lieu des fonctions et préorgatives de cet important emploi (N.).

CÈLESTiNE. — Voilà qui est d'une galanterie bien quintessenciée ! Pourquoi demander de ma part un baiser par ricochet, quand je puis vous en donner plutôt deux qu'un directement ?...

Le Comte, la prenant avec transport. — Est-on aimable ? En vérité, Célestine, vous surpassez tout ce qui vient ici...

CÉLESTINE, interrompant gaiement. — Chut ! chut ! songez que nous avons quelque part certaine duchesse, et....

IvEJComte. — Bon ! elle est au bain, si loin, si loin de nous !...

Célestine, avec finesse. — Mais si près, si près de votre cœur ! (// ne laisse pas d'entraîner Célestine jusque vers un fauteuil oie il se jette la tenant entre ses jambes). Allons, Monsieur le Comte, de la bonne foi dans les traités ; vous n'êtes point ici j3our moi.

Le Comte. — Laissons, mon cœur, ces subtilités de délicatesse. Il y aurait moyen de bien mieux employer les instants. [Il chiffone le fichu.) Si vous êm'aimiez un peu...

Célestine, défendant faiblement sa gorge. — Nous ne nous connaissons point, pourquoi vous aimerais-je ?... Vous êtes joli cavalier, pourquoi ne vous aimerais-je pas ?

Le Comte, s'animant. — • Elle est divine ! Il y a un siècle, belle enfant, que tu me trottes en cer\'elle ; mais tu as précisément une de ces sorcières de mines qu'il faut chasser de son imagination comme la peste, si l'on ne veut pas s'enfiévrer.

Célestine. — Pourquoi, s'il vous plaît, me chasser si fort ! vSachez que j'aime beaucoup, moi, qu'on se passionne un peu pour mon petit mérite... Mais voyez donc comme il m'accommode ! {Les taons sont au pillage.)

{On supprime ici d'inutiles lambeaux de dialogue). Célestine (i) acceptant l'assignai après quelques

(i) Le Comte donne à Célestine un ixssignat de 300 livres.

façons. — Ne croyez pas cependant que je veuille employer ce chiffon à réparer une sottise. On dit qu'avant peu ce beau papier de votre fabrique ne sera plus bon qu'à cet usage, mais en attendant, je vais bel et bien le convertir en écus.

Le Comte. — ■ Tu me bats avec mes armes, friponne ! Cela n'est pas généreux...

Pour l'apaiser Célestine, se jetant à son cou, lui donne un de ces baisers qu'elle a le talent de rendre si doux, et échappe à l'instant. Il est bon d'avertir le lecteur que cette si complaisante Célestine avait été députée au comte par M™® Durut, afin qu'il fut occupé tout le temps qu'il faudrait à la duchesse pour s'arranger avec le charmant Alfonse. On voit que Célestine ne pouvait s'acquitter mieux de son agréable commission. Le Comte se purifie, aidé, comme l'a été le Chevalier, par la jolie négrillonne. Ensuite, il déjeune, et attend, en lisant quelques feuilles du jour, qu'on vienne enfin lui donner des nouvelles de la Duchesse.

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